A moi seul bien des personnages de John Irving

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Le narrateur, âgé d'environ soixante dix ans, écrivain semble-t-il arrivé, revient sur ses années d'adolescences, même si nous le verrons à d'autres époques de sa vie. Nous faisons connaissance de ce Bill aux alentours de sa douzième année, mais c'est surtout ses années de lycée qu'il se remémore.

Adolescent Bill est troublé par le fait que ses « béguins » soient hétérodoxes. Il ressent un attrait sexuel pour son beau-père âgé seulement de treize ans de plus que lui et concomitament pour les femmes mures arborant de petits seins. Il s'entiche également de Jacques Kittredge, un de ses camarades, champion de lutte du lycée, sport que l'on pratique depuis des lustres dans cet établissement du Vermont.

L'autre grande préoccupation du garçon est la troupe de théâtre amateur de la ville dans lequel il joue ainsi que toute sa famille. En particulier son grand père qui en est le mécène et surtout l'interprète des grands rôles... féminin! Cette activité permet à Irving quelques digressions, parfois drolatique sur le théâtre de Shakespeare, d'Ibsen d'Agatha Christie ou de Tennessee William.

Le jeune Bill fréquente beaucoup la bibliothèque municipale où la sculpturale miss Frost va initier le garçon à la littérature, lui faisant lire par exemple Dickens puis plus tard « La chambre de Giovanni » de James Baldwin, mais elle lui fera connaitre bien d'autres choses.

Cela m'a fait plaisir de connaître Bill voilà bien que longtemps que je n'avais pas rencontré (la lecture de romans n'est elle pas la meilleure agora des rencontres?), un garçon dont la vie est changée par la lecture de livres, d'abord par celui de Baldwin, déjà cité, puis par « madame Bovary » qui dégoûtera à jamais notre héros de la monogamie! C'est comme cela que l'on devient bisexuel. Il est probable que Flaubert n'ait pas subodoré cette influence de son roman sur certains jeunes lecteurs. Grand moment que la scène où Tom, l'éphémère jeune ami avec lequel à 18 ans Bill est parti faire son tour d'Europe, vomit dans le bidet de leur chambre d'hôtel en France, à la lecture de madame Bovary que lui fait son ami...

L'autre particularité de Bill qui me le rend sympathique, c'est qu'il n'aime pas sa mère. Il n'y a pas assez dans la littérature de héros qui n'aiment pas leur mère... Les femmes n’ont pas majoritairement le beau rôle, mis à part le bienfaisant personnage d’Elaine, l’amie chère de toute la vie de Billy, ou de Mrs Hadley la mère de cette dernière.

La narration de l'existence de Billy est le prétexte à peindre l'évolution des rapports de l'Amérique avec la sexualité et en particulier avec l'homosexualité.

Cette saga familiale, car plus que le narrateur assez fade, ou plutôt qui force un peu trop sur une humilité que l'on a peine à ne croire pas calculée. La mode serait elle aux héros surdoués qui dissimulent leurs talents, tels ceux de Murakami? C'est sa famille et les extravagants qui tournent autour de lui qui sont les véritables vedettes du roman. Cette accumulation de personnages hauts en couleurs est plaisante mais nuit un peu à la crédibilité de cette histoire où le transexualisme semble la règle dans l'état du Vermont. "A moi seul bien des personnages" met en scène plusieurs transsexuels, d'âges différents, opéré(e)s ou pas, qui vivent leur "spécificité sexuelle" chacun à leur manière, selon leur histoire mais aussi l'époque dans laquelle ils vivent. Là va en réalité la préférence de notre Bill. Pour n'avoir eu malheureusement qu'une expérience en la matière, ce n'est pas moi qui dirait le contraire.

Le roman écrit à la première personne d'une écriture assez plate. Ce qui ne l'empêche pas de recéler quelques maximes d'une grande justesse comme: << Il y a toujours beaucoup à apprendre auprès d’un amant, mais, en général, on garde ses amis plus longtemps, et c’est auprès d’eux qu’on s’instruit le plus.>> ou encore: << Avec l'âge, la vie devient une longue suite d'épilogues>>. Le roman recèle également de fines remarques psychologiques telle celle-ci à propos de Tom: << Il était manipulateur et possessif, mais uniquement parce qu'il voulait que je sois l'amour de sa vie, qu'il croyait pouvoir trouver du premier coup au marché amoureux de l'été.>>. « A moi seul tant de personnage »est d'une lecture extrêmement facile. Le livre est traduit par Josée Kamoun et Olivier Grenot.

Je crois que comme au cinéma, on devrait parler de montage à propos de l'art romanesque. C'est à dire comment sont collées, sont agencée les scène qui compose un récit. A cette aune, Proust me parait le maitre, mais Irving dans le présent roman a aussi une belle maestria. 

Si le titre français est très beau (tiré d'une réplique du Richard II de Shakespeare), il est assez trompeur, tout comme le titre anglais d'ailleurs; on pourrait croire que Bill a beaucoup changer au cours de sa vie, qu'il a revêtu plusieurs masques au long de son existence, en réalité, il n'en est rien. Très vite il a su qu'il aimerait sexuellement les hommes et les femmes avec une prédilection pour les transsexuels et n'a pas dérogé de ses premiers gouts. De même sa vocation d'écrivain s'est imposée rapidement à lui.

Comme tous les romans écrits à la première personne, le lecteur se demande quelle part d'autobiographie, il comporte; d'autant que Bill est né la même année qu'Irving, que comme son créateur il a été élevé par sa mère et son beau-père sur un campus sans savoir qui était son père... En 2006, dans un article au New York Times, Irving a confessé deux événements de sa vie qu’il avait gardés secrets jusqu’alors et qui l'avait beaucoup marqués: d'une part la réapparition de son père biologique dans sa vie, et d'autre part, l’abus sexuel qu’il a vécu à 11 ans par une femme plus âgée. Episodes qui affleurent dans ce livre. On sait que tout comme le Billy de son roman, Irving agrandi dans les coulisses d’un théâtre d'une petite ville de la Nouvelle-Angleterre, et comme Billy il a aussi pratiqué la lutte. Peut être qu'il a du faire face à un tourmenteur ressemblant au déplaisant Jacques Kittredge qui obsédera Billy toute sa vie. « A moi seul bien des personnages » n'est néanmoins pas complètement une auto fiction car si Bill n'a pas d'enfant, Irving lui, a trois fils dont un homosexuel... Mais plus qu'à son créateur Billy fait surtout penser à Edmund White et en particulier à son livre «  Mes vies » (que je préfère à ce dernier opus d'Irving), notamment pour la scène, qui est pour moi l'acmé du livre, de la description presque insoutenable de la mort du sida d'un ami de Bill. A cette l'éprouvante lecture de ce passage j'ai eu le sentiment que l'Amérique se souvenait plus de ses enfants morts du sida que de ceux tués au Viet-Nam; peut être parce que ces derniers sont morts au loin...

Après les pages poignantes sur les années sida (il est dommage qu'Irving n'ait pas arrêté son récit sur ces chapitres. A ce sujet il faut prévenir que certaine pages sont très dures en particulier pour les survivant de la pandémie. Je n'ai jamais lu une description de l'agonie d'une telle force.), la tension dramatique baisse considérablement car Irving tient absolument dans les derniers chapitres, à partir de celui intitulé « Une longue suite d'épilogues » à nous dévoiler ce que sont devenus tous les personnages que l'on a croisés, même fugitivement dans son roman. Non seulement c'est souvent ennuyeux et convenu mais il me semble qu'un professionnel de cette envergure devrait savoir qu'il faut laisser au lecteur une part de mystère sur la destinée de certains protagonistes d'un roman, pour que ceux-ci vivent encore plus dans l'imagination du lecteur après qu'il ait refermé le livre. Même si on aimerait bien savoir, en tous les cas c'est ce que je voudrais, connaître la suite des vies des êtres que l'on a côtoyé...

« A moi seul bien des personnages » est un manifeste sous la forme d'un roman, sexuellement explicite (cru mais jamais vulgaire), parfois truculent et souvent émouvant, pour la liberté sexuelle. Il y a du « Corydon » dans ce pavé.

 

Pour retrouver le roman américain contemporain sur le blog:  Mes vies d'Edmund White (réédition complétée),  L’homme marié d'Edmund White,  Hotel de Dream d'Edmund White,  City boy, chronique new-yorkaise d'Edmund WhiteLe langage perdu des grue de David Leavitt,  Le manuscrit perdu de Jonah Boyd de David LeavittLe comptable indien de David LeavittLe danseur de Manhattan d'Andrew HolleranDANSEUR de Colum McCannLa route de Cormac McCarthyL'autre homme de ma vie de Stephen McCauley   

 

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ismau 01/10/2013 18:45

De mon côté, je ne résiste pas à la tentation de chercher à ramener un maximum de matière littéraire à l'autobiographie . C'est une habitude prise récemment, et qui m'aide à découvrir ou
redécouvrir avec un plaisir plus intense de nombreux textes : j'y vois une sorte de laboratoire mystérieux de l'écriture, des dessous cachés qu'on dévoile parfois à l'insu même de l'auteur .

Par exemple pour Les Faux Monnayeurs ... j'y reviens ! Ce n'est qu'à la récente et 3ème lecture, que j'ai pensé à lire en même temps le Journal, et à chercher le plus de correspondances possibles
avec la vie de Gide . Ainsi, la relation amoureuse avec le jeune Marc Allegret, qui bouleversait alors sa vie, éclairait et densifiait le personnage d'Olivier comme celui de l'Oncle écrivain .
Jusqu'à des éléments anecdotiques, comme sa jalousie pour Cocteau, susceptible de séduire Marc, qui correspond dans le Journal à une soirée bien précise ( 8 décembre 17 ) et que corroborent les
témoignages écrits de Cocteau-Passavant lui-même, et de Marc qui s'amusait de cette situation ( lus sur e-gide ) . Et puis le vieux professeur Lapérouse existe réellement, son nom n'est même pas
masqué : sa vie misérable est quasiment identique dans le Journal . On retrouve aussi la pension du pasteur Allégret, parti en mission en Afrique, et laissant sa famille dans un certain désarroi
moral et financier : Gide y était pensionnaire dans sa jeunesse . On retrouve même les personnages secondaires, qui viennent parfois d'un fait divers lu sur le journal . Plus anecdotique encore le
prénom de Bronja est celui de la petite amie de Marc .

Quant au terme d'autofiction, j'ai beau lire et relire sa définition, je ne comprends toujours pas ce qu'il recouvre de spécifique et de nouveau, tant l'usage de l'autobiographie à des fins
romanesques me semble finalement habituel aux romanciers depuis toujours.

lesdiagonalesdutemps 01/10/2013 19:30



Quel merveille que ce commentaire (je suis en train de relire en ce moment Les faux monneyeurs ( j'ai cette fois une dizaine de livres en route, c'est bon pour ma mémoire.) avant de voir le film
que Benoit Jacquot en a tiré.


Entièrement d'accord avec vous sur la non nouveauté de l'auto fiction sinon que dans les auto-fictions contemporaine la fiction n'a qu'une portion congrue par ne pas dire quasi nulle comme chez
Annie Ernaux qui est à mon avis ce qui se fait de mieux en France dans le genre et pour ailleurs Edmund White...



ismau 21/09/2013 21:58

Vous donnez très envie de le lire !
Peut-être avez-vous eu l'occasion de regarder cet intéressant documentaire sur Arte : « le monde selon John Irving »
www.youtube.com/watch?v=_j5mTfUdMKY
www.youtube.com/watch?v=ANqnmFNmHMs
www.youtube.com/watch?v=-L_HqK0lWOc
Quelle part d'autobiographie ? Irving tente justement de répondre à cette question dans ce film .
Il nous accueille dans une superbe maison de bois isolée au bord d'un lac, avec une salle de sport privée, un chien, une charmante épouse ... et nous expose en détail ses techniques d'écriture et
ses méthodes de travail : beaucoup d'enquêtes approfondies sur le terrain, dans tous les milieux et tous les pays, puis écriture et réécriture avec des écarts dont s'étonnent les personnages qui
savent être ses modèles . On le suit en conférences de promotion de ses livres à l'étranger, et aussi pour ce dernier livre . Il revient finalement sur les éléments biographiques récurrents que
vous citez, mais affirme aussi avec force regretter « la manière simpliste de tout ramener à l'autobiographie ».

lesdiagonalesdutemps 28/09/2013 21:57



J'ai enregistré ce documentaire mais en raison de mes petits voyages je ne l'ai pas encore vu.


C'est vrai que c'est simpliste de tout ramener à l'autobiographie mais c'est tout de même tentant de le faire lorsque le roman est écrit à la première personne et qu'en outre de nombreux détails
de la vie du narrateur correspondent à ceux de celle de l'écrivain. C'est le cas de Rinaldi dont je viens de terminer un roman, lu sur la plage, où l'on retrouve des épisodes entiers de la vie de
l'auteur dans son roman sans pour cela que l'on puisse dire que c'est de l'autofiction.