Danse, danse, danse d'Haruki Murakami

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Danse, danse, danse est le sixième roman d' Haruki Murakami. Il a été publié au Japon en 1988. Il appartient à la série de roman du rat, qui comprend outre la course au mouton sauvage », « Écoute le Chant du Vent » (1979) et  « Le Flipper de 1973 » (1980), romans que l'on peut considérer comme une suite autobiographique rêvée dans lequel Haruki Murakami met en scène ses désillusions d’adolescent puis d’homme mûr.Avec cette suite de « La course au mouton sauvage » que le narrateur, que l'on retrouve quatre ans après, résume ainsi: « De l’automne précédent à cet hiver là, il s’était vraiment passé beaucoup de choses. J’avais divorcé. Un de mes amis était mort dans d’étranges circonstances. Ma femme était partie sans rien me dire, j’avais rencontré de drôles de gens, avait été impliqué dans des évènements bizarres. Et puis, quand tout cela avait pris fin, je m’étais retrouvé comme aspiré dans un calme et  une solitude dont je n’avais jamais fait l’expérience jusque là ».Il me paraît néanmoins indispensable delire « La course au mouton sauvage » avant d'aborder le présent volume, Haruki Murakami confirme qu'il n'est pas l'auteur des départs rapides. Comme pour le premier livre des aventures du narrateur, dont on ne saura toujours pas le nom, on s'ennuie un peu durant les cinquante premières pages. Mais cette fois c'est moins gênant car le lecteur se sera pris de sympathie pour le narrateur en lisant « La course au mouton sauvage ». Le livre ne débute vraiment que lorsque le narrateur, qui ne travaille plus en tant que publicitaire mais est devenu journaliste indépendant, capable d'écrire à la demande sur "les mérites d'une marque de montre ou le charme des femmes de quarante ans", il ne cesse de s'interroger sur le sens de la vie, les femmes qui le quittent et les gens qui traversent son existence, puis "repartent, encore plus usés de l'intérieur". Il revient à l'hôtel du Dauphin, situé à Sapporo (Hokkaïdo), l'épicentre de « La course au mouton sauvage » où il a été appelé dans ses rêves par son béguin aux belles oreilles disparu mystérieusement à la fin de sa quête ovine. Ceci quatre ans après les péripéties racontées dans « La course au mouton sauvage ». Il a la surprise de découvrir à la place de l'établissement miteux de Sapporo, un palace ultra moderne. Malgré le désappointement de ne pas y retrouver ses vieilles connaissances, il prend une chambre dans le nouvel établissement. Il a aussitôt une relation avec une jeune employée de la réception qui lui révèle que l'aspect luxueux et clinquant de l'hôtel se cache une réalité inquiétante. Dans une réalité parallèle, l'Homme mouton, déjà messager de l'autre-monde dans « La course au mouton sauvage », rencontré dans les ténèbres paranormales du 15e étage de l'Hôtel du Dauphin, lui aura délivré son injonction: «Danse, continue à danser», ce qui donne le titre du livre : " Mais il n’y a rien d’autre à faire que danser, poursuivit l’homme-mouton. Et danser du mieux qu’on peut. Au point que tout le monde t’admire. Danser tant que la musique durera. Ne te demande pas pourquoi. Il ne faut pas penser à la signification des choses. Il n’y en a aucune au départ. Si on commence à y réfléchir, les jambes s’arrêtent. ".

Comme souvent chez Murakami, la musique s'invite au détour d'une page. La musique que nous, lecteurs, “entendons”, c’est le fond de jazz, de funk et de rock des années 60, 70 qui s’échappe du lecteur cassette de la vieille Subaru ou des enceintes des cafés enfumés. Il est amusant de constater que le narrateur s'amuse et s'agace à la fois des noms farfelus des groupes d'alors. Ces digressions permettent à Murakami de nous faire partager ses gouts musicaux et dans « Danse, danse, danse ». Par le biais de Gotanda, un ami acteur, ancien condisciple de collège du héros, le romancier nous fait part de ses critiques acerbes sur le cinéma populaire japonais. Pan du cinéma nippon quasiment inconnu de l'occident très loin du cinéma d'un Ozu hier ou de celui d'un Miike aujourd'hui. Ce personnage qui a un nom, ce qui n'est pas toujours le cas dans les romans de Murakami, permet d'introduire une réflexion sur l'identité. Par ailleurs l'un des leitmotivs du roman est une scène d'un film de série B, « Amour sans espoir », dans lequel tourne Gotanda.

Tout comme dans « La course au mouton sauvage », le fantastique surgit dans la réalité la plus prosaïque qui soit en l'occurrence en sortant d'un ascenseur d'un grand hôtel moderne. Murakami est un maitre de la bifurcation narrative, alors que le lecteur commençait à s'installer dans le bizarre et l'étrange, surgit à la page 240, le roman en compte 574, une nouvelle rupture qui nous entraine vers une intrigue policière si classique avec flic teigneux et prostituée de luxe étranglée avec son bas que l'on frise la parodie. Mais l'auteur, comme à son habitude ne tarde pas à nous emmener ailleurs.

Un des procédés de la construction romanesque de Murakami est, mis à part le narrateur, de traiter tous les autres sur le même plan sans que l'on sache distinguer à la moitié du livre ceux qui ne seront qu'anecdotiques de ceux qui se révèleront importants pour l'intrigue. On a le choix ici entre deux inspecteurs tordus, Yuki (neige en japonais) une Lolita de treize ans faussement naïve et un peu médium qui a des sortes de presciences..., un acteur bellâtre ennuyé de son succès, une prostituée mystérieuse, une réceptionniste de grand hôtel stressée, un poète manchot et quelques autres...

Le cadre spatio-temporel de l’histoire est très accessible parce que presque contemporain, nous sommes précisément en 1984, dans le Japon des années 1980 est en plein boom économique. Epoque dont on peut se souvenir avec nostalgie avec ses objets emblématiques comme les cassettes audios et encore, plus pour longtemps, les disques vinyle... On fume énormément dans ce roman et on y boit beaucoup, plus des pina-colada que du saké... D'autre part les références de l'auteur sont exclusivement occidentales. Il convoque Faulkner, Kafka, David Bowie, Mickael Jackson, Les Beach Boys, et multiplie les références à l’occident.

Je sais grès à Murakami de dater avec soin son roman. Je suis certain que cela lui donne une densité qu'il n'aurait pas sans cela: << Le disneyland de Tokyo avait été inauguré. Bjorn Borg avait arrêté le tennis. Michael Jackson se maintenait à la première place au hit-parade de la radio.>>.

Le romancier parsème son histoire de considérations générales qui peuvent agacer par leur évidence, mais quelques fois il n'est pas inutile de rappeler les évidences comme: << Il y a toujours des guerres. Toujours. Il n'y a eu aucune époque sans guerre. On a beau croire qu'il y en aura jamais, un jour il y en a une. Les humains au fond aiment s'entre tuer. Ils s'entretuent jusqu'à ce qu'ils soient trop fatigués pour continuer. Quand ils sont fatigués pour continuer, ils font la trêve un petit moment. Et ensuite le massacre recommence. C'est réglé d'avance. On ne peut faire confiance à personne, et rien ne change. Il n'y a rien à faire. Si on aime pas ça, il ne reste qu'à s'enfuir dans un autre monde.>>. Souvent en guise de pose dans l'action, nous est délivré des sentence tout aussi désabusé sur le quotidien de l'individu. La teneur de ces remarques va du morose au désespéré et résonne pour moi comme certaines pages de Céline. En voici un exemple: << Ma maison a deux portes, l'entrée et la sortie, et on ne peut pas les intervertir. On ne peut entrer par la sortie ni sortir par l'entrée. Il y a plusieurs façons d'entrer, et plusieurs façons de sortir. Mais tout le monde finit par ressortir. Certains sont sortis pour essayer de nouvelles possibilités, d'autres pour faire des économies de temps. D'autres encore sont morts. Mais pas un n'est resté.>>.

Pour le lecteur connaissant Tokyo et ses environs Danse, danse, danse procurera le petit plaisir supplémentaire qu'éprouve l'initié en présence d'un signe qu'il reconnaît et deviendra ainsi un élément de connivence avec l'auteur. Il s'apercevra, carte à l'appui qu'en matière d'itinéraire, le héros murakamien n'est guère un adepte de la ligne droite à l'instar du romancier qui nous inflige bien des circonvolutions pour parvenir au dénouement. On pourrait se passer agréablement de certaines en particulier des languides et répétitives conversations entre le narrateur et son ami Gotanda, surtout qu'il ne faut pas être d'une perspicacité extraordinaire pour subodorer qui est le personnage clé du mystère.

Une des propensions de Murakami que je n'apprécie que modérément est celle de détailler les moindres faits et gestes de son héros. Lorsqu'il mange, on n'ignore rien de son menu. Pas plus que lorsqu'il fait sa valise pour partir à Hawaï, on connait tout des atours qu'il emporte. Le romancier s'en voudrait sans doute de ne pas mentionner lorsque le narrateur se lave les dents ou pisse (on pisse presque autant dans les livres de Murakami que dans les film de Tsai Ming Liang.)

Encore une fois on ne sait pas pourquoi on est comme envouté par une pareille histoire peut être parce que cette fois, on s'attache, plus que dans son aventure précédente, au narrateurun antihéros qui, malgré sa médiocrité, essaye de faire de son mieux pour renouer les fils de sa vie. Sa médiocrité fait qu'on s'identifie facilement à lui. Et puis, il y a Yuki (les rapports qu'entretient Yuki avec sa mère m'ont fait songer à celui qu'avait Eva Ionesco avec sa mère la photographe, comme la mère de Yuki, Irina Ionesco.) qui est un personnage bien attachant dont aimerait connaître le devenir...

En 2001, Murakami a déclaré qu'écrire « Danse, Danse, Danse » avait été un acte de guérison après le succès inattendu de « La Ballade de l'impossible » et que, à cause de ça, il avait préféré l'écriture de « Danse, Danse, Danse » à celle de tout autre roman.

« Compliquée cette affaire, mon cher Watson, fis-je, m’adressant au cendrier posé sur la table.
Mais le cendrier ne répondit pas. Et pour cause, il était intelligent et savait qu’il valait mieux rester en dehors de toute cette histoire. » Contrairement à ce cendrier auquel s'adresse le narrateur de « Danse, danse, danse », il ne faut pas hésiter à entrer dans cette histoire.

 

Nota: On lira avec profit la critique d'Argoul du livre à cette adresse: http://argoul.com/2012/01/02/haruki-murakami-danse-danse-danse/

 

Pour retrouver Haruki Murakami sur le blog: Kafka sur le rivage d'Haruki Murakami,  La course au Mouton sauvage de MurakamiDanse, danse, danse d'Haruki Murakami

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