Après mai, un film d'Olivier Assayas

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Après Mai

 

 

Ilm'est difficile d'écrire sur Après mai, comme il m'était douloureux de le faire sur "Les témoins" de Téchiné qui chroniquait l'irruption du sida. Car ce sont des films qui me parlent de mon vécu, ou plutôt d'un possible qui n'a pas été le mien, mais dont j'ai été très proche. Assayas est un cinéaste beaucoup plus courageux, et par la même meilleur, que Téchiné ce dernier me paraissant toujours comme encombré des fausses pudeurs du puceau. Tout cela pour dire qu'Après mai ne me concerne pas que sur le plan cinématographique étant le presque contemporain du réalisateur qui revisite sa jeunesse.

Nous sommes en 1971, Gilles (Clément Métayer), 17 ans lorsque nous faisons sa connaissance, le double du réalisateur, auquel il emprunte de nombreux détails biographiques comme le metteur en scène, il va abandonner la peinture pour se vouer au cinéma, étudie avec ses copains et copine dans un lycée de la banlieue parisienne, une banlieue qui est encore presque la campagne. Il faut prendre le train pour se rendre à Paris. En ce temps là, les lycéens sont très politisés. Hors les heures de cours ce ne sont que collages d'affiches, manifs, A.G... Le cinéaste parvient avec justesse à faire revivre cette ébullition politique. Il n'en fait pas qu'un décor mais l'une des matières de son film. Si Gille a le désir de changer le monde cela ne l'empêche pas d'être amoureux. Son coeur balance entre Laure (Carole Combe) qui tombe dans tous les pièges de contre culture hippie, elle gravite dans tous les cercles de la contre culture, lieux inatteignable pour Gilles, trop sage et trop habité par son désir d'être un artiste, et Christine (Lola Créton) qui fait passer l'amour après l'engagement politique. Mais encore plus que l'amour et la politique, la grande préoccupation de Gilles est son devenir d'artiste. Sera-t-il peintre ou cinéaste?

Considérons d'abord le coté purement cinématographique d'Après mai. La réussite principale du film tient en la qualité (très rare) qu'a Olivier Assayas d'être capable de faire exister de nombreux personnages concomitamment dans un scénario; ce qu'il avait déjà fait parfaitement dans « Fin aout début septembre ». D'autre part Il a la sagesse de les suivre durant une période assez brève, ici environ deux ans (un an dans « Fin aout, début septembre ». Ainsi il ne s'embarque pas dans une saga au long cour, écueil qui a fait couler « né en 68 » de Ducastel et Martineau. Il a aussi la modestie de ne pas vouloir embrasser toute la complexité de l'époque. Il ne parle que de ce qu'il a vécu ou côtoyer de près. Ainsi il choisit de ne pas attaquer de front les événements de mai 68 comme l'avait fait Philippe Garrel dans son calamiteux « Les amants réguliers ». Il aborde l'époque par le biais comme l'avait fait Bresson dans « Le diable probablement », jusque là, le plus beau portrait au cinéma de l'adolescence des années 70. « Après mai » réussit le tour de force en partant d'une situation bien particulière à être un film où toute une génération peut se reconnaître. Autre pari tenu celui de mêler une histoire intime, peu ou prou la sienne, c' est aussi le récit de l''initiation amoureuse de Gilles, à l'Histoire. Mais Assayas a été encore plus ambitieux en traitant en sus la découverte d'une vocation artistique par un adolescent. Il est curieux de remarquer que si Gilles est indécis quant à ses choix amoureux et politiques, il est très déterminé à faire une carrière artistique.

Le réalisateur a le culot de tourner, avec des acteurs presque tous débutants, des scènes assez longues tout en étant assez peu bavarde. Ce qui est heureux car les acteurs ne sont pas bon tout le temps et surtout la diction claire n'est pas leur fort. C'est la seule chose qui peut faire penser que nous regardons un film réalisé aujourd'hui et non contemporain des évènements que nous voyons à l'écran, tant la reconstitution des années 70 est impeccable, mais à cette époque on parlait plus distinctement. Taiseux le film est donc contraint à l'être en raison de ce défaut inhérent à aujourd'hui qui ne touche pas que les comédiens novices.

Assayas filme souvent en plans larges avec des focales courtes d'où une grande profondeur de champ. La caméra est souvent fixe. Ces choix laissent le temps aux spectateurs de scruter le décor. Aimant les livres, comme les habitués du blog doivent s'en douter, j'ai été particulièrement vigilant aux deux bibliothèques qui apparaissent dans le film. Là comme ailleurs, je n'ai relevé aucun anachronisme. Dans celle du père de Gilles qui adapte les romans de Simenon pour la télévision (comme le père d'Olivier Assayas qui signait ses scénarios Jacques Rémy) , il y a une édition des oeuvres du romancier belge reliée et toilée très dans le goût des années 60 et dans celle de l'appartement qu'occupe Alain (Félix Armand), le copain de Gilles, comme lui aspirant peintre, on aperçoit la collection complète (je suis jaloux) des anthologies Planète, très en vogue au début des années 60. Applaudissons à tout rompre le décorateur et l' accessoiriste et encore plus le créateur des costumes; ils sont dessinés par Jürgen Doering, qui je l'espère ne sera pas oublié aux Césars.

J'aimerais que ceux qui regarderont ce film est toujours en mémoire qu'il est aussi difficile de faire une reconstitution historique des années 70, qu'une à l'époque de Charlemagne. Plus peut être parce qu'une partie des spectateurs ayant vécu à cette époque se souvienne d'infimes détails et traqueront sans pitié l'anachronisme, ce qui ne risque pas d'arriver dans une fiction se déroulant sous le règne de Charlemagne!

Assayas pour argumenter son propos le parsème d'inserts variés illustrant subtilement la culture d'alors comme des citations de Guy Debord et de Simon Leys, de plans sur des affiches, des revues, des fanzines et plus original et parfaitement intégré au scénario un extrait d'un film militant de Madeleine Riffaud. De même qu'à la toute fin la séquence du tournage d'un nanar dont Gilles est ne énième assistant, dans les studios londoniens de Pinewood (Assayas a travaillé sur les tournages des film de série B de Kevin Connor) fait corps avec le reste de la narration alors que sur le fond et la forme, elle est très différente du reste du film. Le regard porté sur tous les acteurs de ces différents cinémas, même s'ils se trompent est plein d'empathie de la part d'Assayas.

Je m'en voudrais d'oublier de citer la remarquable B. O. d'époque mais originale où l'on retrouve Nick Drake, Incredible String Band, Kevin Ayers, Syd Barrett, Johnny Flynn...

Le filmage est d'une grande fluidité, sans doute en parti grâce au recours à la grue en particulier pour la scène de la fête qui fait échos à celle de « L'eau froide », film d'Assayas de 1994, et aussi aux images du « Buisson ardent », de Laurent Perrin auquel « Après mai » est dédié. De Laurent Perrin je vous recommande chaudement Passage Secret; Assayas a collaboré au scénario de ce film.

Assayas à la bonne idée de ne pas circonscrire son tournage à Paris et sa banlieue. Il dépayse l'histoire en province, puis en Italie et à Londres, on a même droit à un film d'amateur tourné à Kaboul, sans que ces voyages paraissent artificiels, au contraire ils aident à construire les personnages.

Ma seule réserve sur le scénario réside dans l'épisode sur le terrorisme (sur le sujet, je ne peux pas manquer la déclaration du cinéaste: << Le terrorisme est le prolongement du gauchisme lorsque rien d'autre ne marche.>>) ou pour une fois l'ellipse narrative n'est guère convaincante. Même si le personnage de Rackham le Rouge (Martin Loizillon) d'un dogmatisme glacial, qui manipule ces jeunes gens est d'une vérité terrifiante.

On peut penser que le montage financier du film, dont le budget s'élève à 5,5 millions d'euros, a du être très difficile avec autant de lieux de tournage, tant en extérieur qu'en intérieur, de jour et de nuit, demandant pour certaines scènes une figuration importante à laquelle il faut ajouter de nombreuses silhouettes et petits rôles, tous très justes. Surtout quand on sait combien il est compliqué d'avoir les participations financières des grandes télévisions sans tête d'affiche, la plupart des acteurs sont des débutants. A ce propos Les maladresses passagères de certains des jeunes protagonistes paradoxalement aident à leur crédibilité; elles traduisent bien les hésitations de la jeunesse. Même Carole Combes, qui joue Laure et qui n'est pas assurément une comédienne née, devient possible lorsque son personnage se drogue. Sa diction molle convenant alors parfaitement. La grande révélation d' « Après mai » c'est Clément Métayer qui, interprétant le rôle de Gilles, le double du cinéaste, porte parfaitement une grande partie du film sur ses épaules. Il est amusant de remarquer que le seul passage où il semble embarrassé est celui dans lequel il doit mettre un trente trois tours sur la platine d'un tourne disque, geste complètement inconnu pour ce garçon d'aujourd'hui. Il tient le microsillon comme si c'était le saint sacrement et son léger tremblement est perceptible. Je verrais bien pour lui un avenir à la Romain Duris, révélé dans « Péril jeune » dont Après mai est un peu la version politisée.

Il est amusant de constater qu'Olivier Assayas (qui n'est pas indemne de narcissisme, l’Eau froide(1994) était déjà incursion fiévreuse parmi les décombres de son adolescence seventies sur laquelle il est revenu dans son essai, Une Adolescence dans l'après-mai.) donne le beau rôle à son alter égo. C'est le seul a ne pas s'engouffrer dans l'impasse gauchiste ou l'hédonisme frelaté. Le cinéaste rappelle combien les illusions de l'époque ont détruit ou abimé des vies de ceux, peut être les plus purs, qui ont cru à ses généreux mirages. Je pense par exemple au personnage de Jean-Pierre joué par un beau rouquin buté qui s'appelle Hugo Conzelmann.

Les marques de courage cinématographique de la part d'Olivier Assayas ne manque pas et celle de se colleter avec la représentation de la peinture, ici parfaitement réussie, au cinéma n'est pas la moindre. On voit bien que le cinéaste connait bien la question. Ces déclarations sur l'art pourraient être mis au fronton de ce blog: << Pour évoquer Warhol, ce qu'il peint représente quelque chose et a un propos qui est immédiat et direct. D'une certaine façon, Bacon ou Balthus font la même chose: ces artistes m'ont donné le sentiment qu'il y avait la possibilité d'une pratique figurative de l'art moderne.>>. Cette ode à la peinture figurative moderne n'empêche pas Assayas d'apprécier l'avant garde. Je rappelle qu'il a consacré un essai à Keneth Anger.

Je voudrais bien que ceux qui n'ont pas connu ce temps, que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître, aillent voir ce film, ce qui ferait tout de même du monde, en particulier ceux qui ne cessent de maudire notre présent et qui idéalisent ces années 70, celles d'avant le chômage et le sida. Ils découvriront que l'époque était d'une violence insensée. Ce que nous montre bien la première séquence du film mettant en scène une charge de police d'une violence inouïe contre des lycéens qui manifestaient pour protester contre... les violences policières, un de leurs camarades ayant perdu la vue lors d'une précédente manifestation. Plus loin on voit que la brutalité n'était pas que l'apanage des forces de l'ordre. Ces braves jeunes gens adeptes du maoïsme que l'on a vus sauvagement matraqués, n'hésitent pas à faire tomber d'une passerelle un parpaing de ciment sur la tête d'un vigile qui les poursuivait après qu'ils aient couvert d'inscriptions révolutionnaires les murs de leur lycée. Ils laissent sans guère de remord le vigile pour mort. Le dit vigile n'aurait pas fait plus de quartier s'il avait pu attraper l'un des jeunes gens... On apprend en une phrase, il faut être vigilant à tout dans un film aussi dense, que la victime appartiendrait au S.AC. Le groupe occulte de barbouzes-nervis de Charles Pasqua qui après avoir pourchassé les séides du F.L.N., puis de l'O.A.S, joué parfois les briseurs de grève s'était reconverti dans le cassage d'étudiants gauchistes; ces gens là ratissaient large au nom de... la défense de la république! (pour ceux que le sujet intéresse je recommande chaudement la lecture de la bande dessinée « Le service » de Djian, Legrand et Paillou, opportunément sous-titrée: L'histoire des hommes de l'ombre de la V éme république et un escadron de la mort à la française. Curieusement cet album, paru en 2011 aux éditions Emmanuel Proust est passé assez inaperçu...). Rien d'exagéré dans le film donc sur cette banalisation de la violence, j'ai vécu ou vu des épisodes semblables. Je me souviens que le lendemain de la grande marche de la droite sur les Champs-Élysée en 1968 pour le soutien du pouvoir, les caniveaux étaient remplis de gros boulons; les manifestants, j'en sais quelque chose, j'y étais, avaient garni leurs poches de ces pièces métalliques pour les lancer contre les gauchistes s'ils apparaissaient. Une autre fois pour "libérer" un lieu occupé par les gauchistes j'ai participé à un commando et ai massacré à coups de matraque un malheureux qui n'avait pas eu le temps de sortir de son sac de couchage (rétrospectivement je ne suis guère fier de ce « fait d'arme »). Une autre fois j'assistais à un cours, réputé n'être suivi que par des réactionnaires lorsque un commando (c'était le terme en vigueur) de l'UNEF renouveau a fait irruption. Ses membres nous ont roué de coups. Je suis sorti la tête en sang et j'ai du arborer un bandage autour de la tête qui m'a fait ressembler pendant plusieurs jours à un pieu sikh (ce qui est rigolo c'est que le chef de cette bande sera bien des années plus tard un élu parisien écologiste, plutôt pacifiste et il me fera beaucoup rire dans la merveilleuse émission de France-Culture, "Les papous dans la tête"; peut être avez vous trouvé de qui je veux parler. C'était aussi un habitué du regretté Panorama sur cette même antenne ). J'étais très content de m'en être tiré à si bon compte alors que beaucoup de mes camarades avaient gagné dans l'aventure un séjour à l'hôpital. Mais le plus fort c'est que nous trouvions ces actions sauvages quasiment normales. Nous ne sommes pas passé si loin, au tout début des années 70, de la guerre civile! Peut être qu'il serait bon, à la lumière de ce passé (et d'autres) de relativiser nos malheurs d'aujourd'hui. Non tout n'était pas rose en 70, 71. C'est ce que montre avec beaucoup de justesse Assayas. Je ne dis pas que la violence ait disparu ou même diminuée de notre pays mais elle est moins frontale, plus sociale, sans doute plus sournoise.

Je voudrais rappeler que les grandes gagnantes, indirectes, de ces affrontements violents furent... les femmes. Il est indéniable que le machisme a reculé et surtout il y a eu la pilule contraceptive et ensuite le droit à l'avortement, les plus grands progrès du XX ème siècle avec la machine à laver... A ce propos, plus que la scène, un peu convenue où Martine range les courses qu'elle vient de faire pendant que son homme discute révolution avec deux comparses, tout pénétrés de leur savoir à ce qui est bon pour la classe ouvrière, il suffit au cinéaste de quelques répliques pour mettre en évidence la condescendance de ces « révolutionnaires » envers la classe ouvrière. La meilleure illustration du machisme de l'époque se trouve dans le passage dans lequel  Alain conseille à Leslie, sa petite amie (India Salvor Menuez), d'aller faire un tour à Haarlem, non loin d'Amsterdam ou elle part se faire avorter des oeuvres du dit Alain; pour aller admirer deux tableaux (particulièrement sinistres) parce que Claudel en a parlé dans un de ses livres. C'est hallucinant d'ailleurs de connerie plus que de machisme  et subsidiairement  montre l'égoïsme du mâle et la différence de maturité qui existe, aux abords de la vingtaine, entre les filles et les garçons.

Si j'espère que le film connaitra un grand succès, j'en doute un peu. Car il parle d'un monde qui doit paraître aux jeunes d'aujourd'hui plus éloigné que Mars. La maturité politique des lycéens de 1971 est incompréhensible à ceux de 2012 qui se préoccupe de la politique et de l'histoire politique, qu'ils ignorent absolument, comme de leur première paire de Nike... Un des nombreux intérêt d'Après mai » réside dans la comparaison entre la jeunesse française de la fin des années 60 à celle d'aujourd'hui. Le film parle d'un monde dans lequel pour un jeune tout paraissait possible alors qu'en 2012 les jeunes se voient comme face à un mur infranchissable. Autre grande différence la jeunesse des années post soixante huit se sentait dans l'Histoire, une histoire vectorisée. 1968 leur apparaissait comme une révolution ratée mais ils étaient persuadés que la prochaine, dont ils seront parti prenante, sera la bonne. Il y avait une fois dans le collectif qui a totalement disparu en 2012.

Comme on le voit Après mai est un film qui fait réfléchir tout en étant émouvant. Il laisse derrière lui un parfum de mélancolie... C'est sans doute le film français le plus ambitieux de l'année et probablement le meilleur.

 

© MK2 Diffusion

 

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 Projection privée
PROJECTION PRIVEE : OLIVIER ASSAYAS 59 minutes Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lectureRecevoir l'émission sur mon mobile

  Le réalisateur Olivier Assayas pour son film « Après mai », en salle le 14 novembre.  Conseil de la semaine : Youssef Ishaghpour Youssef Ishaghpour pour « Kiarostami -Volume 2- De et hors les murs-» aux Editions Circé.

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