Dans la maison, un film de François Ozon

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 


 

Il y a bien des années, j'ai été le co-organisateur d'un éphémère festival du film de droite, à cette occasion j'ai eu le bonheur de rencontrer et de parler longuement avec Maurice Ronet qui devait mourir peu après. Si for improbablement je devais à nouveau m'occuper une nouvel fois d'une telle manifestation, je mettrais en ouverture « Dans la maison » qui me paraît le parangon du film de droite d'abord par le regard sans illusion ni même espoir sur l'animal humain (sauf sur les acteurs sinon il ne les dirigerait pas si bien), un regard qui ressemble à celui d'un Anouilh ou d'un Marcel Aymé dans leurs oeuvres les plus noires. De droite, le film l'est aussi par les références dont le film est truffées, Céline, Philippe Meyer... et Luchini. Il l'est surtout par sa légèreté inquiétante et sa désinvolture égoïste.

« Dans la maison » est une histoire de manipulation et comme toujours dans ce genre d'histoire on finit par ne plus savoir qui manipule qui. Germain, un professeur de lycée (Fabrice Luchini) donne, comme premier sujet de rédaction de l'année à ses élèves, pour les connaître: raconter votre weekend. Dans l'effrayante médiocrité des copies, tranche. Elle est due à un certain Claude Garcia (Ernst Umhauer) et elle raconte, sur un ton détaché et méprisant, les efforts d'un garçon pour s'introduire dans une famille « normale », donc médiocre, et s'en faire adopter par le truchement de son aide en mathématique au fils de la famille, Raphaël Argol dit Rapha. Germain veut connaître le garçon dont il détecte le talent d'écriture. Il se trouve que c'est un bien joli garçon de seize dans le genre crevette gracile et timide. Germain prend Claude sous son aile et l'encourage à écrire. Tous les jours le garçon donne à son professeur une copie dans laquelle il décrit l'avancée de son entrisme. Germain fait lire à sa femme (Kristin Scott Thomas) tenancière d'une improbable galerie d'art contemporain ce qui est devenu un véritable feuilleton. Petit à petit les manipulations de Claude déstabilisent aussi bien la famille Argol que le couple de son professeur.

Il est important que le spectateur ne cherche pas le naturalisme dans le nouveau film d'Ozon qui a pourtant dernièrement flirté avec lui (que l'on se souvienne de Ricky où il a tourné l'histoire d'une junkie enceinte avec Isabelle Carré qui attendait réellement un enfant) mais accepte les conventions de l'auteur comme on accepte celle de l'opéra. Rien de moins réaliste que ce lycée français (mais dans quel morceau du territoire sommes nous? Nous ne le saurons jamais, en fait nous sommes dans un morceau du territoire de l'imaginaire d'Ozon) dans lequel les élèves sont contraints de porter l'uniforme (succulente séquence, mais bien rapide, écarquillez les yeux dès le début, le choupinet en vaut la peine, du pré-générique dans lequel la caméra nous montre Claude, mais on ne sait pas que c'est lui, d'ailleurs on ne voit pas son visage, revêtir pour la première fois son uniforme) ou que la maison des Argol, plus américaine que française et plus lynchienne qu'américaine.

Ozon s'est peint en Claude Garcia, on ne peut que voir en ce garçon manipulateur, un autoportrait du cinéaste à la fois séducteur, tête à claques et inquiétant. J'ai eu l'occasion de rencontrer une fois François Ozon pour un projet d'édition qui n'a malheureusement pas vu le jour; j'avais été frappé par son mélange de timidité et de forfanterie...

Le rôle de Germain semble avoir été écrit pour Fabrice Luchini, un peu trop même tant c'est Luchini que l'on voit à l'écran plus que Germain ne fait-il pas avec ses lectures des grands auteurs, le professeur depuis des années sur les planches des théâtres. A un moment l'acteur recycle son numéro de lecteur de La Fontaine et à un autre celui de Philippe Meyer.

Tout le film n'est que jeux de dupes et manipulations, mis à part les rencontres entre Claude et Germain et les moments d'intimité domestique de ce dernier avec sa femme, nous ne voyons que la mise en images de ce qu'écrit Claude sur la famille de Rapha.

Ozon multiplie les pistes dans son film, comme Claude multiplie les versions de ses textes sous les conseils de Germain. Le garçon ainsi tient en haleine le public et son premier lecteur, Germain qui ne sait plus bientôt discerner le réel de la fiction et les mélange dangereusement.

On a, vers la moitié du film le sentiment que le cinéaste va nous donner sa version du « Théorème » de Pasolini ou ensuite un remake de son film « Sitcom »; On se demande juste avec qui Claude va coucher en premier, Rapha, Esther (parfaite Emmanuelle Seigner dans son numéro de Bovarysme) la mère de Rapha, son père ou encore Germain mais c'est encore bien sûr une fausse piste qui nous donne néanmoins un grand moment quasi virtuel, le spectateur doit être alors très vigilant, l'image est fort fugitive, mais comme c'est lors d'une scène de douche entre mâle je subodore que mes lecteurs, voyant le film, seront particulièrement attentifs à cette scène. On y voit le jeune Rapha fils ayant des difficultés à cacher son érection lorsqu'il voit sont père nu faisant gicler du gel douche dans la main du joli Claude tout aussi nu. Chers lecteurs je dois tout de même vous avertir que le cadrage du directeur de la photo ne descend pas en dessous de la taille des protagonistes. – soupirs de déception-. Plus tard je me demanderais si Rapha fils bandait parce qu'il voyait son ami nu ou si l'érection était causée par la nudité de son géniteur. J'ai envisagé un instant que le secret de la famille était l'inceste entre le père et le fils.

 

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Les plans sont parfois bien rapides, ainsi je ne suis pas sûr que dans la pile de livres que Germain prête à Claude figure « La chambre d'ami » d'Yves Dangerfield » (Grasset 1984) qui nous narre une histoire pas très éloignée du conte du film d'Ozon (si un de mes lecteurs à le téléfilm tiré de ce roman dans lequel Thierry Frémond est extraordinaire, qu'il me contacte d'urgence. On peut aussi à des histoires du même genre comme « Retour au château » d'Evelyn Waught...

Si les références littéraires sont nombreuses, celles cinématographiques ne manquent pas d'abord on pense beaucoup à un moment à « Un élève doué » mais ce n'est qu'une fausse piste, on continue par supputer que l'on pourrait avoir du sang comme dans « Match point » d'ailleurs sous certains angles Fabrice Luchini ressemble de plus en plus à Woody Allen puis dans le final on aperçoit clairement un hommage au fenêtre sur cour d'Hitchcock. On pense d'autant au maitre américain que Claude est lui aussi un maitre du suspense et que Philippe Rombi l'auteur de la musique du film n'ignore pas celles qu'a concocté Bernard Hermann pour les opus d'Hitchcock.

La force d'Ozon c'est de changer de genre presque à chaque film tout en travaillant toujours ses obsessions, la séduction, homosexuelle et hétérosexuelle, la manipulation, le roman dans le roman, dans « Swimming pool » (2003) et « Angel », son plus beau film, les héroines étaient des romancières, et surtout l'évanescente frontière entre imaginaire et réel.

Il est dommage qu'Ozon parfois en face trop, et force sur la caricature, comme dans sa charge, néanmoins savoureuse, contre l'art contemporain (ah les poupées gonflables sexuelles avec la tête d'Hitler et de Mao et les pénis en érection formant une svastika, la beaufitude de Rafa père (Denis Ménochet) ou l'apparition extravagante de Yolande Moreau dans un double rôle de jumelles obtuses. La scène de Claude et de son père aurait du rester hors champ, mais si Ozon restait sobre dans son filmage, ce ne serait plus tout à fait Ozon.

Ozon a une nouvelle fois adapté une pièce de théâtre (« Le garçon du dernier rang » de Juan Mayorga) d'ou l'artificialité revendiquée des décors et de certaines situations, une posture qu'Ozon partage avec Resnais.

Il y a souvent du cynisme dans les scénarios que met en scène Ozon, pourtant la dernière scène du film est pleine de tendresse et d'espoir, le garnement n'est pas si méchant que cela seulement atteint d'une soif inextinguible de jeu...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Ernst Umhauer et Fabrice Luchini - Dans la maison

 

Pour retrouver les films de François Ozon sur le blog:  Dans la maison, un film de François OzonPotiche de François Ozon, Gouttes d'eau sur pierres brûlantesLES AMANTS CRIMINELS, un film de François Ozon  

 

 

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Eva 18/10/2012 11:13

François Ozon est un grand briseur de tabous. Déjà, dans son premier long métrage, Sitcom, il filmait la désintégration d'une famille. Le tabou de la nudité, aussi, il l'a fait éclater. Hélas,
depuis quelque temps, sur ce dernier point, il semble rentré dans le rang. Si j'ai bien compris, dans ce film on ne voit jamais le bel Ernst nu (sauf peut-être, furtivement, dans le pré-générique).
Quel dommage !