Alair Gomes

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Alair Gomes (1921-1992) est considéré aujourd'hui l'un des photographes brésiliens les plus importants du XXe siècle, mais sa reconnaissance ne vint qu'après sa mort, avant son travail était méprisé pour son contenu homo-érotique. Hervé Chandès, directeur de la Fondation Cartier Art contemporain, a déclaré en 1991:«Dans nus masculins, il n'y a rien de comparable aujourd'hui dans le monde de la photographie au travail de ce brésilien".




Pendant des années, il s'est consacré à capturer les images des jeunes gens fréquentant la plage d'Ipanema ou en se promenant près de sa maison créant une sorte de récit à partir de séquences photographiques. Cet exercice de voyeurisme raisonné lui a valu d'etre damné dans le petit monde de la photographie brésilienne.




regardintemporel: Alair Gomes (1921-1992) - Photo extraite de la série ‘A New Sentimental Journey’, 1983








Alair de Oliveira Gomes est né en 1921. Il fut à la fois Photographe, philosophe, professeur et critique d'art. En 1944, il obtient son diplôme d'ingénieur civil de l'Ecole Nationale d'Ingénierie de l'Université du Brésil, actuelle Université Fédérale de Rio de Janeiro - UFRJ. Deux ans après, il fonde la revue littéraire Magog, avec, entre autres, le poète Marcos Konder Reis (1922 - 2001). En 1948, il abandonne l'ingénierie pour étudier la physique, la mathématique, la philosophie et la biologie, puis est nommé professeur à l'Institut de Biophysique de Rio de Janeiro en 1958. Il reçoit une bourse de la Fondation Guggenheim, en 1962, et part faire un an de recherches à l'Université de Yale, aux Etats Unis. A partir de la fin des années 1960, il se consacre entièrement à la photographie et à son travail de critique d'art. Il disait que son penchant pour un regard érotique lui venait de son admiration pour Rimbaud ou DH Lawrence. En Europe il découvre le travail de Cartier Bresson qu'il admire et motive son travail photographique. La majeure partie de ses images sont des séries de nus masculins et des photos de garçons prises de la fenêtre de son appartement qui donne sur la plage d'Ipanema, à Rio de Janeiro, et d'autres du carnaval carioca. De 1977 à 1979, il a coordonné le secteur photographie de l'Ecole d'Arts Visuels du Parc Lage - EAV/Parc Lage, et a joué un rôle important en tant qu'éducateur en arts plastiques et philosophie. Entre 1976 et 1984, il a pris part à des expositions collectives à New York, Paris, Rio de Janeiro et Toronto. Artiste méthodique il a tenu un journal dans lequel il racontait ses rencontres sexuelles et érotiques. Il l'illustrait de dessins. Un amant éconduit le tue à Rio de Janeiro en 1992. En 2001, la Fondation Cartier d'Art Contemporain, à Paris, a réalisé une rétrospective de son oeuvre avec des photographies appartenant à la Bibliothèque Nationale de Rio de Janeiro.

 

 
















Si l'on excepte le carnaval de Rio, quelques sujets végétaux et des portraits de gens du spectacle, Alair Gomes (1921-1992) n'a photographié que des hommes. Plutôt bien bâtis, et tous très jeunes, parfois en maillot de bain et souvent nus, saisis du haut de son sixième étage au téléobjectif ou de si près qu'on peut compter les poils pubiens à l'oeil nu. Ce sont ces inconnus devenus des icônes érotiques qu'il est aujourd'hui possible d'apprécier de visu, disposés en rang serré selon les indications mêmes de l'auteur, et qui pourraient apparaître comme une réserve de chair fraîche s'il n'y avait, derrière cette obsession apollinienne, une interrogation sur la représentation du nu masculin. «Le "nu artistique" doit avoir un phallus mou», écrivit ainsi Gomes en 1983, s'accordant à définir le nu respectable de la tradition avant de livrer son propre secret, antagonique: «Aucun facteur indépendant de raffinement, d'invention ou de stigmatisation socioculturelle, ne vient justifier mon choix du nu érotique. C'est un simple émerveillement, lascif ou non, qui m'a tout d'abord conduit à choisir ce sujet. Et j'ai même photographié un grand nombre de phallus en érection, éclatant dans ce qui est, pour moi, toute leur gloire.»

Par milliers. Pour cet idéal du beau masculin, Gomes était prêt à tout, y compris à agir comme un paparazzo. De son appartement surplombant la plage d'Ipanema, non loin de Copacabana, au sud de Rio, il saisit uniquement les baigneurs, et l'on a l'impression que tout Rio est peuplé de rentiers célibataires. Quand il en a assez d'être chez lui, il attrape son appareil photo, son maillot, et, ne se cachant plus, affronte ses modèles. Qui jouent au volley ou tricotent des pectoraux impeccablement entretenus. C'est un hommage à leur beauté, souligne Gomes, qui précise: «A cause des préjugés sociaux, ils identifient immédiatement l'attraction qu'ils exercent sur moi comme de l'homosexualité de ma part. Ils ne veulent pas accepter cela, surtout en public. En sorte que dans la plupart des cas, ils feignent d'ignorer que je les prends en photo.»

Sont-ils désirables? Si l'on a du goût pour les bruns musclés, c'est évident, d'autant que Gomes, à défaut de zoomer sur les détails, n'hésite pas à isoler des morceaux de choix, cuisses et fessiers, par exemple. Cette série des Jeunes Hommes à la plage, dont nous apercevons seulement des extraits, compte 26 000 négatifs. La précédente, l'une de ses plus réussies, prise de sa fenêtre au téléobjectif, en compte 7 700. C'est un chiffre insensé, mais qui lui permet aussi d'expérimenter d'autres angles de vue, et de surprendre le spectateur avec des photos toutes bêtes, presque banales, qui ressemblent à des souvenirs de vacances.

Des séquences. Dans cette quête permanente du mâle, qui paraît n'être jamais assouvie malgré la splendeur des apollons d'Ipanema, on peut voir comme une métaphore de la photographie, reproductible. Pour l'ex-ingénieur Alair Gomez, elle répondait aussi à l'idée de la séquence photographique opposée à l'image unique: «Grâce à l'image multiple, j'avais l'impression de faire appel à une ressource de la photographie que la peinture ne possède pas, c'est-à-dire à cette capacité à rendre plusieurs images successives du même sujet relativement proches entre elles, chacune d'entre elles montrant cependant une certaine nouveauté, un objet qui vaut la peine d'être observé, qui vaut la peine d'être souligné.»

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New Sentimental Journey (Nouveau voyage sentimental) est le titre d’un texte philosophique, conçu sous forme de journal, qu’Alair Gomes écrivit en anglais, de retour d’un séjour en Europe, en 1983. Plus de sept cents photos illustrent ce voyage. Preuves de sa grande maîtrise de l’art classique, les images d’Alair Gomes évoquent son œuvre photographique. Ici la mise en valeur érotique du corps masculin est conceptuellement identique à celle de la fameuse série de photos de jeunes gens sur la plage de Rio de Janeiro, exposées à Paris à la Fondation Cartier en 2001.

alairgomes2.jpgLes photographies, tout comme les cinq cent pages de texte qui l’accompagnent, font valoir la vision qu’a Alair Gomes du divin, dont le fondement se trouve dans l’Eros : jeune corps masculin, création suprême de Dieu. Ce corps masculin est l’idée fixe qui sous-tend son propos, en matière d’esthétique, de religion, et d’éthique.

L’artiste photographe Miguel Rio Branco, commissaire de l’exposition, a créé une série d’images cohérente en faisant un choix parmi l’intégralité de la collection. Tout en s’intégrant parfaitement à son œuvre, cette série, que le public découvrira pour la première fois, révèle une nouvelle facette de l’art d’Alair Gomes, disparu en 1992 (texte maison Européenne de la photographie).

 


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