Carnet d'adresses de Didier Blonde

Publié le par lesdiagonalesdutemps





Carnet d'adresses est un livre d'un fou de littérature à destination de ses semblables. Dès son incipit, qui est l'un des plus percutants que j'ai lu depuis bien longtemps: "Arsène Lupin habitait à coté de chez moi, et je ne le savais pas." j'ai su que j'aimerai ce petit ouvrage dont les 120 pages contiennent plus d'érudition que beaucoup de gros pavés.
C'est à l'âge de douze ans que l'auteur découvre en lisant "Le bouchon de cristal" qu'il est quasiment voisin du gentlemen cambrioleur. C'est peut être indépendamment des qualités intrinsèques de "Carnet d'adresse", qui sont grandes, parce que c'est aussi par ce même roman que j'ai abordé les aventures de l'élégant cambrioleur. Curieusement non par l'intermédiaire d'un livre mais par celui d'une émission de radio que je fis cette découverte. Je devais alors être un peu plus jeune que Didier Blonde lorsqu'il eut  cette même révélation. En cette fin des années cinquante, mais peut être était ce au tout début de la décennie suivante, Jean-Claude Pascal, qui était un ami de la famille, lisait, sur les ondes de Radio-Luxembourg, de sa belle voix, que j'ai encore parfaitement en mémoire, aux alentours de vingt heure, une fois par semaine, les romans de Maurice Leblanc relatant les exploits d'Arsène Lupin. Je me souviens en particulier des "Dents du tigre" et du "Bouchon de cristal" avec sa liste de notables corrompus cachée dans un oeil de verre...
C'est à nouveau par la radio, cette fois par l'entremise de France-Culture où , juste avant midi, le mois dernier, étaient lues des bribes de Carnet d'adresse que je fis connaissance avec cet ouvrage.
La révélation de sa proximité avec Lupin incita jeune Didier Blonde à se poster face à l'adresse du cossu malandrin dans le fol espoir de le rencontrer. "Chaque fois que je rencontre dans un roman l'adresse d'un personnage, troublé, j'hésite, suspends ma lecture, m'arrête. J'examine dans tous les sens cette carte de visite qui m'est présentée, l'air de rien, comme une invitation. L'auteur me fait signe, c'est là qu'il me donne rendez-vous, il faut que j'aille y voir."  Ainsi un être de papier, par l'intermédiaire d'une adresse, accédait à la réalité dans l'esprit du garçon. La proximité de son domicile avec celui d'un être de fiction, fut elle ce qui déclencha, chez le jeune Blonde, une soif de lecture qui parait inextinguible à la lecture de "Carnet d'adresse"? Peut être; mais surtout elle l'incita à relever les adresses des personnages des romans qu'il croisait dans sa boulimie de lecture et d'aller voir, pour les parisiennes, à quoi elles ressemblaient. Ce qui amène l'auteur à se lancer dans de véritables enquêtes... Ce qui le conduit à débusquer de fausses adresse comme celle d'Oscar Thibault qui ne peut habiter le 4 bis rue de l'université, ce numéro n'existant pas. Il s'ingénie parfois à reconstituer l'itinéraire d'un héros avec pour seul guide le roman où il officie à la main... Il enregistre également les modifications de la capitale comme ce bistrot aimé d'Apollinaire qui est devenu un institut de beauté...  Ainsi le lecteur Blonde devint un promeneur de Paris où comment la lecture amène à un sain exercice.
Ainsi carnet d'adresses est à la fois une errance dans les rues de Paris et dans le roman français des XIX ème et XX ème siècle.
Didier Blonde est un amoureux des lettres qui se moque des chapelles littéraires, des clans et clubs des gens de lettre. Ce qui ne veut pas dire que ce goinfre de mots n'est pas un gourmet de la syntaxe. On ne croise guère que l'excellence dans ses pages. Les deux écrivains les plus cités sont Modiano et Balzac qui sont il est vrai les auteurs d'oeuvres dans lesquelles leurs personnages déclinent le plus volontiers leur adresse. On rencontre aussi, mais il est certain que j'en oublie plusieurs, une foule de littérateurs soucieux de domicilier leurs créatures, Proust, Michel Butor, Sartre, Marcel Aymé, Eugène Sue, Perec, Pennac, Colette, Simone de Beauvoir, Simenon, Henri Thomas, Echenoz, Feydeau, Roger Martin du Gard, Pierre souvestre et Marcel Allain, Butor, Labiche, Dumas fils et père, Paul Gadenne, Léo Malet, Flaubert, Victor Hugo, Gaston Leroux, Robert Desnos, André Breton, Guillaume Apollinaire... A cette prestigieuse cohorte et étourdissante énumération s'y joignent deux auteurs de bande dessinée, Edgar P. Jacobs et Tardi et un cinéaste, Truffaut. Didier Blonde a pisté Antoine Doinel... Passent aussi Autant-Lara et Clouzot J'ai été juste un peu triste de ne pas y trouver des traces des domiciles des créatures de Simonin,  Rinaldi, Alphonse Boudard, Anatole France ou Henry Miller mais ce sera sans doute pur une prochaine virée sur le bitume parisien que n'a pas fini d'arpenter l'auteur dans sa quête sans fin, poussé qu'il est par chaque nouvelle lecture...
Didier Blonde s'intéresse également aux appartements qu'ont occupés les écrivain. Il nous révèle ainsi le moyen de rendre visite à Queneau ou Boris Vian.
Le style évocateur et ciselé de Didier Blonde nous fait aller de bonheurs de lecture en portes des rêves; en voici quelques exemples: " Les immeubles parisiens sont des palimpsestes de l'imaginaire romanesque que le cinéma a le privilège de pouvoir restituer d'un seul coup d'oeil en une image de synthèse.", " L'entrepôt des marchandises volées d'Arsène Lupin m'a alors paru l'annexe d'un salon des Guermantes qu'aurait fréquenté l'un de mes grand pères esthète, dandy, musicien et collectionneur lui aussi - finalement ruiné. Un lieu de contrebande de l'imaginaire.", "Quel auteur n'a pas cédé à la tentation de prendre un jour ou l'autre, l'un de ses personnages chez lui comme pensionnaire? C'est là qu'ils seront le mieux surveillé.", "Ces bis insidieux et fallacieux placent la fiction immobilière dans les interstices du réel.".   
"Carnet d'adresses" est aussi une esquisse d'autobiographie par le biais des lectures d'un homme que l'on suppose être né au début de la deuxième moitié du XX ème siècle, encore une fois voici un livre dont je ne sais rien de son auteur. Elle commence dans l'allégresse avec les souvenirs de lecture de l'adolescence de l'auteur mais s'assombrit avec l'approche de la vieillesse et le compagnonnage des morts qui inévitablement l'accompagne. En particulier celui d'un grand père qui sans le savoir, ni peut être le vouloir, a initié l'écrivain à l'amour des objets qui me semble devrait toujours aller de paire avec celui des mots...
Didier Blonde confesse que " Chacune de ces adresses me lance dans des rêveries infinies. Elles sont comme les dates gravées sur une tombe, ces romans miniatures à quoi se résume une vie laissée en héritage à la curiosité des promeneurs de cimetières. Arbitraire des chiffres données dans le désordre, arrondissement, quais, rues, boulevards, impasses, étages, téléphones, parfois les époques se télescopent, entrent en raisonnance et finissent par rimer. Le lyrisme retenu de leur simple énumération en fait un catalogue d'une poésie hétéroclite."
On ne saurait mieux dire. Alors taisons nous et mettons nos pas dans ceux de Didier Blonde.


Nota: ci dessous un extrait du livre, lu sur les ondes de France-Culture


 
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CARNET D'ADRESSES DE DIDIER BLONDE 4/4

05.11.2010 - 11:50         

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