Ayako de Tezuka

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Pour marquer les vingt cinq ans de leur création, les éditions Delcourt ont eu l'excellente idée de rééditer en un seul volume dont on peut discuter l'esthétique façon brique et la maniabilité, Ayako, ce qui est pour moi le sommet de l'oeuvre du maitre du manga qu'est Tezuka.

 

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Dans le Japon de l'immédiate après guerre, les Américains occupe le pays. Ils décident d'enlever la terre aux grands propriétaires pour la distribuer à leurs anciens paysans. La famille Tengé fait partie de ces anciens puissants qui ont été spoliés; la superficie de leurs ferme est réduite à quelques arrhes. Le père Tengé, véritable despote, fait régner un malaise sur toute sa tribu. Il soumet tout le monde à sa volonté parfois perverse. Son fils ainé lui « prête » sa femme afin de s'attirer ses bonnes grâces. Jirô, le second fils, prisonnier de guerre, revient après des années de captivité. Il espère travailler dans l'exploitation familiale. Pour être libéré, il a accepté d'être un agent des Américains. Il redécouvre les siens, perdus de vue durant des années et s'aperçoit que sa famille se délite. Durant son absence, une nouvelle fillette a vu le jour, Ayako, qui porte déjà de nombreux secrets. Son retour sème le trouble dans cette famille qui se consume : le père traite Jiro en paria; il regrette qu'il ne soit pas mort à la guerre, pour honneur de la famille.
Jirô va littéralement faire imploser les Tengé après avoir honoré un contrat l'entrainant à commettre un attentat. Ayako en sait trop et il faut la faire taire. Elle sera alors enfermée dans un sous-sol de la maison, sans espoir de sortie...

 

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Ayako mélange les genres: mélodrame, espionnage, policier c'est aussi une plongée très dure dans la folie humaine.

Par le biais d'une saga familiale particulièrement noire, celle de la famille Tangé, de grands propriétaires terriens, dont tous les membres sont plus ou moins, plus que moins d'ailleurs, chacun à leur façon, des crapules. Ils pratique entre autres au fil de l'histoire, le viol, le meurtre, la séquestration, la captation d'héritage, la trahison, le vole, la dissimulation d'assassinats et quelques autres réjouissances du même acabit. Tezuka dans un récit très dense nous fait revisiter, par ce curieux prisme noir trente ans d'histoire du Japon de la capitulation du pays en 1945 jusqu'au milieu des années 70.

 

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Dans Ayako, on voit combien les américains ont bouleversé la société japonaise. Sous la férule du Général MacArthur, ils ont entrepris d'imposer la démocratie (un de leur passe temps préféré…) dans un Japon de tradition féodale : instauration d'une vaste réforme agraire ruinant les gros propriétaires terriens, privatisation des chemins de fer entraînant le licenciement de plusieurs milliers d'employés, puis lorsque arrive la guerre froide, attaques systématiques contre les partis de gauche. Les historiens du Japon ont appelé cette époque "la période de brouillard".

 

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Tezuka fait preuve d'une virtuosité diabolique pour évoquer multiples sujets dont la dureté de l'occupation américaine dans l'immédiate après guerre, la redistribution des terres par les autorités d'occupation aux petits paysans spoliant ainsi les grands propriétaires féodaux, les dissensions qui régnaient au sein de l'occupant, la traque des forces de gauche par le gouvernement japonais dès les débuts de la guerre froide, la collusion entre certaines officines américaines     et la pègre locale, la guerre entre gangs de yakuzas, la lutte des femmes pour plus d'autonomie dans la société japonaise... autant de thèmes, et j'en oublie, que Tezuka aborde sans jamais perdre le fil de la sinistre mais passionnante histoire familiale des Tangé. Il décrit une nation anéantie et divisée, où les uns sont prêts à tout pour s'enrichir et les autres s'accrochent à des valeurs passées sans voir que le monde a changé.

 

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Si la représentation de la sexualité, torride dans Ayako, est moins frontale que dans les mangas d'aujourd'hui, il ne faut pas oublier que Tézuka a terminé ce manga en 1972 pour vous donner une idée de la différence de traitement du sexe dans la bande dessinée entre la France et le Japon, dans le même temps le Journal de Spirou découvrait un Japon en images d’Epinal avec Yoko Tsunode Roger Leloup, une époque où dans la bande dessiné franco-belge on innovait en créant une héroïne! Les jeunes français s’émoustillent alors avec les premières pages de Gotlib dans L’Echo des Savanes et les premières publications osées des éditions Glénat. Concomitamment avec Ayako, Tezuka inventait une bande dessinée véritablement pour adulte alors qu'en Europe le mot adulte accolé à bande-dessinée signalait des pages où l'on entrevoyait les formes plantureuses d'une héroïne. Paradoxalement, car Ayako est avant tout un mélodrame, est l'histoire la plus réaliste qu'a réalisée Tezuka. Il faut dire qu'il s'y appui sur de nombreux faits historiques. Le scénario d'Ayako est très riche et très maitrisé. Tezuka y développe plusieurs intrigues parallèle tout en retombant toujours parfaitement sur ses pieds.

On peut faire une lecture symboliste d'Ayako, derrière l'évolution de la famille Tengé on peut voir l'occidentalisation du japon en contact avec l'occupant américain tandis que la jeune fille séquestrée peut représenté le peuple japonais qui se sent opprimé par ces même américain.

Dans Ayako le style du dessin de Tezuka est assez différent de ses autres productions. Comme pour l'Histoire des 3 Adolf, l'autre grande série historico-tragique du maitre, il alterne son style habituel avec des séquences de descriptions historiques plus réalistes dans le trait. Comme toujours c’est son sens du découpage qui est époustouflant. 

 

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Ci-dessous une émission diffusée sur les ondes de France-Culture en 2007 appartenant à l'excellente série de François Angelier, Mauvais genre

 

MAUVAIS GENRES 20070519 - Osamu Tezuka (avec Patrick Honore, JM Bouissou, S Ferrand, O Paquet).mp3

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