Désirs & volupté à l'époque victorienne au musée Jacquemart-André

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Le Musée Jacquemart-André propose une exposition d'une cinquantaine d'oeuvres appartenant (pour faire simple) au courant préraphaélite. On y trouve des tableaux des peintres: Lawrence Alma Tadema, Edward Burne Jones, John William Godward, Frederick Goodall, Arthur Hughes, Talbot Hughes, Frederic Leighton, Edwin Long, John Everett Millais, Albert Moore, Henry Payne, Charles Edward Perugini, Edward John Poynter, Dante Gabriel Rossetti, Emma Sandys, Simeon Solomon, John Strudwick, John William Waterhouse et William Clarke Wontner. 

 

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Frederic Leighton (1830 – 1896) Grenaia, la nymphe de la rivière Dargle (détail), 1880

 

Ce serait une faute de la manquer en dépit de son titre stupidement racoleur. Il n'y a pas plus (mais pas moins) de volupté dans cette peinture que dans une autre. Cet apriori en aurait d'ailleurs limité le choix des oeuvres puisque la volupté en question est féminine alors si quelques un des peintres présents comme Burne-Jones aimait beaucoup les dames, ce n'était pas assurément le goût de Simeon Salomon, qui paya très cher son inversion et probablement pas celui de Frederic Leighton (voir sa sculpture Le paresseux!), si les oeuvres présentées n'appartenaient pas toutes à la collection de Pérez Simon, un richissime homme d'affaire mexicain.

 

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Edward John Poynter (1836 – 1919) Andromède, 1869 

 

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Burne-Jones, Pygmalion, les désirs du coeur, 1871

 

On avait déjà pu voir précédemment dans ce même musée un autre pan, celui dévolu à la peinture espagnole, de cette collection qui fait que la visite du musée archéologique de Mexico et celle des ruines de Téotihuacan (il faudra que je vous montre un jour les photos que j'y ai prises jadis) ne sont plus les seules raisons de se rendre dans la capitale poluée du Mexique...

 

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John Melhuish Strudwick, Elaine, 1891

 

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Frederick Godall, Moise sauvé des eaux, 1885

 

On ne peut pas dire que les commissaires de l'exposition mettent en avant l'appartenance des oeuvres à cette collection. Ils ont tendance à présenter cette exposition comme une rétrospective d'une école, ce qu'elle ne peut être du fait de son origine malgré la richesse des possessions artistiques de monsieur Pérez Simon. Autre abus la présentation de l'exposition laisse entendre que c'est la première fois que l'on peut voir ce type de peinture anglaise en France, ce qui est faux. Il suffit de se souvenir de l'exposition "Outre Manche" en 2008 au Louvre et surtout celle à l'automne 2011 au Musée d'Orsay qui était affublée d'un titre aussi stupide que la présente: Beauté, morale et volupté dans l'Angleterre d'Oscar Wilde! Cette dernière avait cependant l'avantage sur celle du musée Jacquemart-André de ne pas présenter que des tableaux mais aussi des meubles, des photographies et divers éléments de décor. Car il faut bien être conscient que la peinture que nous voyons sur les cimaises de ce somptueux hôtel particulier fait partie de tout un courant artistique à la fois anti-moderniste, c'est l'artisanat contre l'industrie, et révolutionnaire quant au décor de la vie quotidienne (le fameux art and craft). Cette peinture était boudée par l'aristocratie et acheté par la bourgeoisie anglaise, souvent provinciale, qui paradoxalement s'enrichissait de la révolution industrielle.

 

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Henry Arthur Payne, La mer enchantée, 1899


 

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John Melhuish Strudwick, Chanson sans parole, 1875


On peut parler pour l'Angleterre de cette époque d'un Aesthetic Movement dont la peinture préraphaélite, que nous voyons ici, n'est qu'une des composantes. Il faudrait plutôt parler d'ailleurs de deux préraphaélismes le premier, le seul qui devrait être véritablement autorisé à porter ce qualificatif se réclamait d'une esthétique moyenâgeuse à la recherche de formes simples et puisant ses sujet dans les romans de Walter Scott et la geste arthurienne (grand réservoir de sujets, ceux-ci étaient immédiatement identifiés par le public auquel il s'adressait, ce qui n'est pas le cas pour le public français d'aujourd'hui. Mais heureusement des cartouches bien faits et explicatifs viennent au secour du visiteur parisien.) tandis que le second, surtout représenté à Jacquemart-André et qui perdurera beaucoup plus longtemps se réclame d'une nouvelle renaissance et regarde vers une antiquité fantasmée. Le représentant le plus connu de ce courant étant Alma Tadéma. Mais il n'est pas le seul à rêver d'une improbable antiquité comme le prouve cet extravagant "Quatuor" d'Albert Joseph Moore (1841-1893) où des personnages vêtus à l'antique jouent du violon... Mais la palme de l'extravagance revient néanmoins à Alma Tadéma et son trompeur tableau "Les roses d'Héliogabale" que l'on pourrait croire être la représentation d'une aimable fête de la rose dans la demeure d'un richissime esthète romain et qui est en réalité le portrait d'un crime; celui perpétué par l'empereur fou Héliogabale qui est en train d'étouffer sous une pluie de pétales de rose des courtisans qui ont cessé de lui plaire sous les regards alanguis de ceux qui sont encore en cour... 

 

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Les roses d'Héliogabale de Talma Tadéma

 

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en haut, Alma Tadema, ses yeux reflètent ses pensées qui sont bien lointaines, 1897

en bas, Alma Tadema, la question, 1877

 

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Alma Tadema, courtiser sans espoir, 1900

 

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le quatuor, Albert Joseph Moore


En parcourant cette exposition le visiteur (français) a le sentiment d'être hors du temps d'une part les images qu'il voit se réfère à une littérature, la plupart de ces tableaux naissent de l'écrit, que souvent il ne connait pas (il est peu probable qu'un seul visiteur s'aperçoive, sans lire le cartouche la toile "Un nuage passe" soit inspiré par la comédie de Shakespeare "Deux gentilshommes de Vérone ou que celle de John Everett Millais vienne d'un poème de Meredith). En outre, et montre un passé si fantasmé qu'il aura parfois du mal à rattacher le tableau qu'il découvre à une quelconque chronologie historique et d'autre part parce que cette peinture a été mise en marge du continuum de l'Histoire de la peinture tel qu'il nous est enseigné dans notre pays. Il faut avoir présent à la mémoire en visitant cette manifestation que certains des tableaux que nous voyons sont contemporains du fauvisme et des débuts du cubisme.

 

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Edwin Long, La reine Esther, 1878

 

Un peintre comme John Melhuist Strudwick qui est pour moi la grande révélation de cette exposition a continué à peindre de telles toiles jusqu'en 1909, "Le temps jadis" que l'on peut voir ici date de 1907! Strudwick a une histoire peu banal: alors qu'il a vécu jusqu'en 1937, il s'est brusquement arrêté de peindre en 1909, laissant même une peinture inachevée devant l'abandon rapide d'intérêt des amateurs pour sa peinture et son style. Ils avaient bien tord à mon avis...

 

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John Melhuish Strudwick, les jours passent, 1878

 

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John Melhuish Strudwick, Les remparts de la maison de dieu, 1889


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John Melhuish Strudwick (1849-1937) L'Âge d'Or 


La notion temps est constamment questionnée par cette peinture, comme je l'ai déjà dit par le temps de l'Histoire de la peinture mais aussi de celui figuré sur les tableaux. Nous y voyons des instantanés comme des photogrammes tirés de film, tout comme dans les toiles de Léon Jérôme qui me paraît le seul peintre du continent dont l'oeuvre ait une parenté avec cette peinture si insulaire. Autre particularité qui apparente ce type de représentation picturale au cinéma la grande profondeur de champ de l'image et par la même l'extraordinaire souci du détail (encore une fois comme chez Jérôme). On voit par là que ce qui a démodé cet art c'est plus le cinéma qu'une autre école de peinture.

 

 

 

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John William Godward, l'absence fait grandir l'amour, 1912

 

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Frederic Leighton, Jeunes filles grecques ramassant des galets au bord de la mer, 1871

 

L’exposition sera ensuite présentée à Rome au Chiostro del Bramante du 15 février au 5 juin 2014, puis au Musée Thyssen-Bornemisza à Madrid, du 23 juin au 5 octobre 2014.

 

 

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Alma Tadema, le vin grec, 1873  

 

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John William Waterhouse (1849-1917) La Boule de cristal, 1902 

 


     

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ismau 08/10/2013 12:31

L'immobilité inhabituelle et inexpliquée de votre blog m'inquiète un peu ... j'espère à tort !
D'autant qu'il s'arrête sur une image de volupté inhabituelle elle aussi, mais fort jolie quand même à mon goût .
Je n'oublie pas que vous m'avez fait découvrir, de leighton toujours, la mystérieuse origine du grand tableau du salon de ma grand-mère, qu'aimait tant mon père, et qui est actuellement dans mon
bureau : Daphnéphoria ... dont je ne m'explique pas le très beau procédé de reproduction en couleur,datant des années 10 ou 20, et qui ressemble à une gouache . Un tableau beaucoup plus dans le
goût de la sculpture du Paresseux, que votre billet me fait découvrir : j'ignorais que leighton était aussi sculpteur .
Au sujet de cette exposition qui m'intéresse, j'avais lu les articles de Beaux Arts magazine et de Connaissance des arts, et comme toujours je préfère le vôtre, plus précis et surtout beaucoup plus
intelligemment personnalisé .
Enfin,je pensais le tableau « les roses d'Héliogabale » plus grand : c'est très bien de donner l'échelle avec des vues des salles d'exposition, qui donnent aussi une idée de la
scénographie et de la vie autour des oeuvres .

lesdiagonalesdutemps 08/10/2013 21:38



merci pour vos compliments. Je suis touché qu'en à votre inquiétude sur l'immobilité du blog. Tout va très bien. Je suis parti trois jours faire des images de bestioles à Beauval.


Je crois que le paresseux est la seule sculpture de Leigton. J'essaye en effet de donner quand je le peux une idée de la muséographie de l'exposition, mais ce n'est pas toujours possible.



argoul 06/10/2013 10:58

Expo que vous me donnez envie d'aller visiter.
Quant au titre, il allie le gauchisme de génération (désirs) et la préciosité invétérée des conservateurs bourgeois de nos musées (volupté). Ce terme que les bobos adorent faire rouler sur la
langue signifie tout simplement le plaisir des sens. Il n'est pas inadéquat si l'on regarde les tableaux.
Il est tout à fait juste d'incriminer le cinéma dans la disparition de ce faux réalisme léché.
Et juste aussi d'associer cette peinture à la littérature du temps, ce qu'opère très bien la collection 10-18 pour ses romans d'Anne Perry, contemporaine qui évoque cette époque.

lesdiagonalesdutemps 08/10/2013 21:24



François Rivière a écrit un roman sur ces peintres en particulier sur Alma Tadema. il s'agit de Julius exhumé paru jadis aux éditions du Seuil.