Alfred Greven

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

 

 

Du grand Pierre Murat, l'un des meilleurs critiques d'aujourd'hui, ils ne sont pas légion, que j'ai eu le plaisir de rencontrer lorsque j'éditais des films, cet article sur Alfred Greven qui est un beau complément de mon film culte, "Laissez passer" de Tavernier...

 


Alfred Greven (au centre). Menaçait les acteurs qui refusaient de jouer.

Les Français ont perdu la guerre. Manquerait plus qu'ils n'aient pas le moral ! Le cinéma, art populaire par excellence, devrait y remédier. Goebbels, le ministre allemand de l'Education du peuple et de la Propagande, est formel : les Français aiment « des films légers, vides. De la camelote ». On va les satisfaire... Cette mission est confiée à celui que Jacques Siclier, dans La France de Pétain et son cinéma, appellera le « mystérieux M. Greven ».

Cet Allemand est un héros de la Grande Guerre - il a été blessé aux commandes de son avion de chasse. Et c'est un esthète : les artistes, il les a toujours aimés. Les Français, surtout, qu'il a accueillis à Berlin durant toutes les années 30. La mode est aux doubles versions : un réalisateur tourne, avec des techniciens identiques, mais des interprètes différents, les mêmes histoires, en allemand et en français. Alfred Greven a donc côtoyé des scénaristes - Henri-Georges Clouzot - et des réalisateurs - Jacques Feyder, Georges Lacombe ou Henri Decoin - et sympathisé avec eux. Ce sont eux, bien sûr, qu'il cherche à engager à la Continental, cette firme allemande qui produira, durant toute l'Occupation, des films « 100 % français ».

Greven a une « belle tête d'Allemand romantique ». Grand, blond, les yeux bleus, il aime les chevaux, les chiens et les films. Pas de liaisons féminines. Ni masculines. Il vit avec sa gouvernante, rue François Ier. Dans son bureau, il accroche chaque jour son manteau et son chapeau à un buste de Hitler et, une fois accompli ce rituel ironique, il se plonge dans sa passion : la lecture des scénarios qu'il va produire. De l'avis général, il écoute tout le monde, mais décide seul.
Lorsqu'il prend ses fonctions, au printemps 1940, tous les tournages sont arrêtés et presque toutes les salles, fermées. En zone libre, Marcel Pagnol reprend 
La Fille du puisatier et Abel Gance commence Vénus aveugle, avec Viviane Romance. Mais à Paris... Le premier cinéma à rouvrir, le 15 juin, est le Pigalle. En octobre, ils sont quatre cent dix-sept dans la capitale et à peu près autant en province - excepté les salles dirigées par des Juifs, pour lesquelles les Allemands vont vite nommer des « administrateurs provisoires »...

“J'ai vu des dizaines de fois
Premier Rendez-vous, j'étais
fou amoureux de Danielle Darrieux...”

Rouvrir les salles, c'est bien, mais pour y montrer quoi ?Revoir pour la trente-cinquième fois Battement de cœur, de Decoin, avec Danielle Darrieux - le plus gros succès de 1939 -, ou Gueule d'amour, de Grémillon, avec Jean Gabin et Mireille Balin - le film date de 1937 ! -, à la longue, ça lasse. Certes, on sort des films allemands, dont Le Juif Süss, film emblématique de la propagande antisémite, mais, à part les mélos interprétés par Zarah Leander, cette fausse Garbo, ils marchent moyennement. C'est dire qu'on accueille avec enthousiasme le premier film produit par la Continental :L'Assassinat du Père Noël, d'après Pierre Véry. A la mise en scène : Christian-Jaque. Les comédiens ? Harry Baur, Renée Faure, Raymond Rouleau, Robert Le Vigan. Comment les Parisiens soupçonneraient-ils que cette œuvre a été financée par leurs vainqueurs ? « Qu'une griffe allemande y fût posée, nous en sommes tombés des nues à la Libération », écrira Jacques Siclier.

Les films sont peu nombreux, mais le public se rue dans les salles. Il faut dire qu'elles sont chauffées, l'hiver. Et l'on s'y sent en sécurité, que l'on soit cinéphile ou résistant. Le romancier Michel del Castillo se souvient y avoir passé des après-midi entiers, tandis que sa mère tentait d'organiser leur fuite hors de France : « J'ai vu des dizaines de fois Premier Rendez-vous, j'étais fou amoureux de Danielle Darrieux... »

Ce film d'Henri Decoin, qui sort une semaine avant la rafle du Vél' d'Hiv, en juillet 1942, est le premier triomphe d'Alfred Greven. Sa méthode est simple : faire travailler les meilleurs. Il l'explique à Jacques Prévert, qui lui répond, goguenard, tout en refusant le contrat proposé : « Vous n'avez pas les meilleurs. Voyez Hollywood ! On ne fait rien sans les Juifs... » Greven demande alors au scénariste Jean Aurenche, qu'il a sous contrat, s'il peut lui conseiller des auteurs juifs. « Si j'en connaissais, ce n'est pas à vous que je le dirais ! » répond, évidemment, Aurenche. Son interlocuteur s'énerve : « Je pourrais vous faire arrêter ! » Aurenche réplique - on dirait le duo Pierre Fresnay-Erich von Stroheim dans La Grande Illusion« Vous ne le ferez pas. Nous appartenons à la même classe sociale : nous sommes tous deux des bourgeois. »

« J'ai un Juif chez moi,
mais il ne sait pas que je le sais. »

Très vite, Greven engage, parmi d'autres, Jean-Paul Le Chanois, Juif, communiste et résistant. Il confie à un visiteur : « J'ai un Juif chez moi, mais il ne sait pas que je le sais. » C'est que le patron de la Continental pratique l'humour pince-sans-rire. Tout en se montrant odieux, au besoin - toujours pour le bien de ses films. Après avoir racheté à des producteurs ruinés le contrat d'Edwige Feuillère, il la reçoit, comme celle-ci l'a raconté, « avec une politesse glacée ».Devant son refus de jouer dans Mam'zelle Bonaparte, il lui fait comprendre qu'« il y a, en Allemagne, d'excellents refuges pour les "incompréhensifs" de [s]on espèce ».Paul Meurisse qui, lui aussi, a tenté de refuser un projet est attendu, par deux gendarmes, à la fin de son tour de chant : ils le menacent de l'envoyer en Allemagne...
Certes, en quatre ans, la Continental ne produira pas que des chefs-d'oeuvre :
Adrien, le seul film coréalisé par Fernandel, est une daube incroyable. Tout comme les infâmes mélos, joués (?!) par Tino Rossi. Mais aucune des horreurs dont se rendra coupable le cinéma de Vichy : on songe à Forces occultes, un documentaire sur « la juiverie et la maçonnerie », proclamé d'« intérêt national ».

Car Greven est un cinéphile. A tel point que ses chefs l'engueulent, parfois, pour ses choix téméraires. Goebbels lui passe même un savon carabiné après avoir visionné La Symphonie fantastique, de Christian-Jaque, qui attise, selon lui,« le nationalisme français ». En guise de réponse, Greven finance, aussitôt, Au bonheur des dames, d'après Zola (mis à l'index par les nazis), deux films d'après Maupassant (interdit, lui aussi). Et Le Corbeau, de Clouzot.

« On ramène toujours le film aux lettres anonymes, dit Bertrand Tavernier, mais il recèle des dizaines d'insolences extraordinaires. L'histoire d'amour de Pierre Fresnay avec cette handicapée qu'interprète Ginette Leclerc, par exemple. Ce qu'il faut savoir, c'est que tous les films de la Continental échappaient à la censure, et Dieu sait qu'elle sévissait : dansDouce, d'Autant-Lara, Vichy fait supprimer d'urgence la visite de Marguerite Moreno à ses "pauvres". Un exemple parmi cent... »

Curieusement, cette censure - aveugle - laisse passer le dénouement des Visiteurs du soir, de Carné. On peut s'en moquer, aujourd'hui, mais, à l'époque, ce Jules Berry diabolique - hitlérien - éructant devant le cœur, toujours battant, des amants statufiés par ses soins, ça parle à l'imaginaire des spectateurs !

Curieuse époque, vraiment, où c'est un Allemand qui produit les films français les plus subversifs. Où Jean Grémillon réalise des chefs-d'oeuvre (Lumières d'été, Le ciel est à vous). Où Pierre Prévert, en digne émule des frères Marx, se permet de caricaturer les valeurs pétainistes dans son génial (mais incompris) Adieu Léonard !Où débutent de futurs grands : Jacques Becker (Dernier Atout, Goupi mains rouges, Falbalas)et Robert Bresson (Les Anges du péché, Les Dames du bois de Boulogne)...
Et Alfred Greven ? Après avoir produit un dernier film scandaleux (
La Vie de plaisir,d'Albert Valentin), il échappe à la vindicte française, comme il avait échappé à la colère de Goebbels. En Allemagne, il continuera discrètement à s'occuper de cinéma, jusqu'à sa mort, en 1973. Personne, jamais, n'eut l'idée de solliciter une interview. Sans doute l'aurait-il refusée... .

Pierre Murat

Télérama n° 3150

 

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