AVANT QUE J’OUBLIE

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Fiche technique :
Avec : Jacques Nolot, Jean-Pol Dubois, Marc Rioufol, Bastien d'Asnières, Gaetano Weysen-Volli, Bruno Moneglia, David Kessler, Rémy Le Fur, Jean Pommier, Lyes Rabia, Lionel Goldstein, Bernard Herlem, Claudine Sainderichin et Albert Mainella.
Réalisation : Jacques Nolot. Scénario : Jacques Nolot. Images : Josée Deshaies. Son : Jean-Pierre Laforce. Montage : Sophie Reine.
 
France, 2007, Durée : 108 mn. Disponible en VF.


Résumé :

 
Pierre (Jacques Nolot) aborde déglingué la soixantaine. Depuis vingt-quatre ans il est séropositif, mais voilà que son médecin lui conseille de commencer une trithérapie. Il suppute qu’il va bientôt falloir payer l’addition de sa vie passée mouvementée. Esseulé depuis la perte de son amant, il a ritualisé sa vie pour ne pas sombrer : une fellation, un café, l’addition, tel est le quotidien de Pierre. Prisonnier de son passé, il se nourrit d’huîtres en compagnie d’un vieil ami ex gigolo, comme lui le fut, et ex taulard, comme lui ne le fut pas, un de ses nombreux regrets... Son autre grande nourriture est les psychotropes car il est dépressif, malgré les trois visites hebdomadaires à son psychanalyste. Ses vieux amis l’ennuient, et comble du désespoir ses amours tarifés sadomasochistes ne le font plus jouir. Le suicide devient une éventualité...

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L’avis critique

 
Avant que j’oublie est le dernier chapitre de la transposition filmée de sa vie par Jacques Nolot. Selon la chronologie de l’existence de son double cinématographique qu’il a souvent interprété ou en raison d’un décalage chronologique fait jouer par un autre acteur, cette saga commence avec J’embrasse pas (1991), réalisé par Téchiné où l’on découvrait ce clone (?) de Nolot, âgé de seize ans, fuyant son sud-ouest natal pour monter à Paris pour exercer la louable fonction de prostitué pour messieurs, tant par nécessité que par vocation. On le retrouvait dans La Matiouette (1983), toujours réalisé par Téchiné, à partir de la pièce écrite par Nolot, où, acteur de second plan trentenaire, il rentrait au pays pour une confrontation avec son frère, joué par Nolot à contre-emploi, qui avait repris le salon de coiffure familial. Puis dans L’Arrière-Pays (1998), premier long métrage tourné par Nolot, on voyait le double de fiction de l’acteur-cinéaste, la cinquantaine, retourner dans son village natal pour enterrer sa mère et découvrir au passage quelques secrets de famille. Dans La Chatte à deux têtes (2002), il explicitait, avec un peu de complaisance, mais toujours beaucoup de tendresse, sa sexualité faite de rencontres furtives dans un cinéma porno. On peut mettre un peu à part Le Café des Jules (1998), adaptation d’un texte de Nolot par Paul Vecchiali dans lequel il ne joue pas tout à fait le même personnage. De même que dans Manège (1986), son premier court métrage, qui se résume à un soir de drague. Donc le premier sentiment avec Avant que j’oublie est de recevoir des nouvelles d’un ami que l’on regrettait d’avoir un peu perdu de vue...
Jacques Nolot admet que tous ses films suivent l'évolution d'un même personnage fictif, mais lui ressemblant beaucoup. Dans quelle mesure Jacques Nolot réécrit-il sa vie dans ses films ? La lucidité qu’il porte aux épisodes les plus sombres de son existence semble lui servir de thérapie. Dans une très intéressante interview, il nous éclaire sur sa démarche : « C'est Pierre dans ce film, Jacky dans L'Arrière-pays, Pierrot dans La Chatte à deux têtes. Mon écriture est un peu schizophrénique. Vous me racontez une histoire, je me l'approprie, je la fais mienne, je ne sais plus qui est qui, qui est moi, ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. Je ne sais plus où est la réalité. C'est là qu'on peut parler d'autofiction. »
Il s’agit donc surtout d’une réinvention de soi, mais qui paradoxalement, dans cette vie éminemment romanesque, privilégie les moments de creux, de doute, de spleen. Instants mis en exergue qui apparaissent en complète contradiction avec le caractère de l’auteur, animé d’un farouche appétit de vivre. L’intrigue est ténue ; on est plutôt en face d’une chronique du quotidien ordinaire et trivial d’un homme extraordinaire.

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Dans ce film presque uniquement peuplé d’hommes, la mort (comme toujours chez Nolot) est au centre de cette mise en scène à la fois élégante, distanciée mais profondément humaine, à l’humour sous-jacent. Pour autant, Avant que j’oublie n’est jamais morbide, paradoxalement c’est un film optimiste tout en nous mettant brutalement face à la vieillesse et à la maladie.
Les deux autres grands sujets du film sont le sexe et l’argent qui sont, dans l’esprit du réalisateur, intimement liés. Les personnes que fréquentent Pierre se répartissent entre d'anciens gigolos devenus riches, souvent après avoir hérité de leur vieux protecteur, et de jeunes mecs dont les premiers, devenus des bourgeois installés, s'offrent à leur tour les services sexuels contre de l’argent, une belle circulation néanmoins assez peu bressonienne (pourtant la diction blanche de Nolot n’est pas sans rappeler celle des « modèles » de Bresson)... Quelle que soit la palette des sentiments, le commerce des corps est ici indissociable de celui de l'argent, ce qui se traduit par une série de dialogues géniaux où se mélangent crudité et délicatesse mais où tout semble parasité par le fric.
Fait extrêmement rare au cinéma, Jacques Nolot filme frontalement le désir et la formulation du désir d’hommes d’âge mûr et même blets pour des jeunes hommes. Le cinéaste n’hésite pas à se filmer frontalement sous toutes les coutures et même sans coutures puisqu’on le voit nu à plusieurs reprises, y compris dans l’acte sexuel. Devant ce corps maigre et mou à la fois, au ventre ballonné, on peut méditer sur ce que deviennent les corps que l’on a désirés. J’avais déjà eu une pensée semblable en voyant les rééditions en dvd des premiers films de Cadinot. Il m’est inconfortable (pourquoi ?) de penser que les acheteurs de ces films se branlent sur des morts... Il se trouve qu’un des acteurs d’une de ces productions fut un de mes amants de passage et est mort du sida... On le voit, Avant que j’oublie, tout en remémoration à la fois nostalgique et malicieuse, devrait être propice aux confidences et à l’émergence des souvenirs enfouis. Une raison de plus pour aller voir ce film et d’aller le voir accompagné...

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Je voudrais rappeler ce qu’écrivait Gérard Lefort dans Libération qui en dit long sur la réception d’un tel film : « Un monsieur d'un certain âge reçoit un jeune gigolo qui fait ce pour quoi il est payé : il encule son client. Et dans la salle de projection, c'est une rangée entière de lycéens qui se leva avec force protestations. À se demander ce que ces braves jeunes gens ne supportent pas de regarder. Probablement pas la pornographie (par ailleurs totalement absente de cette scène crue mais ascétique) qu'ils consomment à tour de bras sur Internet. Peut-être l'homosexualité, mais surtout, qui sait, puisque ce sont des garçons qui fuyaient tandis que leurs copines tenaient en place devant le film, l'image « scandaleuse » d'un vieux avec un jeune, et plus certainement d'un vieux tout court qui prétend à une sexualité, quelle qu'elle soit. On se demande aussi ce que ces adolescents outrés pourront supporter de la vie si dans une fiction, ils désertent ce réalisme tranquille. » Cette attitude est significative d’une jeunesse qui se réfugie dans le cinéma de distraction, le plus souvent américain, pour mieux ne pas voir le quotidien qu’ils ont rarement le courage d’affronter.
Le style de Nolot est reconnaissable. Il privilégie, dans une lumière froide et clinique due à Josée Deshaies (qui a déjà signé celle par exemple du film Le Pornographe de Bonello), les plans-séquences et les lents panotages et exclut les gros plans. Il y aurait encore sans doute plus de plans-séquences si le metteur en scène avait pu disposer d’un budget plus confortable, mais le film a été tourné en 24 jours, avec pour tout subsides la seule avance sur recettes. La mise en scène est également très attentive au son dont le traitement n’est pas sans rappeler celui que lui faisait subir Gérard Blain, cinéaste avec lequel Jacques Nolot a de nombreuses parentés stylistiques.

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Le film est un antidote à la bêtise, cette propension à reconnaître plutôt qu’à rencontrer, telle que la définit une voix, celle du cinéaste Vincent Dieutre lisant un texte de Deleuze à la radio (simili-France Culture) pendant que Pierre revient piteux et merdeux d’une virée de drague ratée.
Le réalisateur évite si possible d’employer des acteurs professionnels, ce qui n’est pas sans lui poser des problèmes : « Ça a été très compliqué, parce que je ne voulais aucun acteur professionnel. Pour interpréter Marc, le premier gigolo, j'avais un vrai gigolo qui m'a posé un lapin au dernier moment. Mais comme j'avais prévu le coup, un jeune comédien, Bastien d'Asnières, que j'avais gardé en stand-by, est venu répéter à minuit la veille du tournage. Il s'est passé à peu près la même chose avec les autres rôles. Le problème, c'est que je suis tellement prisonnier des personnes dont je me suis inspiré que je ne peux jamais trouver un acteur à la hauteur du modèle. Même si, au final, je suis très content d'eux (rires) ! De toute façon, il n'y a pas de mauvais acteurs, il n'y a que de mauvais metteurs en scène. » David Kessler, patron de France Culture, ancien directeur du CNC, est impayable (si je puis dire) en psy lacanien. Ses déclarations nous éclairent beaucoup sur la manière de travailler du cinéaste : « Je ne connaissais pas bien Jacques Nolot. À la terrasse du café Beaubourg à Paris, il m’a apostrophé un jour en me disant : “Vous ressemblez au psychanalyste que je cherche pour mon prochain film.” N’ayant jamais joué, je ne pouvais être qu’un mauvais comédien, mais cela m’amusait, d’autant plus que cela ne devait durer qu’une journée de tournage... J’ai appris mes répliques, bafouillé un peu, j’ai rejoué sept ou huit fois la scène. Jacques Nolot me laissait faire, me donnait des conseils, notamment pour placer ma voix, ou jouer avec un rideau en regardant une fenêtre. »

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De l’aveu même du réalisateur, Avant que j’oublie est un film à clefs. Il n’est pas difficile de reconnaître Téchiné dans l’ami que visite Pierre et qui lui dit que ce qu’il peut arriver de mieux à leur âge c’est l’argent. Je ne suis pas sûr que Téchiné sera enchanté de ces scènes qui devraient bien faire rire le microcosme parisien du cinéma (l’acteur qui interprète le cinéaste est physiquement très proche de son modèle... en moins moche ; il faut dire que le directeur de casting du film est Jacques Grant qui remplit habituellement cette fonction chez... Téchiné).
Le film s’ouvre et se clôt par deux séquences que l’on peut qualifier de conceptuelles. Il commence dans un silence total. Sur l’écran blanc, un point noir lentement grossit jusqu’à dévorer le blanc de la toile pour permettre au titre, dans une obsolète typo machine à écrire, de s’inscrire en blanc sur noir.
Je voudrais rebondir sur deux mots : obsolète et machine à écrire. Très significative est la représentation de Nolot écrivain par Nolot cinéaste sur les rapports que Nolot entretient avec l’activité d’écriture et la modernité. Pierre est un écrivain. On le voit à l’œuvre, écrire difficilement à la main, pas d’ordinateur dans son appartement dont la géographie semble fluctuante, ni même de machine à écrire. Le projet littéraire de Pierre n’est jamais exposé mais il faut dire que les ellipses, comme on le voit, très stimulantes pour le spectateur, sont fréquentes dans Avant que j’oublie. On observe plus l’écrivain dans les interstices de son labeur, arpentant son logis, somnolant sur son divan fatigué, fumant compulsivement les cigarettes blondes qui ne le quittent jamais.

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La dernière scène est bluffante d’audace et d’intelligence. Elle renforce le côté conceptuel que possède aussi le film avec ses répétitions jumelles... Pierre se rend dans un cinéma porno de Pigalle, travesti en vamp brune, une Mangano décatie, comme l’écrit dans sa belle critique des Inrockuptibles, Jean-Marc Lalanne, pour racoler un garçon qui voudrait bien éponger sa solitude. Après un long regard caméra, l’improbable silhouette vacillante, fumant peut-être sa dernière cigarette, s’enfonce dans le noir au son d’une musique sépulcrale, la seule de tout le film. C’est Lazare retournant au tombeau et c’est aussi Nolot s’engloutissant dans le cinéma porno de La Chatte à deux têtes et quittant son troisième film pour revenir dans son deuxième...
Jacques Nolot réussit le tour de force de rendre jubilatoire son portrait en vieux pédé pas pépère. Son Pierre n’est jamais pitoyable, même dans les situations les plus scabreuses. Il est toujours sauvé par le regard plein d’humour et de tendresse sans complaisance qu’il pose sur les autres et surtout sur lui-même et aussi par son intelligence qui est bien sûr celle du cinéaste. Il nous entraîne dans son monde si singulier, en le rendant évident, comme le seul possible. Avant que j’oublie est aussi un film pétant de santé sur le sida. On a rarement vu au cinéma un personnage aussi riche et sympathique que ce Pierre atrabilaire.

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Commentaires lors de la première édition du billet

A vrai dire

A vrai dire, le seul film de (inspiré par) Jacques Nolot que je connaisse, c'est évidemment "J'embrasse pas" réalisé par Téchiné. J'avais à peu près l'âge du jeune héros quand je l'ai vu et ça m'a marqué, en me donnant tout de même une image assez déprimante et "repoussante" du milieu homosexuel... parisien (mais y en a t'il un autre, je veux dire un autre qui puisse se dire "constitué", en quelque sorte). Néanmoins, la leçon du film a fait son chemin en moi et a eu le mérite à l'époque de me délivrer d'une bonne part de ma naïveté sans trop faire de moi un cynique pour autant.

Je reconnais aussi qu'à l'époque l'idée de tenter de profiter de ma jeunesse pour me faire de l'argent tout en satisfaisant certaines attractions m'a traversé l'esprit. Et puis finalement non, peut-être parce que j'étais par ailleurs très impliqué dans autre chose qui m'accaparait complètement. Mais enfin, il me semble depuis n'avoir jamais éprouvé aucune forme de mépris ou de condescendance pour les amours tarifées, même si je ne suis plus assez jeune pour en retirer un bénéfice et pas assez riche pour y trouver de quoi rompre ma solitude :-).

Posté par Olivier, 31 août 2008 à 16:12
Ca me donne envie de regarder le film.
L'analyse du film est très complète.

Il semble que les amours tarifés hors norme soient encore tabous. Pour preuve "Cliente" de Josianne Balasko qui a eu du mal à se monter.

La scène de viol dans "J'embrasse pas" m'a toujours été insoutenable. J'ai beaucoup de mal à la regarder en face.

Posté par Farfalino, 01 septembre 2008 à 07:10

Publié dans cinéma gay

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