Carrington de Christopher Hampton

Publié le par lesdiagonalesdutemps


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Grande Bretagne, 120 mn, 1995

Réalisation: Christopher Hampton, scénario: Christopher Hampton et Michael Hobroyd, image: Denis Lenoir musique: Michael Nyman, montage: George Ackers

avec: Emma Thompson, Jonathan Pryce, Steven Paddington, Samuel West, Rufus Sewell, Penelope Wilton, Janet McTeer, Jeremy Northam, Alex Kingston.


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Résumé

Ce film est d'abord la belle histoire d'un amour impossible entre Lytton Strachey, un écrivain du groupe de Bloomsbury qui vient de connaitre le succès avec la publication de son essai biographique "Eminent Victorians" et Dora Carrington, une jeune femme, peintre prometteur. L’action du film couvre une quinzaine d’années de la vie (surtout sexuelle) de Dora Carrington, qui est à la recherche d’elle même. Depuis sa décision de ne plus être vierge, jusqu’à sa mort, soit de 1915 à 1932, période qui correspond à sa grande histoire d’amour avec l’éminent biographe Lytton Strachey . Carrington met fin à ses jours en 1932 en se tirant une balle dans le coeur, ne pouvant pas vivre sans Strachey. C’est en fait Strachey qui est le véritable héros du film, sa personalité est beaucoup plus riche que celle de Carrington. Strachey est à la fois brillant et calamiteux, odieux et généreux, couard et courageux...


L'avis critique

Pour sa première réalisation, Christopher Hampton, par ailleurs scénariste bien connu en particulier des Liaisons dangereuses, de Mary Reilly, de Total Eclipse... et de ce Carrington, a choisi de réaliser un film qu'il ne faudrait réduire à une biopic. Carrington est beaucoup plus que cela. C'est aussi un film historique, un grand film sur l'amour et C'est probablement une des meilleures études de caractère au cinéma. Il est à noter qu’il est fort rare dans le cinéma anglais qu’un film soit écrit et réalisé par la même personne. Pour écrire son scénario Hampton s’est inspiré de la remarquable biographie de Strachey due à Michael Hobroyd (ed. Penguin Literary). Ce livre est paru en français scandaleusement amputé de toute la première partie qui retrace la vie de Strachey avant sa rencontre avec Carrington, sous le titre Carrington aux éditions Flammarion. Néanmoins même tronqué c'est un des meilleurs ouvrages sur la vie intellectuelle anglaise du début du XX ème siècle. Le film est centré sur l’extravagante histoire d’amour entre deux êtres que tout aurait du séparer, une jeune peintre un peu garçonne (époustouflante Emma Thomson) hystériquement attaché à sa virginité et un intellectuel de trente cinq ans, vieilli avant l’age, farouchement homosexuel (Jonathan Pryce très convaincant). En arrière plan de cette extravagante histoire d'amour apparait le fameux groupe de Bloomsbury, une mouvance constituée d’intellectuels et d’artistes. On y trouve notamment  Keynes, Roger Fry, Virginia Woolf, Vanessa Bell (Strachey et Carrington se sont rencontrés chez Vanessa Bell. La première fois que Strachey voit Dora Carrington il la prend pour un garçon!), Duncan Grant... et dont Strachey était un des membres éminents. Tout ce petit monde, outre d'avoir des talents multiples, se caractérisait par une remarquable liberté notamment sexuel. Liberté dont le film fait un peu moins preuve, car si l'homosexualité n'est pas évoquée à mots couverts, les scènes de sexe sont néanmoins exclusivement hétérosexuelles, pour rester, suppose-t-on, dans la note de l'hypocrisie victorienne... Tout le monde de ce cénacle couchait avec tout le monde étant tous plus ou moins bisexuels. Nombre de ces gens illustres passent dans le film. Mais ils sont célèbres beaucoup plus pour un britannique que pour un français et malheureusement on n'a pas encore inventé l'équivalent de la note en bas de page au cinéma; ce qui peut en revanche exister sur un dvd; mais il n'y a même pas un dvd paru en France de ce beau film, et puis éduquer le public n'est pas vraiment le souci des éditeurs de ce formidable support qu'est le dvd et plus encore le blu-ray dont on est loin d'utiliser toutes les possibilités.
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Il est bon par exemple, en regardant le film d'avoir à l'esprit l'effervescence intellectuelle de l'après Grande Guerre pour replacer dans un cadre plus large ce qui se passe en Angleterre. Les années 1920 sont une époque où les fécondes avant-gardes sont multinucléaires. Les milieux intellectuels novateurs  parsèment la carte du monde civilisé, à Greenwich Village, Hemingway, Fitzgerald, Joyce, ces écrivains américains de la "génération perdue" qui bientôt iront s'installer à Paris, il y a le Bauhaus, les émigrés russes qui essaiment leur culture dans de nombreuses capitales. Il y a aussi le foisonnement créateur dans le Berlin de la république de weimar, le Cercle Algonquin à New York et bien sûr Bloomsbury à Londres...
Il est impossible en voyant ce film, si l'on a quelque culture de ne pas être assailli par nombre de réminiscences d'abord freudiennes, le frère de Lytton deviendra un psychanalyste bien connu, et historiques, Strachey s'inscrit dans la droite ligne d'un Byron et surtout d'Oscar Wilde.
Le film est découpé en tableaux qui se répondent subtilement entre eux. Ils nous font entrer dans l’intimité du couple, tissant un fort lien émotionnel entre les personnages et le spectateur. Si le film est très émouvant, il est aussi parfois hilarant grâce à la faconde de Strachey, par exemple dans la scène dans laquelle il comparait devant un tribunal qui lui reproche de fuir la conscription, nous sommes pendant la Grande Guerre. Il apporte une sorte de bouée lui permettant de s'assoir sans souffrir de ses hémorroïdes... Cet épisode illustre la position de Strachey et de ses amis durant la première guerre mondiale. Là encore il bon de savoir que c'est durant la première Guerre mondiale, que le groupe de Bloomsbury a eu leur plus grande influence sur la société britannique, du moins sur les intellectuels (on le voit par exemple dans le roman "Le comptable indien" de David Leavitt dont je vous ai parlé il y a peu de temps). La plupart des membres du groupe  deviennent célèbres pour être des objecteurs de conscience. Ils refusent de participer à la guerre pour des questions éthiques plutôt que pour des motifs religieux. Ce courant pacifiste est beaucoup plus fort en Grande-Bretagne que dans les autres pays d'Europe, bien sûr en France, il y a Romain Roland et quelques activistes autour du Parti Socialiste de Jaures; on trouve des échos de tout cela dans "Les Thibault" de Roger Martin du Gard par exemple. Mais ce courant a une toute autre ampleur en Angleterre, pays dans lequel il y avait un échappatoire possible à la guerre si on pouvait prouver qu'on était objecteur de conscience, il fallait se déclarer comme tel aux autorités et prouver que l' on servait son pays en assurant son approvisionnement agricole. Dans ces conditions on évitait d'être envoyé au front. Ce qui explique l'installation de nombreux intellectuels anglais à cette époque, à la campagne...
blaaargh: Henry Lamb, Lytton Strachey, 1914

Henry LambLytton Strachey, 1914

Comme un livre, le film est divisé en six parties.
Un: Lytton Strachey rencontre Carrington en 1915: Pendant la Grande Guerre, insoumis, Lytton Strachey se déplace en Angleterre. A une période il habite chez Vanessa Bell où Il rencontre Carrington pour la première fois il croit que c'est un garçon et il ne cache pas sa déception lorsqu'il s'aperçoit de sa méprise. Une curieuse relation s'amorce entre ces deux êtres si dissemblable... 
Deux: Gertler 1916-1918: Mark Gertler (1891-1939) un jeune peintre, essaie d'avoir des rapports sexuels avec Carrington, mais elle refuse car elle pense qu'il ne s'intéresse à elle que sexuellement. Gertler se tourne vers Lytton pour que ce dernier l'aide à courtiser Carrington. Mais le résultat est qu'ils tombent amoureux l'un de l'autre. Strachey propose qu'ils vivent ensemble. Il trouve bientôt une maison pour cela qu'il remet en état. C'est  Mill House à Tidmarsh. Lorsque Gertler découvre que Carrington et Lytton  habite ensemble, il est furieux.
Trois: Partridge 1918-1921: Carrington tombe amoureuse de Ralph Partdrige  (Steven Waddington), qui vient de revenir de la guerre. Mais elle s'entiche bientôt de Gerald Brenan (1894–1987), le meilleur ami Partridge. Brenan deviendra un écrivain assez connu. Il est joué ici par Samuel West
Quatre: Brenan 1921-1923: Carrington est tiraillé entre Ralph, Gerald et Lytton... 
Cinq: Ham Spray House 1924-1931: Lytton achète le domaine de Ham Spray. Carrington s'y installe avec lui. Ralph y passe, ce dernier est maintenant dans une relation amoureuse avec Frances Marshall. Lytton de son coté est épris de Roger (Sebastian Harcombe), un jeune homme d' Oxford , tandis que Carrington à une liaison avec Beacus (Jeremy Northam), un marin fruste qui essaye de changer pour s'adapter à Carrington et ses fantasmes. Beacus admet plus tard qu'il n'est pas attiré par elle sexuellement. Carrington est bientôt enceinte des oeuvres de Beacus mais elle avorte. Lytton prend un appartement à Londres où il a l'intention de vivre avec Roger, mais il devient évident que cette relation ne peut pas durer.
Six: Lytton 1931-1932:  Roger et Lytton se séparent. Peu après Strachey tombe malade. Carrington vient le soigner. Elle est initialement optimistes sur l'évolution de la maladie de son ami, mais elle se rend compte assez vite que Lytton ne s'en relèvera pas. Carrington tente de se suicider en s'enfermant dans le garage en laissant tourner le moteur de sa voiture. Mais in extrémis elle est sauvée par Ralph. Quand Strachey meurt, Il est entouré de Ralph, Carrington et de Gerald. Carrington est complètement déprimé, mais parvient à  convaincre Ralph qu'elle a besoin d'être seule. Une fois que ses amis l'ont quittée, elle brûle tous les effets personnels de Lytton, prend un fusil et parvient enfin à se tuer.
En mettant à plat les péripéties du film tous ces chassés-croisés amoureux on s'aperçoit de la trépidence de la narration d'un film qui pourtant parait paradoxalement lent. Un des tours de force de Hampton est d'avoir donné une réalité à chacun des personnages de cet imbroglio amoureux qui souvent ne sont que peu de temps à l'écran. 
Le film tire sa force des scènes présentées comme des tableaux, pas tant ceux peints par Carrington qui restent en arrière-plan ce qui est heureux d'une part parce qu'il est toujours périlleux de vouloir montrer à l'écran le geste du peintre et d'autre part parce qu'il faut bien dire que la qualité de ses toiles n'est pas incontestable. Mais de toutes manières ce n’est pas heureusement ce simulacre qui intéresse Hampton.
Les scènes les plus émouvantes et les plus convaincantes, sont celles composées à partir du choix qui consiste à isoler un acte manqué, un geste, un regard de Carrington. De cette façon Hampton donne paradoxalement à son héroine une fonction d’intruse, une conscience à laquelle il s’identifie. L’intensité et la beauté des "tableaux" proviennent de cette impression qu’il se met à la place de Carrington. Ce qui renforce aussi le sentiment que le véritable centre du film n'est pas Carrington mais Strachey.
Carrington raconte l'histoire de gens qui ont essayé, à leur manière, et à une époque où la société n'encourageait pas de telles expériences, de reconnaître ouvertement, ce dont la plupart d'entre nous sont conscients mais qu' ils restent réticents à envisager, qu'il y a de nombreuses et grandes différences entre l'amour et le désir, une question fondamentale pour la vie de chacun. Comme "L'Insoutenable Légèreté de l'être" et "Out of Africa", Carrington est un film qui ose examiner la différence entre le désir et l'amour.
Comme presque toujours dans le cinéma anglais les acteurs sont tous impeccables. Emma Thompson et Jonathan Pryce sont extraordinaires mais Jeremy Northam et Steven Waddington sont aussi remarquables en amoureux de Dora. Seule restriction, Emma Thompson est un peu trop âgée pour son rôle.
La musique de Michael Nyman est parfaitement évocatrice des vagues avec leurs ressacs qui caractérisent  l'amour de Carrington pour Strachey. La musique épouse complètement cette l'histoire. Hampton a utilisé le  Quatuor à cordes n ° 4, du musicien pour en faire un leitmotiv qui personnifie Strachey.


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ci-dessus, les "vrais" Strachey et Carrington


Le film est magnifiquement photographié. Chaque scène est soigneusement composée. L'image lumineuse de Denis Lenoir rend justice à la beauté de la campagne anglaise.   
Ceux qui comme moi ce sont régalés des films du duo Merchant-Ivory ne doivent sous aucun prétexte manquer ce film. Il faut tout de même prévenir le spectateur potentiel que pour apprécier pleinement Carrington, il est souhaitable d'avoir au préalable quelques connaissances sur le groupe de Bloomsbury.

Le film a eu l'honneur de la Sélection officielle du Festival de Cannes en 1995 où il reçut le prix du Meilleur acteur pour Jonathan Pryce.
Nota: Trois livres de Lytton Strachey, scène de conversation, Cinq excentriques anglais, La douceur de vivre, sont parus aux éditions du Promeneur.

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Pour télécharger le film il suffit de cliquer sur les lignes ci-dessous (en anglais, sans sous-titre)

Ci-dessous des tableaux de Dora Carrington:


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portrait de Strachey par Carrington

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