Alix senator, Les aigles de sang, dessin Thiérry Démarez, scénario Valérie Mangin

Publié le par lesdiagonalesdutemps

421741_436764686374955_938746930_n

 

 

D'emblée je dois dire que je suis très réservé sur l'idée de créer une nouvelle série sur Alix, le héros de Jacques Martin, d'autant que le voilà vieilli d'une trentaine d'années. Ma réserve principale vient qu'ayant connu Jacques Martin, je doute fort qu'il ait approuvé cette idée de projeter son personnage à un autre âge.

Je rappellerais que souhaitant que ses héros vivent après sa mort, survenue le 21 janvier 2010, Jacques Martin avait mis en place en 2005 un comité de surveillance, aujourd'hui composé de ses deux enfants et de deux représentants de son éditeur, Casterman qui sont Simon Casterman et Jymmy Van den Hautte directeur de la collection, pour veiller sur son univers, mais il n'était question que de poursuivre les séries déjà existantes.

Ensuite il me semble que la seule véritable raison de la mise en oeuvre de cette série soit de faire de l'argent. Il me semblait que l'oeuvre de Jacques Martin en générait déjà suffisamment, il faut croire que non... On peut penser aussi que les ayant-droits du maitre avaient peur que la célébrité d'Alix s'étiole d'où cette idée de lui faire vivre d'autres aventures sous Auguste.

Autre but avoué de cette série dérivée, faire connaitre Alix à un nouveau public, je me demande si sur ce point les éditeurs ne se bercent pas d'illusions. Lors de la création de la série mère, en 1948, une grande partie des collégiens et des lycéens faisaient du grec et du latin. En sixième le cours d'histoire était entièrement dévolu à l'antiquité autant de choses qui ne sont plus d'actualité et qui jadis donnaient à notre belle jeunesse (de moins en moins belle car de plus en plus crépue et bouffie) une appétence pour les récits se déroulant pendant l'antiquité. Le contexte actuel est beaucoup moins favorable à ce type de livre. Je crois plutôt qu'Alix senator touchera d'abord, et je le crains presque exclusivement, les fans du jeune gallo-romain blond.

Dans ces « Aigles de sang » Alix âgé d'une cinquantaine d'année, sénateur ( l’ascension d’Alix comme notable lui donne une plus grande crédibilité pour ses enquêtes dans les arcanes du pouvoiret pourvu d'un fils nommé Titus (mais où est sa femme?), en outre il s'occupe du fils de son ami Enak qui serait décédé. Le centre de l'intrigue est un complot contre l'empereur, thème récurrent dans les aventures d'Alix et aussi dans l'histoire de l'empire romain.

Venons en maintenant à l'album en détail. La première chose qui apparaît lorsqu'on ouvre un album de bande-dessinée c'est le dessin. Celui de Thierry Démarez, que je découvre avec cet album, est en rupture avec celui de Jacques Martin et de ses continuateurs pour les aventures d'Alix. Il s'inspire visiblement de celui de Delaby qui dessine Murena qui est le modèle plus ou moins avoué d'Alix senator. Si le dessin de Thierry Démarez qui fait aussi ses couleurs, c'est un auteur complet, n'est pas sans qualité, mais on ne sent pas encore chez lui la maitrise complète de son art en particulier pour le dessin des personnages; les visages sont parfois empâtés par un encrage trop gras. Le crayonné doit mieux mettre en évidence le talent du dessinateur qui en revanche se révèle un excellent coloriste jouant avec les camaïeux de couleurs subtilement éteintes. Démarez utilise classiquement peinture acrylique et crayons de couleur. Le vieillissement du visage d'Alix est crédible et son fils a une charmante frimousse. A propos de la physionomie du héros, le dessinateur confesse que cela n'a pas été facile: <<il suffit d' un rien pour qu' il  devienne méconnaissable . Vous lui enlevez  quelques cheveux et ce n' est plus lui . Je ne pense pas avoir dessiné  une seule fois Alix sans avoir un  album de Jacques Martin sous les yeux  ; je n' ai jamais cherché à le travailler de mémoire , mon style aurait  repris le dessus et je me serais  éloigné davantage de l'original . Il  a une forme de visage assez particulière  et difficile à traiter , il y a  des codes à respecter , comme le rapport entre la bouche  le nez et le menton, tout cela ne peut s' inventer;>>. En outre les perspectives de certains bâtiments ont quelque fois du « vague à l'âme ». Néanmoins la reconstitution de la Rome sous Auguste est très réussi. C'est un mélange de la reconstitution qu'en a fait Gilles Chaillet dans son magnifique « Dans la Rome des Césars » (aux éditions Glénat) et de celle que l'on peut voir dans la série télévisée « Rome ». J'ai pourtant scruté les dessins des vues panoramiques de la ville sans y déceler des anachronismes. Mais le plus réussi graphiquement sont les intérieurs remarquable d'exactitude et de réalisme. La formation de décorateur de théâtre de Démarchez ne doit ps être pour rien dans ses prouesses. Ma principale réserve en ce qui concerne le graphysme est le manque de sensualité dans le regard de Démarez, irremplaçable Jacques Martin. 

 

 

 

l_gions

La Rome de Jacques Martin (Les légions perdues)

rome_Chaillet

La Rome de Gilles Chaillet

alix_senator_rome

La Rome de Thierry Demarez

 

Mais une bande dessinée, c'est aussi une histoire et c'est souvent par ce biais que l'on s'attache à une série. En ce qui concerne la partie historique on peut penser qu'Alix n'est pas tombé en de trop mauvaises mains puisque Valérie Mangin esthistorienne de formation. Après un prix au Concours général en version latine, elle est entrée en classe préparatoire littéraire à Henri IV puis a intégré l’Ecole des Chartes où elle a soutenu sa thèse en 1998. Ce n'est pas non plus une débutante en B.D, elle a déjà travaillé  avec Thierry Démarez. Ils ont fait ensemble « Le Dernier Troyen », une adaptation de l’Enéide et de l’Odyssée en space opera. « Les Aigles de sang » est leur septième album commun.

 

interview_demarez


La chance qu'a la scénariste est que le règne d'Auguste, en particulier dans sa deuxième moitié est une période très riche de l'Histoire romaine où le concept d'empereur doit s'affirmer. C'est durant cette période qu'Auguste bâtit les fondement administratif d'un gouvernement qui durera plusieurs siècles.

Valérie Mangin à la pieuse et bonne idée de mettre ce premier tome d'Alix senator dans la continuité à 30 ans d'écart d'un des albums de Jacques Martin. Dans "Le tombeau étrusque", un aigle (représentation symbolique de Jupiter célèbre entre autres par l'enlèvement de Ganymède) laisse un présage favorable en rendant son morceau de pain à Octave, le futur Auguste, en présence d'Alix et Enak en cela le majestueux volatile désignait le garçon comme le futur maitre du monde. Trente ans après la prophétie s'est réalisée mais l'aigle, qui a une place majeur dans "Les aigles de sang" ne sera plus l'animal bénéfique. C'est Alix qui sera chargé de savoir, qui se cache dérière le symbole divin...

Le scénario met avec justesse en son centre les supertitions qui obscurcissaient la raison chez les anciens romains. Gilles Chaillet fait de même dans la série Les boucliers de Mars

 

 

titus_et_khephren


Jacques Martin avait l'habileté de faire intervenir dans ses histoires les personnages historiques seulement à dose homéopathique. On y a vu plusieurs fois Jules César mais fugitivement, s'il est souvent cité, on le voit peu, et aperçu Crassus, Pompée et quelques autres mais jamais au premier plan. La scénariste Valérie Mangin n'a pas des pudeurs de cette sorte, ce qui est un gros risque et surtout une grosse contrainte scénaristique, puisque l'on voit dans « Les aigles de sang » mourir d'une façon spectaculaire Lépide et Agrippa.

 

n_b_alixcouleurs_alix


Selon diverses source ces deux grands de la Rome impériale ont trépassé d'une façon plus prosaïque: << Agrippameurt en Campanieentre le 19 et le 24 mars de l'année 12 av. J.-C. (à la même date que dans l'album)à l'âge de 50 ans. Selon Pline l'Ancien, Agrippa souffre depuis des années de violentes crises de goutte ainsi que de rhumatismes, comme en témoignent les nombreuses dédicaces à la Santélors de son séjour en Gaule. Agrippa, affaibli, n'aurait pas résisté à la rigueur de l’hiver dans les montagnes pannoniennes ou aurait été emporté par une épidémie touchant l'Italie dans les premiers mois de l’année 12 av. J.-C., à l'instar de Lépide, selon les historiens modernes.

 


alix_senator_interview_vm


Très habilement Valérie Mangin fait passer la version de la mort par maladie des deux notables pour la version officielle qu'impose Auguste et la vérité l'horrible trépas mystérieux des deux hommes. Le scénario de cet épisode est brillant, meilleur que les scénarios des aventures du jeune Alix. Il laisse le lecteur en plein suspense puisque cette histoire semble prévue en deux tomes. Il y aurait peut être un troisième. Le second est déjà annoncé et aura pour titre « Le dernier des pharaon ». Surtout « Les aigles de sang » est fidèle à l'esprit des récits de Jacques Martin avec cette de dose de fantastique et d'irrationnel dont les anciens romains étaient friands. Ce n'est pas un hasard si l'album préféré de Jacques Martin que préfère Valérie Mangin est « Le dieu sauvage », cela se sent dans « Les aigles de sang ».

Un album qui par ses belles et savantes reconstitutions de l'antiquité romaine et son scénario passionnant a su vaincre mes réticences de départ.

 

Nota: on peut lire les interviews des auteurs sur l'excellent site: http://alixmag.canalblog.com/ 

 

 

 

 

AS_cover

Couverture du tirage de tête

 

 

Pour retrouver Alix et Jacques Martin sur le blog

Deux vidéos de Jacques Martin interviewé sur Youtube en 1 et en 2

Tous les Alix chroniqués sur le blog d'argoul 

Pour ne rien manquer de l'actualité "martinienne" il faut aller sur l'indispensable site alix mag

Publié dans Bande-dessinée

Commenter cet article

bruno 14/09/2012 17:26

merci pour cette belle et intéressante recension
pour ma part, j'en resterais au Prince du Nil, dernier "bon Alix" ;-)
Songez vous à nous présenter L'Éternel Shogun, "nouveau" Lefranc ?
merci pour vos billets

lesdiagonalesdutemps 14/09/2012 18:16



J'ai honte mais je ne l'ai pas encore lu pourtant il se passe à Tokyo... Je ne vous donne pas raison le prince du Nil n'est pas le dernier bon Alix, même si c'est peut être le meilleur, le
dernier paru à ce jour la conjuration de Baal est très bien. Christophe Simon est un grand dessinateur