Bridget Riley au musée d’Art moderne de la ville de Paris

Publié le par lesdiagonalesdutemps


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En me rendant à la rétrospective de Bridget Riley au Musée d’Art moderne de la ville de Paris, j’étais un peu dans l’état d’esprit du monsieur qui a rendez vous avec une vieille copine de lycée, qu’il a beaucoup aimée mais qu’il n’a pas revue depuis plus de vingt ans et qui se demande bien s’ils ont encore quelque chose à se dire. Comme pour beaucoup de personnes de ma génération les fantaisies visuelles et géométriques de Bridget Riley sont indissociables de swinging London, époque où la nouveauté venait déjà de Londres. Les tableaux de l’artiste anglaise me paraissaient (à juste raison, il me semble encore aujourd’hui) beaucoup plus raffinés que leurs pendants français dus à Vasarely qui connaissaient, dans ces débuts des années soixante dix également une grande vogue à Paris.

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Alors que Bridget Riley n’a que vingt cinq ans, elle figure dans la fameuse exposition de 1956, intitulée “Le mouvement” au coté de Vasarely, à Paris, en la galerie Denise René. Manifestation qui lança le Op art. Mais c’est véritablement en 1966 qu’elle atteint la célébrité avec sa participation en 1966 à “The responsive Eye” au Moma. Si les compositions de Vasarely sont très présentes dans le paysage parisien, c’est sans commune mesure avec la popularité que connaissent les œuvres de Bridget Riley qui avaient colonisé, à son corps défendant, l’esthétique de la rue londonienne et celle de Manhattan.


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Les oeuvres Op sont copiées et recopiées. Elles ornent alors les vitrines de Manhattan mais la plupart des badauds qui stationnent devant ignorent le nom de l’artiste qui se rebelle contre cette banalisation de son travail. L’affaire est à l’origine des premières lois américaines sur le copyright qui seront voté en 1967!

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Je me souviens, était-ce dans une galerie ou à la Tate Gallery lors d’une exposition sur l’optique art?.. une ligne rouge avait été tracée au droit du milieu d’une grande toile de Bridget Riley et perpendiculairement à la cimaise où elle était accrochée. A l’extrémité de la marque, soit à une dizaine de mètre du tableau, un panneau invitait le visiteur à marcher sur la ligne sans quitter les yeux la toile, tout en le prévenant qu’il risquait de tomber. C’est bien entendu ce qu’il m’arriva! On savait s’amuser en ce temps là dans les expositions.

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Dès la première salle lorsque j’ai aperçu les variations géométriques en noir et blanc de Bridget Riley j’ai retrouvé la jubilation que me donnait ces rêverie mathématiques dans ma jeunesse et cette alacrité ne m’a pas quitté de toute la visite.

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Souvent je peste de la médiocrité des lieux où nous sont présenté de si belles choses à Paris. Mais dans le cas de cette rétrospective on ne pouvait rêver une meilleure communion entre les œuvres et les lieux, eux aussi à la rigoureuse et fastueuse géométrie, cette fois des années trente. Les amples courbes de certains murs conjuguées aux perspectives que rythment des colonnes trapues sont idéales pour offrir des aperçus au spectateur sur une œuvre beaucoup moins monolithique de ce dont je me souvenais. Il faut dire que depuis quelques FIAC,  Bridget Riley ne nous donnait plus beaucoup de nouvelles en France...

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Curieusement l’exposition s’ouvre sur une copie d’un tableau de Seurat puis sur un “à la manière de” de ce même peintre. Peut être pour dire au visiteur lambda que si l’artiste géométrise, elle sait aussi “peindre”. C’est pourtant à un autre français, célébré, ici même l’an passé, François Morellet que j’apparenterais Bridget Riley.

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On notera que le processus du passage à l’abstraction de Bridget Riley est identique à celui de Mondrian dont l’anglaise est une grande connaisseuse.
Souvent les rétrospectives usurpent quelque peu ce beau nom, il n’en ai rien avec celle-ci où toutes les périodes de l’artiste sont représentées par des oeuvres significatives. Les phase de son travail sont facilement identifiables.

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On débute la visite par la partie de la peinture de Bridget Riley qui est la plus connue du grand public, ses compositions en noir et blanc dans lesquelles elle parvient, avec des moyens très simples à troubler la perception du regardeur. Le tableau emblématique de cette période est “Mouvement en carré” datant de 1961 où le trouble est créer par la seule diminution régulière d’une des dimensions des carrés noirs composant la toile, pour ensuite ramener la dimension modifiée à sa cote originale.

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Mouvement en carré, 1961
A la fin des années 60, elle introduit dans ses compositions des dégradés de gris, tantôt froids, tantôt chauds, c’est il me semble le morceau le plus raffiné de sa production. Progressivement quelques délicates couleurs apparaissent, toujours en nombre très limité.

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cascade 3, 1967

Puis soudain la couleur devient la préoccupation principale du peintre. Elle joue de leur opposition et de complémentarité dans de grandes toiles dans lesquelles elle juxtapose des lignes verticales régulières souvent antagonistes.


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Au début des années 70, Bridget Riley développe le principe du cross-over dans des bandes de couleur , toujours cassé, qui se croisent successivement. Elle obtient par ce moyen une vibration à la hypnotique et redoutable pour l’intégrité des yeux. Les titres des tableaux sont donnés à posteriori selon le ressenti de leurs premiers découvreurs. On a souvent l’impression d’une irisation de la surface de la toile.
Bridget Riley, native de Cornouaille, commente cette période: << Les changements dans la mer et le ciel, le littoral qui se déploie de la grandeur à l’intime, les bosquet et les vallées secrète; tout ce que j’ai vécu là-bas a formé la base de ma vie visuelle.>>.

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Attirer2/Entice 2, 1974
Lors d’un voyage en Egypte en 1979, Bridget Riley découvre dans les sites archéologiques que les couleurs utilisées sont les mêmes que celles dont se servent encore les artisans des souks. Elle reprend ses jeux de bandes verticales avec pour la première fois dans sa peinture des couleurs denses. Je dois dire que ces toiles m’ont rappelé les papiers peints des chambres bourgeoises du début du vingtième siècle.

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sérénissime, 1982.

Au milieu des années 8O, elle revient à un principe de perturbation d’éléments stables tout en gardant les couleurs denses de sa période “égyptienne”. Elle réitère les procédés géométrique créatifs de désordre du début de sa carrière, mais avec des formes plus sophistiquées. Elle introduit une diagonale dynamique qui déséquilibre la structure verticale. Les losanges de taille variable qui en résultent sont réorganisés grâce à la couleur pour créer un mouvement rythmique. Les tableaux de la séries aux losanges imbriqués sont avec les démoniaques jeux en noir et blanc des débuts mes toiles préférées.

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Justinian 1988.
A partir de 1997 Bridget Riley introduit des formes circulaires dans la structure de ses peintures. La diversité des formes curvilignes conduit l’artiste, toujours économe de ses moyens à réduire le nombre de ses couleurs.
Cette partie est la moins innovante mais pour me faire mentir l'exposition se termine sur une magnifique toile récente intitulée, Deux rouges.

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En 2006 alors qu’elle travaille à une étude préparatoire, Bridget Riley remarque que les formes découpées dépassent du cadre défini pour la peinture. Cette découverte l’amène à concevoir des œuvres peintes directement sur le mur.

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Au plaisir visuel de cet accrochage, s’ajoute, comme chez Morellet, le plaisir intellectuel de découvrir soit l’élément perturbateur qui fait naître le déséquilibre de la composition ou se qui provoque notre affolement optique ou bien encore celui de décrypter le rythme d’une toile.

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Je conseille également aux visiteur de s’approcher près des tableaux pour mieux découvrir les secrets de ces toiles, comme celle de la disparition d’une couleur dans une courbe qui répétée fera naître mystérieusement une sorte de mirage.

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Une salle de l’exposition nous montre les travaux préparatoires à l’élaboration d’une toile. Nous livrant quelques secrets de fabrications, même si j’aurais aimé que cette section soit plus didactique.

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Il faut tout de même prévenir que pour les visiteurs souffrant de conjonctivite et autres problèmes oculaire le plaisir de la visite n’ira pas sans souffrance. Bien des tableaux vous feront douter de votre vision
Les jeux d’optique de Bridget Riley invitent à quelques facéties inhabituelles dans une exposition. Si je vous conseille par exemple de passer à différentes vitesses, pour terminer en courant, devant certaines toiles, et ceci surtout sans les quitter des yeux, vous les verrez ainsi onduler en vagues moelleuses, par contre il n’est pas recommandé de vérifier en les touchant la planéité d’autres tableaux, s’ils vous paraissent cabossés, il n’en est rien. Vous pouvez, pour une fois, me croire sans vérifier. Non pas que vous risquiez beaucoup d’ennuis si lors de votre visite vous tombez sur la même escouade de gardiens apathiques à qui vous devez les photos illustrant cet article qu’ils soient remerciés de leurs somnolence...

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Après la petite course devant les oeuvres reposez vous, adossez vous à un mur et jouissez du dialogue subtile de l’architecture du lieu avec les pièces présentées. Il est exceptionnel de pouvoir admirer un aussi magistrale accrochage. Pour cette rétrospective Bridget Riley a réalisé deux oeuvres éphémères, directement sur les murs du musée, dont un impressionnant jeu de cercles sur l’une des grandes cimaises courbes.

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