A propos des Mots de Sartre

Publié le par lesdiagonalesdutemps

A l'occasion d'un beau cadeau que l'on m'a fait, Les mots et autres écrits autobiographiques de Jean-Paul Sartre dans la Bibliothèque de la Pléiade, je relis les Mots. La Pléiade est entre autre épatante qu'elle vous incite à relire des oeuvres que l'on croyait connaitre parce qu'on les avait lu dans une prime jeunesse où nous n'étions pas encore nous même. J'avais gardé un grand souvenir des Mots. Sartre n'est pourtant pas un des écrivains que je place tout en haut de mon pinacle intime, même si je ne l'ai jamais négligé. Au fil des pages je m'aperçoit que c'est un pur chef d'oeuvre que je confondais un peu avant cette revisitation avec Si le grain meurt de Gide, auquel il faudrait bien que je fasse subir le même traitement. Mais surtout je m'aperçois que mon cerveau qui n'est plus guère que de la sauce blanche comme disait un autre pléiadisé, lui de fraiche date, avait occulté la puissance comique du livre qui me fait m'esclaffer toutes les dix lignes. Au risque de passer pour un parfait jobard, mais je crois que je suis entre autres catalogué ainsi depuis fort longtemps, je trouve beaucoup de points commun entre les saillies de Sartre et celle de Guitry (une telle comparaison va, à coup sûr m'inféoder les sectateurs de ces deux grandeurs). Mais le portrait du grand père me fait plus penser au mémoire d'un tricheur qu'à l'existentialisme, jugez vous même: " A la vérité, il forçait un peu sur le sublime: c'était un homme du XIX ème siècle qui se prenait, comme tant d'autres, comme Victor Hugo lui même, pour Victor Hugo. Je tiens ce bel homme  à barbe de fleuve, toujours entre deux coups de théâtre, comme l'alcoolique entre deux vins, pour la victime de deux techniques récemment découvertes: l'art du photographe et l'art d'être grand père. Il avait la chance et le malheur d'être photogénique; ses photos remplissaient la maison: comme on ne pratiquait pas l'instantané, il y avait gagné le gout des poses et des tableaux vivants; tout lui était prétexte à suspendre ses gestes, à se figer dans une belle attitude, à se pétrifier; il raffolait de ces courts instant d'éternité où il devenait sa propre statue.".
Je suis également surpris par la proximité entre le futur promeneur de homard et Proust, tant par le style que l'on pourrait, si on lisait avec négligence, qualifier de précieux, alors qu'il est surtout profond, en témoignent les érudites et succulentes notes en fin du volume, que par les délices que ses réminiscences enfantines font vivre au narrateur.
Guitry un pont entre Proust et Sartre, c'est peut être tout de même un peu osé. Surtout qu'à bien des moments c'est plus la grande langue du XVIII ème siècle que Sartre nous fait entendre.
Une phrase de ce livre dit tout de la détresse existentielle de Sartre et rend le personnage tout compte fait émouvant: "Longtemps j'avais redouté de finir comme j'avais commencé, n'importe où, n'importe comment et que ce vague trépas ne fut que le reflet de ma vague naissance.". Tout le livre balance entre un amour de soi qui se transforme en haine lorsque le bel enfant aux boucles blondes fait place à un avorton loucheur. Il y a dans l'ironie cruelle de Sartre ce que Nietzsche appelait à propos de Socrate, la méchanceté des rachitiques.
Mais si le livre a un début éblouissant le dernier tiers souffre de redites ainsi l'ode à la beauté de la circularité de Sartre dans ses "Situations" devient plus un plaidoyer pour sa propre oeuvre qu'un concept esthétique  et Charles Dantzig a bien raison lorsqu'il écrit: " Après un enthousiasmant début, arrive un moment où il patine, s'embrouille, tourne sur place. Nouveaux excellent passages. Nouveau patinage. Ect. (...) Les mots c'est son Poil de Carotte. Sartre aimait Jules Renard." Il n'en reste pas moins que pour les nombreux morceaux éblouissants, plus dans la première partie, "lire" que dans la seconde, "écrire", "Les mots" est un livre qui procure bien des bonheurs à son lecteur.

Lors de sa précédente diffusion, en janvier dernier, sur mon ancien et feu blog, sur lequel les lecteurs étaient plus bavards que sur celui-ci, ce billet avait suscité plusieurs commentaires que l'on peut lire ci-dessous  

bruno a dit…

"Si le grain NE meurt"...enfin, voyons !

Your french Patrick a dit…

Merci à Sartre et à vous même, cher Bernard, de m'avoir permis de prendre conscience de ce que, comme moi-même, je me prends pour moi-même à l'instar de Victor Hugo. Et réciproquement, qui plus est.
Quant au grain qui, effectivement, NE meurt dans le titre de l'autobiographie de Gide, ce titre est une citation de l'évangile selon St Jean, XII, 24-25, qui fait dire à Jésus une parabole incluant également l'hypothèse inverse où il meurt: "Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul, mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit." Ce qui signifie que: "Qui aime sa vie la perd, et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle."
N'est-ce pas tout à fait Gide, ça, mon bon Monsieur? Je ne suis pas sûr que sa haine à l'encontre de sa vie en ce monde l'empêchait beaucoup de la mener à sa guise.
Amicalement.

argoul a dit…

French Patrick : Hum ! "la vie éternelle"... Ne serait-ce pas plutôt qu'il faut que les parents meurent (sur cette terre) pour que les fils vivent ? Jésus était un petit facétieux, on l'a un peu trop tiré vers le ciel (comme le ViH Hugo).
Bernard : "Longtemps j'avais redouté de finir comme j'avais commencé" dit Sartre. Cette paraphrase de Proust, "longtemps je me suis couché de bonne heure" qui est la 1ere phrase de la Recherche, est-elle voulue ?

b a a dit…

réponse à Patrick
Merci pour cette notule érudite et gidienne

b a a dit…

réponse à argoul
La paraphrase proustienne ne doit rien au hasard. Le texte de Sartre est truffé de ces jeux littéraires que les notes de l'édition de la pléiade dues à Jean-François Louette, mettent remarquablement en lumière

Your french Patrick a dit…

@BERNARD: Merci du compliment. Venant de vous, il ne peut que me toucher.
@ARGOUL: Sur le premier point je suis d'accord avec vous, et j'en tire une conséquence : l'église (non, je n'ai pas oublié la majuscule) est en contradiction avec elle-même quand elle prohibe l'euthanasie. Sans parler de la "charité chrétienne"...
Je ne pratique aucune religion, mais j'ignore si Jésus est ou non un petit ou grand facétieux. Ou alors si petitement que cela m'aura échappé.
Je ne me pencherai pas sur son cas avant d'avoir réglé celui de son église et des autres. L'étude de leurs facéties, à elles, devrait bien me demander quelques millénaires au terme desquels je ne manquerai pas de vous soumettre mes conclusions.
Quant au "ViH Hugo", excusez-moi de ne pas partager votre opinion même si je la respecte et vous en reconnais tout à fait le droit.
Amicalement.

Post-scriptum : Sauf erreur, une paraphrase est initialement une analyse de texte qui se veut exhaustive et n'use (ou pas) d'équivalents que pour mieux expliquer le sens de ce texte.
Mais vous avez raison, aujourd'hui "on" (toujours lui!) utilise communément ce terme pour désigner une pâle copie à la limite du plagiat.

Guil a dit…

J'ai détesté Sartre... à 16 ans. J'avais envie de le baffer à chaque page, par dessus tout je ne supportais pas ce que je voyais chez lui comme un moralisme intransigeant. Les mots, qui ont fait partie des quelques ouvrages de lui que je me suis forcé à lire, n'ont pas dérogé à la règle.

Peut-être devrais-je essayer de le relire aujourd'hui que j'ai plus du double de mon âge d'alors... Ou alors attendre un peu encore :-)

xristopher a dit…

"Gide menant sa vie à sa guise" (Patrick)... C'est pour ça qu'il me semble qu'il ne haïssait pas sa vie, Gide... Je me demande où vous avez pris cette idée, cher friend Patrick (Juste pour faire un petit paradoxe in fine? Non, n'est-ce pas...)

Your french Patrick a dit…

@ xristopher : Cher lecteur de ce blog et donc "aprioristiquement" ami, j'ai écrit "Je ne suis pas sûr..." C'est donc autant si ce n'est plus une question qu'une réponse" Cette phrase fait suite la citation qui la précède : "qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle." J'ai seulement dit que si d'aventure Gide haïssait sa vie en ce monde ce n'était pas, me semble-t-il, au point de se priver de la vivre comme s'il ne la haïssait pas.
Je n'ai connu ni fréquenté Gide, mais j'ai eu plusieurs fois, pour ne pas dire souvent, l'occasion de le côtoyer à une terrasse de café pour laquelle nous partagions apparemment la même dilection, et c'est l'impression qui m'en reste.
Mais j'ai peut-être été confronté à un chapelet (encore la religion!) d'exceptions à répétition, ou même peut-être été victime d'une aberration de mes sens.
En fait, la contradiction de l'être et du paraître, est peut-être tout bonnement interne, inhérente à Gide lui-même.
Ce que semble confirmer ce commentaire que j'ai ramassé sur la toile : "Bien qu'étant classique dans son style, André Gide rejette tout conformisme dans les idées. Sa personnalité est complexe, à la fois sensible et puritaine, tourmenté par le doute et l'inquiétude. Il refuse toute servitude familiale, sociale, religieuse pour mieux vivre dans l'instant et renaître chaque jour."
Amicalement.


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