Cesare de Fuyumi Soryo

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Cesare manga

 


 

La famille Borgia jouit depuis quelques années d'une popularité éditoriale que rien ne laissait présager naguère. Non que cette famille illustre soit dénuée d'intérêt ni que jadis elle n'est pas titillée quelques curiosités mais rien néanmoins qui puisse ressembler à l'engouement dont elle est le centre aujourd'hui. Lui sont consacrés deux séries télévisées, une bande dessinée, pléthore d'articles dans la presse, nombreux livres d'histoires et un manga, "Cesare", sujet du présent billet.

 

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A la première page du tome 1 on apprend que nous sommes à Pise en 1491. Comme le titre l'évoque, le personnage central de la série de mangas dessinée et scénarisée (sous la supervision de Motoaki Hara) par Fuyumi Soryo est Cesare Borgia. Il a seize ans et a été envoyé à Pise par son père, le cardinal Rodrigo Borgia, pour étudier à l'université de la ville où règne les rivalités entre différentes factions d'étudiants. Les camarades de Cesare sont presque tous issus de prestigieuses familles et pour certains espèrent revêtir la pourpre cardinalesque à la sortie de l'université.

Cesare s'il est le sujet principal du récit n'en est pas le héros. Ce rôle est dévolu à Angelo, un fils de peu, mais brillant et le protégé de Laurent de Médicis, le maitre de Florence. Le jeune Angelo est aussi avenant que candide, venant de sa province, il ne connait rien aux usages du monde. Bien que cette astuce narrative soit classique et habituelle dans le manga. Elle est néanmoins efficace. Ainsi Soryo nous faire découvrir les intrigues métapolitique de Pise par le biais de ce personnage naïf, véritable héros de la série. Car à Angelo (l'un des seuls personnages fictifs de la série, il faut tout expliquer ce dont profite le lecteur. La mangaka parvient ainsi à rendre limpide les imbroglio politiques de l'Italie morcelée et conflictuelle du XV ème siècle finissant. Les interrogations d'Angelo fond passer avec fluidité les informations sur le contexte historique, véritable leçon de géopolitique sur l'époque et évite de longues pages de textes didactiques.

 

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Le dessin de Fuyumi Soryo est à la fois très classique, aussi bien sous l'angle de la production de mangas que de celui de la bande dessinée franco-belge, et en même temps absolument singulier. Ma première impression lorsque j'ai ouvert le premier tome a été que c'était du Joubert au pays du manga. Car ce qui frappe et qui est éminemment joubertien c'est la beauté de tous les protagonistes (du moins dans le premier tome où l'on ne voit presque exclusivement que des adolescents). Les personnages principaux ont tous le style typique des héros de shojo d'où vient Soryo (elle est la dessinatrice d'Eternal Sabbath), ces illustrés destinés aux jeunes filles. Mais les regard énamourés qu'échange tous ces jolis garçons entre eux peut faire croire au début que l'on pourrait être en présence d'un yaoi (mangas dans lesquels les garçons , tous au tendre minois préfèrent les garçons), impression renforcée par une certaine ambiguité des relations qu'entretiennent tous les jeunes protagonistes entre eux (Il y a seulement une femme qui apparaît et encore fugitivement, deux fois dans les 224 pages du premier volume, c'est la servante du héros). Il est amusant de noter que les Français (l'un des clans de l'université, ces clans font penser aux fraternités dans les universités américaines) ne sont pas les plus désirables. Ils sont rugueux, la mâchoire carrée et les cheveux tirés vers l’arrière. Les Italiens sont quant à eux beaucoup plus jolis si l'on excepte le jeune Médicis qui est joufflus, on les dirait tout droit sortis d’un tableau de Carpaccio.

 

Cesare extrait manga


S'il y a assez peu d'action dans le premier volume, l'auteure nous décrit la vie dans une université à l'époque de la Renaissance; nous assistons à certains cours et surtout aux joutes verbales entre esprits brillants (une opposition au sujet des deux corps du souverain par exemple). Mais elle nous présente aussi les rivalités, voire les complots ourdis au sein même de l'université. Les oppositions sont nombreuses et les alliances fragiles.

 

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On remarque aussi d'emblée le sérieux historique de la reconstitution des décors de la Pise du XV ème siècle, les architectures, les palais et les églises de la ville. Cette attention au décor est également fort joubertienne mais la précision du trait de Soryo fait plus penser dans ce domaine à celui de Chaillet. Par exemple dans le volume 2, la mangaka a reconstitué la chapelle Sixtine avant que Michel-Ange ne s'en empare... Formidable également celle de l'extérieur du Vatican pré-Michel-Ange et pré-Bernin. On y croise Christophe Colomb qui n'a pas encore découvert l'Amérique... Un grand soin est apporté aussi au rendu des costumes qui sont magnifiques. Chaque clan à l'université à le sien, ce qui rend immédiatement reconnaissable l'appartenance d'un étudiant à l'un d'eux.

 

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Si le deuxième tome se passe également en grande partie à Pise dans le milieu de l'université où les étudiants sont organisés en clans, le premier étant surtout un tome d'exposition c'est dans ce deuxième que l'on découvre véritablement qui est Cesare Borgia, grâce notamment à un retour en arrière qui nous entraine aussi à Rome où en quelques pages nous est présenté l'enfance du héros; puis revenant au présent du récit cette fois avec des adultes on découvre les manoeuvres politiques qui préparent l'élection du futur pape. Ce ne sont que roueries et tentatives de corruption pour s'emparer du trône de Saint Pierre. Chaque grande famille, les Médicis, les Della Rovere, les Sfoza et bien sûr les Borgia espère récupérer la tiare papale.

 

Cesare manga


Le style du dessin de Soryo vient droit du shojo, type de mangas qu'elle produisait jusque là. Les shojos ne sont peuplés que de jolis garçons et accessoirement de filles accortes. Leur dessin est presque toujours à dominante blanche (mes lecteurs habituels savent que je classe les dessins des mangas en deux grandes classes, les noirs et les blancs). Le graphisme de Soryo est statique (comme généralement celui des shojos, contrairement au shonen dont le dessin se caractérise par son dynamisme) et les poses des personnages sont fréquemment outrées, un peu à la manière du dessin d'Edgar P. Jacobs. Dans les shojos les personnages sont majoritairement représentés en gros plans souvent sur des fonds vides et blanc. Alors que très souvent dans les shojos les décors ne sont souvent que suggérés. Ce qui n'est pas le cas ici. C'est ainsi que du premier coup d'oeil on peut subodorer qu'on lit un seinen (mangas pour adultes). Le découpage de la planche, divisée en peu de cases, nombreuses sont celles qui prennent une page entière, est sage comme dans presque tous les seinens. La clarté du dessin aide à comprendre une intrigue dans laquelle se meuvent des acteurs qui sous leur face angélique cachent une soif de pouvoir inextinguible.

 


La mangaka dit s'être appuyé sur des travaux de grands historiens, Il n'y a pas lieu de douter de sa parole d'autant que le scénario est supervisé par Motoaki Hara, un spécialiste de la Renaissance Italienne; on trouve une bibliographie a la fin du manga. Il reste que les informations sur Cesare Borgia sont très contradictoires. Soryo a du donc choisir entre diverses sources. Elle semble avoir privilégié celles favorables à Cesare Borgia. Elle a déclaré: << Nous avons essayé de construire une fiction en fondant nos hypothèses sur des faits pour respecter au mieux la vérité historique. Lire entre les lignes pour combler les blancs a sans doute été l’activité la plus chronophage… mais aussi la plus passionnante.>>. Soryo ne cède en rien au sensationnalisme contrairement à l'adaptation télévisuelle. Dans cette dernière, Cesare est manipulateur et sensuel. Dans le manga, il est séduisant et généreux. Le lecteur s'attache à lui comme à Angelo et Miguel, le second et l'ami d'enfance de Cesare.

La série est prévue pour être en 30 volumes. A ce jour dix tomes sont parus au Japon. Sa parution y a commencé il y a huit ans.

 

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