City boy, chronique new-yorkaise d'Edmund White

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Avec City boy, Edmund White quitte souvent le je particulier d'un bon nombre de ses livres autobiographiques précédent pour le nous, ou plus exactement il transforme son je, si singulier, en un je qui endosse souvent le nous de la communauté homosexuelle américaine des années 70. Par une écriture faite de touches à la fois légères et précises, toute en élégance, il nous raconte, entre autres, car City boy comme la plupart des livres d'Edmund White est riche et multiple, la naissance de l'identité gay en Amérique.

Le prosaïsme de l'écriture et la démarche n'est pas sans rappeler celle de d'Annie Ernaux. A la notable différence qu'Edmund White n'ambitionne pas d'une part de brosser 10 ans d'histoire, comme le fait Annie Ernaux qui, dans « Les années » embrasse, elle,  Soixante ans d'histoire de France, d'autre part les fréquentations directes et indirectes de l'américain sont beaucoup plus brillantes que celles de la française. Ainsi « City boy » est une mine d'anecdotes sur des gens aussi importants dans l'histoire littéraire qu'Auden, Faulkner, Burrough, Ginsberg, Christopher Isherwood, Foucault... L'intérêt d'Edmund White dépasse très largement celui qu'il a pour les milieux littéraires américains et français, dramaturge il se passionne aussi pour le monde du théâtre, son regard par exemple sur Bob Wilson est savoureux. Plus surprenant, pour moi qui avait sans doute jusqu'ici mal lu Edmund White, sont ses lumières sur l'art contemporain. Comme dans cette fine digression sur Jasper Johns: << J'ai toujours admiré Johns. Bien que ses cibles, chiffres et drapeaux soient considérées comme les précurseurs du Pop Art, ils ne m'évoquent aucunement le Pop Art. Pour commencer ils sont peints d'une façon trop belle, même sensuelle, pour s'ériger en ces déclarations catégoriques, vigoureuses que faisait Warhol, Rosenquist ou Tom Wesselmann. En fait Johns semblait avoir choisi ses drapeaux, par exemple, non dans une intention ironique (comme les bandes dessinées de Lichtenstein) ou iconique (telles les boites de soupe Campbell de Warhol), mais précisément parce que le drapeau était une image usée, si banale (bien que belle) que personne pouvait s'y arrêter longtemps...>>.

Si l'on rencontre une foule de personnages célèbre dans le livre, on croise également de nombreux acteurs de la vie d'Edmund White, qui, s' ils sont connus aux Etats-Unis, le sont beaucoup moins de ce coté ci de l'Atlantique; quelques notices en bas de page n'auraient pas été inutiles. Le lecteur a parfois le sentiment d'être dans une réunion mondaine dans laquelle il ne connaitrait pas grand monde; mais il est vrai, aussi que les descriptions chaleureuses d'Edmund White donnent envie de connaître mieux tous les artistes qu'il nous présente...

Une des grandes qualités d'Edmund White est qu'il n'est pas politiquement correct. Il n'hésite pas à émettre des opinions artistiques hétérodoxes comme celles sur Bob Dylan, << Je ne voyais pas pourquoi on faisait une telle histoire d'un chanteur aussi geignard à mon goût. >>. Il faut dire que l'écrivain est assez peu porté sur la chansonnette même s'il a partagé la même table avec Mama Cass ( the mamas and the papas), << La pop ne m'intéressait pas. Depuis je me suis un peu décoincé et j'ai fini par apprendre, peut être à force de répétition à accepter et même à aimer certains morceaux de variétés que des amants m'ont infligés ou joués.>>. Ainsi va le goût chez les gays...

En littérature, Edmund White n'est pas plus révérencieux, << Malraux ( à propos des Antimémoires) était manifestement un imposteur, un raseur, et un menteur.>>, << Borges était une icône parce qu'il avait écrit à la fin des années trente et au début des année quarante, une demi-douzaine de nouvelles déconcertantes d'une admirable légèreté, histoires qui exploitaient le ton plein d'urbanité de G. K. Chesterton et d'autres auteurs 1900, que sa grand mère écossaise lui avait lus en Argentine dans sa prime jeunesse. Et voilà que toutes ces années après, il était invité dans le monde entier grâce à ces quelques brillantes nouvelles que peu de gens dans le public avaient lues, et encore moins comprises...>>.

Quand à cette réflexion si juste sur certaines femmes de cette période, << Tant de femme qui ont réussi avant l'ère féministe furent vraiment répugnantes. Elles savaient qu'elles avaient un rôle symbolique et qu'on ne leur donnait jamais le pouvoir véritable, et elles conservaient leur situation par les ruses féminines de la plus vile espèce.>>, elle devrait faire grincer quelques dents.

A lire ce nouveau volet de son autobiographie, on mesure combien le titre du précédent, « Mes vies » était juste. Edmund White en a eu de nombreuses et ces existences diverses l'ont somme toute comblé et ce n'est certainement pas lui qui écrirait comme le fit Simone de Beauvoir, << J'ai été floué. >>. A l'occasion de son évocation de ses emplois de professeur de technique littéraire et de sa défense de l'utilité des ateliers de littérature, on apprend, ce qui m'a assez peu surpris, que Stephen McCauley fut son élève.

C'est avec beaucoup d'acuité que l'auteur dépeint le conformisme de l'anticonformisme de sa génération et raille d'un autre coté, son admiration béate, lorsqu'il avait moins de trente ans, de tout ce qui était estampillé grand. Comme on le voit par les citations, précédentes, il a bien changé depuis.

Edmund White nous entraine dans un New-York qui n'a que de lointains rapports avec celui d'aujourd'hui et pourtant l'époque dont il nous parle n'est pas si lointaine, 1962 pour la période la plus ancienne. Je peux témoigner de la véracité de ses observations sur le New-York d'alors, ayant moi aussi découvert la ville à peu prêt à la même époque que celle décrite dans le livre. Il nous décrit une ville sale et dangereuse toujours au bord de la faillite dans laquelle on pouvait vivre avec assez peu d'argent, << Des graffitis recouvraient chaque centimètre carré de l'intérieur des rames de métro, lesquelles étaient jonchées d'ordures. Les passagers devaient endurer la musique assourdissante, intolèrable, des radiocassettes>> ( si l'on remplace radiocassettes par téléphone portable, nous avons exactement la description du RER de la banlieue parisienne d'aujourd'hui) et plus loin << Dans les années soixante-dix, New York était si déglingué, si dangereux, si noir, si portoricain, que l'Amérique blanche remontait ses jupes pour s'enfuir en courant dans la direction opposée. >> ( la vous remplacez New York par la France, portoricain par arabe et vous aurez la france de bientôt ) . Je dois dire que contrairement à de nombreux beaux esprits français je n'ai aucune nostalgie du New-York de ce temps là et je suis fort reconnaissant à Giuliani d'avoir karchérisé la ville, un nettoyage dont Paris aurait bien besoin, mais il n'y a guère d'assainisseur qui se pointe à notre horizon...

Le monde qu'il décrit est un univers sans ordinateur, sans fax et même sans photocopieuse, un temps où le principal problème d'un écrivain débutant était de faire des copies de ses oeuvres.

Il n'y a pas que le paysage ou les objets du quotidien qui nous paraissent à la lecture du livre bien différent de ceux d'aujourd'hui les rites de la drague homosexuelle nous semblent celles d'une tribu exotique. La description de ces moeurs d'antan, d'avant internet, devrait rendre nostalgique bien des lecteurs.

A l'occasion d'un court intermède professionnel à San Francisco Edmund White pointe du doigt l'abysse qui existait entre New-York et San Francisco dans les années 70. Grandes différence dans les mentalités et les manières de vivre que j'avais moi même constatées dix ans plus tard en visitant New-York et la Californie. Je ne sais pas ce qu'il en est aujourd'hui car si je suis retourné récemment plusieurs fois à New-York, voici malheureusement vingt ans que je n'ai pas revu la Californie...

Au détour d'une confidence, Edmund White soulève de graves problèmes. Cette phrase par exemple, en dit beaucoup sur le communautarisme: << En tant que gay je ne me croyais pas américain, ni membre d'une société méritant d'être défendue.>>.

L'écrivain a beaucoup réfléchi, à la fois sur sa propre homosexualité, qu'il a mis de longues années à accepter et sur l'émergence de la culture gay dont il a été, au début, un des grands promoteurs, pour ensuite se poser la question de son existence. Son discours qu'il prend avec l'histoire du mouvement gay est précieux tant Edmund White est loin de tous les dogmatismes. En ce qui me concerne, j'aime beaucoup cette remise en question du communautarisme dont il reconnaît l'utilité lors de l'émergence du mouvement gay mais dont aujourd'hui Edmund White pense qu'il n'est plus de saison. C'est très finement qu'il décrit la mentalité des gays des années que couvre le livre et surtout de la perception que l'on en avait, << Les gays des bas-fonds, comme dans les romans de John Rechy, de Jean Genet ou de Hubert Selby, étaient plus faciles à avaler parce que si exotique. Difficile d'accepter un gay qui pourrait être dans le bureau voisin ou dans l'appartement d'en face. >> .

A ce sujet, je me permettrais une digression dont le genre en sera le centre, et pas seulement dans son acception sexuelle. Je suis stupéfait de l'ignorance, en culture générale, pour prendre un terme générique, qui, j'en conviens, n'est pas très heureux, de nombre de gens qui pontifient sur la littérature gay, et plus largement sur les littérature de genre, certes ils ne sont pas tous dans ce cas, il suffit d'écouter chaque semaine l'indispensable émission de François Angelier, Mauvais genres sur les ondes de France-culture pour s'apercevoir du contraire. Il me semble qu'avant de gloser sur les périphéries d'un art, il est indispensable d'en connaître le noyau...

Pour la première fois, contrairement à ce qu'il faisait dans ses autres livres autobiographiques, Edmund White nous fait entrer dans son laboratoire d'écrivain. On découvre les doutes et les tâtonnements de l'auteur en jeune homme de lettre ambitieux, pressé et angoissé. C'est sans forfanterie que l'écrivain célèbre d'aujourd'hui, raconte sa mouise d'hier avec un détachement où l'on peut entendre si l'on a l'oreille fine, une sorte de nostalgie et c'est sans cynisme qu'il avoue ses rêves de célébrités littéraires.

Si les sujets abordés dans le livre sont divers, le style est à l'unisson. Son homogénéité n'est pas de mise. S'il est parfois plat, il est heureusement le plus souvent brillant et élégant et m'a évoqué celui du Frederic Prokosch http://fr.wikipedia.org/wiki/Frederic_Prokosch de Voix dans la nuit. Dans d'autre pages on pense à ce qu'aurait pu être «  Prières exaucées >> si Truman Capote l'avait écrit...

La construction et le style solides de l'auteur parvient à résister à la traduction de Philippe Delamare qui me semble souvent fautive. S'il est indispensable qu'un traducteur connaisse la langue dans laquelle l'auteur a écrit le livre qu'il traduit, il est non moins indispensable qu'il connaisse toutes les subtilités de la langue dans laquelle il le retranscrit. Ce qui n'est peut être pas complètement le cas de Philippe Delamare lorsqu'il écrit « une vision aussi pénitentielle du SM » ou ailleurs pour la couleur d'un visage, << papier mangé>> au lieu de papier mâché, expression pourtant courante que le traducteur ne paraît pas connaître.

Comme pour tous les grands livres le grand sujet de City boy est le temps, << Quand on est jeune et lettré, on vit parfois des choses dans le présent avec une nostalgie anticipée, mais il est rare de deviner ce qui comptera vraiment des années plus tard. >>.

La lecture de City boy est revigorante car c'est un des rares livres d'aujourd'hui écrit par un homme vraiment libre.   

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