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Presque rien, un film de Sébastien Lifshitz (réédition augmentée)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Presque rien, un film de Sébastien Lifshitz (réédition augmentée)

Presque rien” pourrait parfaitement définir ce que l’on voit sur l’écran qui n’est que l’histoire d’amour et de désamour de deux jeunes hommes d’une vingtaine d’années, Cédric et Mathieu. Mais l’on ressent vite que ce presque rien pour le cinéaste est tout.

Mathieu (Jérémie Elkaim) est un joli garçon en vacances dans la maison familiale à Pornichet. Il s’ennuie bourgeoisement, comme chaque année, entre baignades et bronzettes sur la plage. On le devine garçon sage, vaguement en attente, mais il ne sait pas de quoi. Il remarque vite qu’un garçon de la plage, qui a environ son âge, le mate ostensiblement, puis le suit à distance pour repérer où il habite. Le soir, il rode autour de la villa (il y a une scène similaire dans “Les terres froides”). Un soir, après le dîner, Mathieu décide d’aller retrouver son voyeur. Il fait ainsi connaissance avec Cédric (Stéphane Rideau), un garçon du cru qui vivote de petits boulots, alors que Mathieu est étudiant en architecture à Paris. Curieusement, et contrairement à ses films précédents, Lifshitz ne s’ appesantit pas sur la différence de classe de ses protagonistes, bien au contraire il semble même s’ingénier à vouloir la gommer. Dés ce premier soir, où ils s’embrassent, nait un grand amour d’été entre les deux garçons aux familles en déshérence, pour Cédric une mère absente depuis la petite enfance et un père peu attentif que l’on devinera faible; pour Mathieu, un père, que l’on ne verra pas, plus préoccupé par son travail que par sa famille et une mère dépressive, Dominique Reymond, parfaite en femme ballottée. Dès les premières scènes, nous avons fait connaissance avec la maisonnée en villégiature. Son pivot est la mère, que pourtant l’on voit peu, femme évanescente, elle ne se remet pas de la disparition en bas âge de son dernier enfant, prétexte scénaristique assez peu plausible, ou du moins pas évident en regard à sa physionomie et à son âge et celui de ses enfants, car Mathieu est flanqué d’une sœur hargneuse en proie aux frustrations de l’adolescence. Lifshitz ne semble pas vraiment savoir que faire de ce personnage.

 

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Ce petit monde est régit par l’amie de la mère, Annick (Marie Matherou), la quarantaine aussi énergique que vulgaire. Cette vulgarité crée le premier hiatus du film, hiatus social, tant on est surpris de voir cette nature prolétarienne régenter cette maisonnée bourgeoise nichée dans une villa cossue. D’autant que ce personnage, qui semble là, comme quelques autres scènes pour gonfler en long métrage l'excellent moyen métrage qu’aurait pu être “Presque rien”. Cette extension artificielle est la cause de petites incohérences scénaristiques, puisque le dialogue, toujours justes tout le long du film, nous apprend qu’à la fois Anick vient chaque année maisnéanmoins elle ne sait pas où acheter des provisions! Dans une trame aussi ténue, la moindre petite aspérité se remarque...

 

Presque rien, un film de Sébastien Lifshitz (réédition augmentée)

Les deux garçons se plaisent immédiatement et si la force de Lifshitz, bien que nous ne réussissions jamais pendant tout le film à être en totale empathie avec les deux tourtereaux, est de présenter cet amour comme une évidence, une banalité, presque comme si l’attirance physique de deux garçons serait la norme et non l’hétérosexualité. La gène, l’incrédulité du spectateur devant cette romance vient du coté classique (trop?) surannée même, de la démarche amoureuse de Cédric, c’est lui l’élément moteur du couple, envers Mathieu. Rien ne manque: baisers volés, complicité, bourrades, gaufres, autos tamponneuses, bal, feux d’artifice. A lire cette énumération, on a un peu de peine à croire que cette histoire d’amour se déroule aujourd’hui et non pas hier ou avant hier. On notera par exemple que Lifshitz ne fait pas intervenir des objets emblématiques de la jeunesse actuelle, comme les consoles de jeux ou les téléphones portables. Mais je reviendrai sur un autre hiatus, cette fois temporel. L’amitié entre les deux garçons se développe. Cédric est présenté à la maisonnée de Mathieu. Il rencontre d’ emblée l’hostilité de la soeur de son ami alors qu’Annick n’est pas insensible à la virilité du jeune homme. Ces deux pistes scénaristiques ne seront absolument pas développées et resteront des cul de sac où butte l’imaginaire du spectateur. Cette construction n’est pas une maladresse du réalisateur, car on comprend vite que Lifshitz s’il veut donner des jalons au spectateurs, veut aussi préserver le mystère de ses personnages réussissant à faire vivre le film dans la mémoire des spectateurs bien après sa vision. Même à l'acmé de la relation amoureuse entre Mathieu et Cédric, on sent bien que le réalisateur répugne à toute psychologie. On constate tout de même que la nature de l’amour qu’éprouve Mathieu pour Cédric est différent de celui de Cédric pour Mathieu. Cette dernière étant purement sexuelle, auquel le physique, un peu bestial de Rideau, est parfaitement adapté.

 

 

Lifshitz s'attaque de front et avec un grand talent, à la représentation de l’acte sexuel à l’écran. Vu leur perfection on peut regretter qu’il n’y ait que deux scènes de jouissance physique dans “Presque rien”. La première se situe au début, Mathieu se masturbe. Cette scène est magnifique de calme, de réalisme, de sensualité, mais aussi de ludisme, à mille lieues des masturbations que l’on peut voir dans les films pornographiques dans lesquels le sexe mâle est ramené à un piston qui monte et descend frénétiquement. L’autre, au milieu du film, est une joyeuse scène de sodomie dans les dunes sous le soleil. Cette belle scène crue, malheureusement trop fugitive est mise en exergue par la façon dont elle est éclairée, à la manière de certains spots publicitaires, sans ombre, d’une lumière égale et forte. Cette belle image soignée et lumineuse contraste avec l’image du reste du film qui est souvent nocturne et assez “sale”. D’autre part, les séquences de plage, avec leurs fréquents contre-jour, ressemblent volontairement, à celles des films familiaux de vacances.

Presque rien, un film de Sébastien Lifshitz (réédition augmentée)

Avec dans ces séquences des trouées lumineuses insolites, comme ce plan des bustes des deux amoureux tête contre épaule se faisant bronzer sur le sable. La photo, c’est un plan fixe, est prise en lumière rasante par derrière. On voit ainsi sur l’écran les têtes à l’envers comme dans un tableau de Baselitz. On retrouvera encore une fois ce type d’image que l’on ressent plus peinte que filmée avec son versant nocturne, Cédric et Mathieu, sur leur lit, enlacés nus, sexes alanguis et déployés. On passe de Baselitz à Montegna... Dans la frénétique scène de sodomie Lifshitz surprend faisant de Mathieu que l’on percevait comme l’élément dominé du couple, l’actif dans le rapport sexuel, une double inversion en quelque sorte. Il avait déjà dérangé les codes gay, en faisant du beur, héros des “Corps ouverts”, un homo passif... Mais l’été se termine et Mathieu doit rentrer à Paris pour reprendre ses cours. Cédric en est désespéré. Mathieu mesure alors l’attachement de son ami pour lui et il décide de poursuivre ses études d’architecture à Nantes. Sa mère finit par accepter sa décision tout en ne l’approuvant pas. L’automne venu les deux garçons vivent ensemble (à Nantes?). Mathieu ne veut plus avoir de rapport sexuel avec Cédric. Il tente de se suicider, probablement en ingérant des médicaments puisque l’on nous inflige un plan de lavage d’estomac. Après que Cédric l’eut conduit à l'hôpital où il demeure quelques temps, il est suivi par une psychiatre qui ne s’oppose ni à son départ de l'hôpital, ni à sa fuite pour Pornichet, en cachette de toutes ses connaissances, à condition qu’il tienne un journal. On retrouve dans le plan chronologiquement suivant, mais la chronologie de l’action n’est pas la chronologie du film, Mathieu dans la rue qui mène du boulevard Montparnasse à la gare du même nom, puis sur le quai montant dans le TGV et enfin dans le train commençant son journal au magnétophone. Mathieu part donc de Paris, l'hôpital où l’a amené Cédric qui est sensé être à Nantes est donc à Paris. Cette grosse bévue scénaristique qui n’est que le fruit de la négligence aurait été évité si Lifshitz avait pris soin de faire un bout à bout chronologique de l’aventure amoureuse de Mathieu. Cela lui aurait surtout montré que les temps forts filmiques ne recoupent pas les temps forts scénaristiques. On peut surtout penser que l’escamotage complet de la vie commune des deux garçons est plus une incapacité à traiter cette situation qu’une élégante ellipse...

 
Presque rien, un film de Sébastien Lifshitz (réédition augmentée)

Mathieu retrouve en hiver un Pornichet gris et froid, bien différent de celui qu’il connaissait l'été. Il rentre par effraction dans la villa familiale dans laquelle il n’y a ni électricité, ni chauffage. Il recueille un chat dont il se fait un ami. Cédric réapparaît. Il se doute que Mathieu est cloîtré dans la villa. Cédric frappe violemment aux volets clos. Son ami, tapi dans le noir dans la maison, ne lui répond pas. Le bruit fait par Cédric ameute une voisine qui le fait fuir. On ne reverra plus chronologiquement le garçon après cette scène parfaitement inutile. Mathieu s’installe dans une vie de robinson dans la villa. Pour survivre, il se trouve un petit boulot de plongeur dans un café typique du cru. Il décide de rentrer en contact avec un des anciens amants de Cédric, un jeune maçon de son âge. Un commencement d’ idylle semble s’ébaucher entre Mathieu et ce garçon... Il est très pénible de reconstituer la suite chronologique la passion amoureuse entre Mathieu et Cédric, tant Lifshitz et son alter ego de co-scénariste, s’est ingénié à déconstruire son récit. On ne peut s'empêcher de penser que cette déconstruction est à la fois un manque de confiance en la limpidité de son intrigue et un excès de pudeur pour cette histoire que l’on pourrait imaginer autobiographique ou plus probablement que ses auteurs auraient aimé qu’elle soit autobiographique. La première demi-heure du film par son atmosphère, par le lieu ou il se déroule et son thème évoque le beau roman de Chambers, “La danse du coucou (éditions point-seuil) dont la construction n’est pas non plus linéaire. Jacques Duron a travaillé sur une adaptation cinématographique de ce livre, sans pouvoir faire malheureusement aboutir son projet.

Si l’on reconstruit l’intrigue de « Presque rien » chronologiquement on s’aperçoit que le film et son cadre ressemble beaucoup à un autre film gay, “Le bon fils” d’Irène Jouannet. Il y a pourtant deux grandes différences entre ces deux longs métrages. Premièrement la construction du “bon fils” est linéaire, alors que celle de “Presque rien” est déconstruite, comme celle de tous les films de Lifshitz. Deuxièmement, il n’y a pas dans le film de Jouannet des scènes de sexe explicites, sans doute la diffusion en prime time, même sur Arte oblige (sur Canal+ “Presque rien” n’est pas passé en début de soirée), mais ce n’est pas la seule raison, car le seul doute, la seule ouverture dans le trop fermé “Bon fils” est cette interrogation, la seule du film, les deux garçons ont ils fait l’amour entre eux? Si “le bon fils” est un film beaucoup moins ambitieux cinématographiquement que l’opus de Lifshitz, il est plus réussi formellement dans les limites de sa modestie. Jouannet réussit beaucoup mieux que son confrère à imbriquer l’aventure amoureuse de ses deux jeunes héros dans un tissu social. D’autre part tout en étant plus réaliste, la cinéaste a su insuffler plus de romanesque dans “Le bon fils” qu’il y en a dans “Presque rien”. Mais malgré ses qualités “Le bon fils” ne donne pas à ses deux héros la même pérennité dans nos mémoires que ceux de “Presque rien”. Ce qui démontre la supériorité d’une structure ouverte et volontairement lacunaire sur une narration sagement linéaire et close. Cependant à force d’ellipses, comme je l’ai déjà signalé, Lifshitz a créé plusieurs hiatus dans son scénario. Le plus important est celui d’ordre géographique. Sans doute faute d’avoir obtenu l’autorisation de tournage sur la commune de La Baule, suite aux protestations d’un conseiller général des Pays de Loire. Ce qui a contraint le cinéaste, tout en citant nommément Pornichet, à unir trois lieux qui ne forment pas un seul tenant géographique, la plage de La Turballe pour toutes les scènes de plage, les rue de Pornichet pour les alentours de la villa, mais aussi la promenade du Pouliguen pour le stand où Cédric vend de la confiserie. On sait que le Pouliguen est séparé de la commune de Pornichet par celle de La Baule. Jamais Lifshitz ne parvient a faire croire à une continuité géographique des lieux. Cet échec prive le film de la chaleur, de l’humanité que par exemple Dinar donne à cet autre film de plage qu’est « Conte d’été » de Rohmer. Ce qui ne pourrait être qu’un détail, cette incapacité à restituer un lieu, à enraciner son film est très dommageable car à cause de cela Lifshitz ne parvient pas à faire passer le lien privilégié que Mathieu entretient avec le lieu de ses vacances. Ainsi on comprend mal pourquoi Mathieu va s’y réfugier après sa dépression. Ce morcellement est encore aggravé par le parti pris de tournage nocturne, comme dans les autres films du cinéaste.

 

Si presque rien n'est pas le film le plus réussit de Lifshitz, je place le méconnu Terre froide bien au dessus en ce qui concerne la fiction car le cinéaste est aussi un grand documentariste, il est sans contexte le plus ambitieux. Malgré ses nombreuses imperfections, Presque rien est de ces films qui cheminent longtemps dans notre mémoire.    

Premier film de l'été

 

Premier été, 1

 

 

Premier été, 2

 

 

 

Premier été, 4

 

 

Premier été, 6

 

 

 
Bande annonce

 

 

Voir et télécharger le film ICI
 

Pour retrouver Sébastien Lifshitz sur le blog:  Les invisibles, un film de Sébastien Lifshitz,  PLEIN SUD de Sébastien Lifshitz,  LES TERRES FROIDES, un film de Sébastien Lifshitz,  Presque rien, un film de Sébastien Lifshitz

 

Publié dans cinéma gay

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Adolf von Hildebrand

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Adolf von Hildebrand, Boy Drinking, 1870

Adolf von Hildebrand, Boy Drinking, 1870

Publié dans sculpture

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Ludwig von Hofmann - Knaben am Strand - 1895

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Ludwig von Hofmann - Knaben am Strand - 1895

Ludwig von Hofmann - Knaben am Strand - 1895

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Johannes Sass

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Johannes Sass (Allemagne, 1897-1972), Havellandschaft mit Seglern [River Havel landscape with sailors], 1952.

Johannes Sass (Allemagne, 1897-1972), Havellandschaft mit Seglern [River Havel landscape with sailors], 1952.

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JOHAN, JOURNAL INTIME HOMOSEXUEL D'UN ÉTÉ, un film de Philippe Vallois (réédition augmentée)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

JOHAN, JOURNAL INTIME HOMOSEXUEL D'UN ÉTÉ, un film de Philippe Vallois  (réédition augmentée)
JOHAN, JOURNAL INTIME HOMOSEXUEL D'UN ÉTÉ, un film de Philippe Vallois  (réédition augmentée)

   


Fiche technique :
Avec Jean-Paul Doux, Philippe Vallois, Jean-Lou Duc, Georges Barber, Manolo Gonzales, Alexandre Grecq, Eric Guardagnan, Walter Maney, Patrice Pascal, Yvan Roberto et Nicole Rondy. Réalisé par Philippe Vallois. Scénario : Philippe Vallois.
France, 1976, Durée : 90 mn. Disponible en VF.

 

Résumé :

 
Un jeune cinéaste, Philippe Vallois dans son propre rôle, inspiré par l’amour qu’il porte à un garçon, Johan, décide de le mettre en scène dans un film. Mais Johan est arrêté juste avant le tournage. Le jour du premier clap, il n’est pas au rendez-vous. Il est en prison. Le film se fera quand même.  Sa construction est faite du « tricotage » du film en train de se faire sous nos yeux, avec le film que l’auteur rêvait de faire à la gloire de son « égérie ». Nous sommes constamment entre le réel et la fiction. Le réalisateur recherche à travers d’autres celui qui est absent. Sa quête le conduit dans les milieux homosexuels les plus divers dont on ne peut que constater l’optimisme et l’étonnante vitalité. Il évoque le film qu’ils devaient faire ensemble. Portrait en creux, Johan finit par être recréé par ses amis, ses ennemis, ses remplaçants. Succession de séquences de factures différentes où se mêlent reportages, fictions, spectacle... La dernière scène du film est très réussie : toute l’équipe de tournage se donne rendez-vous devant la prison. Johan va être libéré. Le mot « Fin » apparaît à l’écran avant sa sortie, nous ne verrons jamais Johan…
 


L’avis de critique

 
Comme le déclare Philippe Vallois, dans l’introduction du passionnant Secrets de tournages, le supplément de cet indispensable DVD : « Le plus difficile est de se remettre dans l’ambiance de l’époque... » Petits malins des années 2000, damoiseaux à l’esprit fort, cette galette n’est pas pour vous. Mais si au contraire, vous êtes curieux du vécu passé des gays dans ces années lointaines de la Giscardie triomphante, d’après la culpabilité et d’avant le sida, suivez le charmant guide qu’est Philippe Vallois. Vous visiterez l’histoire et les lieux mythiques de la communauté, découvrirez le « pédéland » de 1975, au temps des vespasiennes, du drugstore Saint-Germain-des-Prés et, déjà, du jardin des Tuileries qui avait encore ses bosquets ! Vous vous extasierez sur les costumes d’époque : les pantalons pattes d’éph’ avec poutre apparente, les slips kangourou, les chemises près du corps avec col pelle à tarte, mais  soyez vigilant, car les protagonistes de Johan ne gardent pas longtemps leurs atours exotiques. Pas de chichis, nous ne sommes pas dans un film américain avec nudité frontale, interdite dans Johan, mais ça bandent en noir et blanc et en couleurs, ça s’enculent, ça se roulent des pelles à vous « karchériser » les amygdales, ça se malaxent le fessier avec la dernière vigueur, et même scoop du scoop, vous aurez droit à un fist-fucking des deux poings, avec son direct, une première à ma connaissance (mais elle est loin d’être encyclopédique dans le domaine…) au cinéma, « X » compris. Le trivial n’est pas exclu : vous participerez même à une chasse aux morpions… Enfin, vous assisterez à la confession candide d’un sadique et vous vous apercevrez que Strip-tease(l’émission culte de France3, DVD MK2) n’a rien inventé !
Après cet inventaire non exhaustif de ce que vous trouverez dans Johan, il faut tout de même parler de ce qui ne s’y trouve pas. La grande surprise, c’est de n’y trouver presque aucun écho de l’extrême politisation d’alors, mis à part un court propos sur la situation des homos cubains, influence sans doute de Nestor Alemendros, le grand chef op’ à l’époque du cinéma français, lui-même gay et cubain. Il est alors ami de Philippe Vallois. Donc pas de FHAR, pas de pédés révolutionnaires. Vous dites apolitique, ce qui subodore de droite comme souvent les listes électorales qui se réclament de ce flou ? Pas vraiment, nous ne sommes pas non plus chez les nostalgiques de la gestapette qui sévissait encore en ces temps reculés. C’est d’autant plus surprenant cet apolitisme que la politique, au sens noble du terme, sera loin d’être absente dans d’autres films du cinéaste. Encore une originalité de Philippe Vallois : il s’est politisé quand tout le monde se dépolitisait.

C’est seulement une sorte de journal filmé d’un jeune mec, que sa belle gueule permet de réaliser son rêve : tourner un film. À ce propos, en cette période de grande fracture cinéphilique, pas non plus d’échos de cette moderne bataille d’Hernani. Philippe Vallois, sans le savoir, est le grand précurseur de l’autofiction cinématographique, vingt ans avant Rémi Lange et trente avant Tarnation. Sauf qu’avec lui, c’est heureusement beaucoup plus ludique.
Avec le recul, on s’aperçoit que Johan, avec maintenant son inséparable Secrets de tournages, est le premier volet de la saga autobiographique du cinéaste. Il lui donnera une suite, près de vingt-cinq ans plus tard, dans une tonalité toute différente, avec On dansait sous les bombes, sous-titré « Deuils croisés », où il mêle le deuil de son ami Jean, mort du sida, avec celui de Beyrouth détruite. Le troisième épisode, Le Caméscope est un tombeau, au sens littéraire du terme, surréaliste pour Jean. Si le précédent chapitre était une sorte d’adieu à la vie, celui-ci est un peu le film de la culpabilité d’un ressuscité, du survivant qui se pose cette obsédante question : pourquoi est-il mort et pas moi ? Avec Un Parfum nommé Saïd, chant d’amour au Maroc et aussi à un beau marocain, le cinéaste retrouve l’alacrité qui irriguait tout Johan. Un nouvel épisode est annoncé, Sexus dei ; espérons que ce ne sera pas le dernier. Avec beaucoup d’habileté sous une apparente naïveté, Philippe Vallois avec ces quelques films – parfois maladroits mais toujours novateurs (beaucoup de spectateurs auront découvert avec Johan les poppers) et émouvants – nous aura fait parcourir quarante ans d’amour gay.
Si les films de Philippe Vallois sont entre autres des inestimables témoignages sur l’évolution de la sensibilité gay en France, il est cependant intéressant de noter combien l’itinéraire de  leur auteur est singulier, alternant une grande naïveté (feinte ?), un optimisme revendiqué et la plus grande noirceur. Comment passe-t-on de la légèreté deJohan au tragique de Nous étions un seul homme ? Là est le grand mystère d’un créateur plus profond qu’il ne veut le laisser croire.
Il faut tout de même prévenir le voyageur dans cette œuvre que même s’il fait fi de tout cynisme, il aura tout même parfois le sentiment de voir Sodome et Gomorrhe filmé par le ravi de la crèche. Il faut également préciser que Johan est dans l’esthétique underground de l’époque. C’est-à-dire filmé souvent avec les pieds. Mais l’hétérogénéité de la réalisation nous offre de belles surprises, tel ce magnifique plan où l’un des truchements de Johan se prélasse lascivement sur un canapé art déco sous une grande toile représentant des nus masculins. Il faut tout de même beaucoup d’ingénuité pour suivre le réalisateur quand il nous parle de New York en nous montrant Barbès ! Philippe Vallois nous apprend qu’il sort de l’école Louis Lumière, la pépinière des chefs op’ français. Alors de deux choses l’une : ou notre cinéaste n’a pas appliqué ses cours pour le tournage de Johan ou l’enseignement de la-dite école s’est grandement amélioré depuis trente ans ! Vallois nous prouvera avecNous étions un seul homme qu’il est capable de faire des « images propres » et même des magnifiques et baroques, en 1991, dans son Nijinski.
Rubrique carnet mondain, on reconnaît, au début du film, Pierre de « Pierre et Gilles » avant leur rencontre.
Laissons le dernier mot à Jean-Louis Bory, grand admirateur de Johan : « Quelles que soient les amours, cette absence entraîne la quête et l’inquiétude. Mais il appartient peut-être aux amours homosexuelles d’ajouter à l’entonnoir tourbillonnant de l’absence : le hors-la-loi qui menace l’amour. Comment lui échapper ? Par la lucidité et la franchise du regard. »

 

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Interview de Philippe Vallois par Hugues Demeusy (La Lucarne)

HD : Bonjour Philippe, racontes-nous comment est né Johan... ? 

PV : Je viens de Bordeaux et, comme tout bon pédé provincial, j’ai débarqué à Paris en 1968 (!), plein d’ambitions et surtout, celle de réussir dans le cinéma. J’avais eu le concours de l’Ecole Louis Lumière à Vaugirard, et j’en ai donc suivi les cours. J’ai eu la chance d’obtenir une bourse d’un organisme (le GREC), pour réaliser mon premier court-métrage, Elisa répète, fait avec des copains de l’école et avec très peu de moyens. Ce court a été projeté à Avignon, lors du Festival. Là, j’ai rencontré Bernard Lefort, qui venait d’être nommé directeur de l’Opéra. Il est tombé amoureux fou de moi. Ensemble, nous avons beaucoup voyagé et j’ai rencontré grâce à lui des personnages remarquables. Mais je ne voulais pas être un gigolo, j’avais le désir de faire des choses. J’ai commencé à réaliser des portraits filmés de personnalités artistiques pour la Gaumont (notamment Marcel Jouhandeau, Hervé Bazin, Ionesco...). J’ai ensuite conçu avec une bande de potes un premier long-métrage intitulé Les Phalènes, où trois filles enfermées dans un appartement voient entrer des personnes atypiques et font leur connaissance. Il y avait entre autres un superbe travesti, Julia, et un jeune routier dont j’étais amoureux. Ce film a été projeté au cinéma le Seine, à Saint-Germain. Très transgressif dans son propos, le film a été interdit aux moins de 18 ans. Je suis ensuite parti aux Etats-Unis où j'ai découvert une nouvelle vision de la vie gay beaucoup plus libérée, déjà obsédée par le culte du corps. J’ai visité New-York, San-Francisco, Los Angeles... J’ai participé à ma première gay pride. En rentrant à Paris, motivé à fond par cette découverte, j’ai eu très envie de tourner un film sur la vie des homosexuels à Paris, afin de normaliser les choses, et de mettre en lumière ce qui était dans l’ombre. 

HD : En effet, il faut se remettre dans le contexte de l’époque, où il n’y avait eu aucun film traitant de l’homosexualité en France. C’était donc un véritabe défi de réaliser Johan. D’ailleurs, Johan était-il un personnage réel ? 

PV : Absolument, je l’ai croisé dans un restaurant. Il était magnifique, habillé de cuir, en militaire, avec du strass, très "mauvais garçon",mais très sensuel au lit. Je lui ai proposé de faire un film sur lui, et sur notre relation. Il a accepté, mais dans sa folie des grandeurs, il a exigé des décors somptueux... Evidemment, je n’avais pas de budget. Par contre, j’avais rencontré un chef-opérateur, François About, gay lui aussi, prêt à me suivre dans l’aventure. Entre-temps, Johan a été arrêté et mis en prison, à la Santé. C’était l’été... J’ai pris la décision de faire mon film sur Johan, sans Johan. Le tournage a donc démarré sans vrai scénario, avec une équipe technique réduite mais efficace, des assistants "amis" et des "acteurs" non professionnels, castés sur les quais ou ailleurs. Au-delà du personnage de Johan, à moitié fantasmé, notamment son expérience dans la légion, on découvre la vie "gay" des années 70, en mêlant fiction et reportages comme cette drague aux Tuileries. Il y avait aussi beaucoup de scènes de sexe "hard", qui ont été coupées pour éviter le visa de censure. Ma voix "off" raconte l’histoire de cette liaison peu ordinaire. 

HD : Etais-tu conscient, en tournant, que tu faisait à la fois ton coming-out, et que tu réalisais un film "historique", témoignage des années 70 et premier film montrant frontalement l’homosexualité ? 

PV : J’étais inconscient, fougueux et très amoureux. J’ai tourné sans véritable fil conducteur, si ce n’est cette quête de la véritable histoire de Johan, avec les moyens du bord... Mes amis assistants étaient très fiers d’être sur un tournage. En ce qui concerne le coming-out que vous évoquez, il faut se remettre dans le contexte des années 70 où les médias étaient très peu nombreux Ce film devait rester dans un circuit "underground", donc, je me suis surtout laissé porter par mon enthousiasme et mon opiniâtreté... et j’ai fini ce film, alors que Johan était toujours en prison ! Il a été distribué dans quatre salles à Paris et une à Marseille. Il n’a pas vraiment eu de succès car, comble de malchance, il y a eu à ce moment-là une canicule insupportable à Paris. Et à l’époque, les cinés n’étaient pas climatisés. Par contre, je suis fier d’avoir été sélectionné par le Festival de Cannes, où le film a été très bien accueilli ! 

HD : Il y a des scènes emblématiques sur les pissotières, les fameuses "tasses", qui sont de véritables documents d’archives ? 

PV : Oui, mais sur le moment, je filmais ce qui faisait mon quotidien, ce que je voyais et ce qui constituait notre vie marginale.. 

HD : Pourquoi cette association entre les images tournées en noir et blanc qui traduisent le quotidien et ces passages oniriques en couleurs, qui font la singularité de ce film ? 

PV : J’avais quelques rouleaux de pellicules couleurs que j’ai utilisés effectivement pour certaines scènes, mais la distinction n’est pas aussi marquée. C’est avant tout un problème de moyens ! 

HD : J’ai la sensation que, plus qu’un film sur Johan, c’est un film qui parle de vous et de vos rencontres. De l’auto-fiction avant l’heure ? 

PV : Peut-être, mais je n’en ai pas été conscient. Il y a eu beaucoup d’improvisation, de scènes inventées... En tout cas, Johan est le catalyseur de ce film. D’ailleurs, vous avez constaté que Johan est interprété par plusieurs comédiens, qui ne sont jamais aussi beaux que le vrai ! On pénètre un peu dans la propre vie de ces garçons. Et pour finir, c’est moi qui interprète Johan, et j’émets l’hypothèse qu’il est peut-être mon double ! 

HD : Les scènes hard ont été rajoutées dans ce DVD : le film est donc livré dans son intégralité.

PV : Oui ! Pour la petite histoire, juste avant d’éditer le DVD, le CNC a retrouvé au fond d’un tiroir une bobine contenant les scènes coupées il y a 30 ans afin d’éviter la censure... Je les ai donc rajoutées dans le DVD. Formidable, non ?

Johan, le film

 


Johan, 2
 
 
Johan 5
 
 
Johan, 3
 
 
Johan, 4


 
Johan 1
 
 
Johan, 6
 
 
Bande annonce en version originale

 

 

Le film

 

 

Voir le film dans une plus grande taille et téléchargez: ICI

JOHAN, JOURNAL INTIME HOMOSEXUEL D'UN ÉTÉ, un film de Philippe Vallois  (réédition augmentée)

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Nous sommes contaminés par l'intolérance islamique.

Publié le par lesdiagonalesdutemps

J'ai dit dans "Tristes Tropiques" [1955] ce que je pensais de l'islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n'était pas tellement éloigné de ce pourquoi on fait aujourd'hui un procès à [Michel] Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle ; ça ne serait venu à l'idée de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu'on pense. [...] Nous sommes contaminés par l'intolérance islamique. Il en va de même avec l'idée actuelle qu'il faudrait introduire l'enseignement de l'histoire des religions à l'école. J'ai lu que l'on avait chargé Régis Debray d'une mission sur cette question. Là encore, cela me semble être une concession faite à l'islam : à l'idée que la religion doit pénétrer en dehors de son domaine. Il me semble au contraire que la laïcité pure et dure avait très bien marché jusqu'ici. »

Claude Lévi-Strauss, Visite à Lévi-Strauss, Le Nouvel Observateur, 10 octobre 2002.

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Harry Anderson

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Harry Anderson

Publié dans peinture

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Kendric Tonn

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Kendric Tonn
Kendric Tonn
Kendric Tonn
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Les désarrois de l'élève Toerless, un film de Volker Schlondorff (réédition augmentée)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Les désarrois de l'élève Toerless, un film de Volker Schlondorff (réédition augmentée)

 

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Allemagne, 87mn, 1966
 
Réalisation: Volker Schlondorff, scénario: Herbert Asmodi d'après Robert Musil, image: Franz Rath, montage: Claus van Boro, musique: Hans Werner Henze
 
avec Mathieu Carrière, Marian Seidovsky, Bern Tischer, Barbara Steele, Alfred Diertz, Lotte Ledl, Fritz Gehlen
 
Résumé
Au début du XX ème siècle, dans un village de l’empire austro-hongrois, un garçon de seize ans sensible et réservé, Toeless ( Mathieu Carrière) devient interne dans un collège réservé aux fils de la noblesse. Les jeunes pensionnaires de cette école militaire sont bien fringants dans leurs uniformes. Il se lie d’amitié avec Beineberg (Bernd Tischer) et Reiting (Alfred Dietz), deux adolescents au caractère tyrannique. A ses heures de sortie, il rend visite à Bozena (Barbara Steele), une prostituée qui apprécie les jeux pervers. Un jour, Basini (Marian Seidowsky), l’un de ses camarades de classe, l'un des seuls d’origine modeste, dérobe de l’argent appartenant à Beineberg. Découvert, le jeune voleur passe en jugement devant ses camarades. Reiting lui propose alors un curieux marché: leur silence auprès des autorités enseignantes contre sa soumission totale. Basini accepte de devenir leur esclave. Toerless observe en témoin, intéressé par le comportement de cette victime consentante. Toerless devient, sans s’en rendre compte, complice des tortionnaires de Basini. Les deux tyrans vont jusqu’à pendre Basini par les pieds devant la classe entière. Lié par sa complicité tacite, Toerless est dans l’impossibilité d’intervenir. L’arrivée de professeurs sauve Basini du lynchage. Effrayé par la férocité de ses camarades, Toerless choisit de fuir, il est ramené par la police. Un conseil de professeurs se réunit pour tenter d’élucider les événements. Beineberg et Reiting parviennent à minimiser leur rôle tandis que Toerless essaie en vain d’expliquer les raisons de sa complicité. Il est jugé trop vulnérable et est rendu à sa famille...
 
 
L'avis critique

 
Pour son premier long métrage, tourné dans un magnifique noir et blanc, comme pour presque tous ses films Volker Schlondorff adapte une oeuvre littéraire. Le cinéaste s'est expliqué sur ce désir de transposer de grands romans au cinéma: << Comme tout le monde, j'ai rêvé d'un cinéma d'auteur, mais j'ai constaté que j'étais plus à l'aise en travaillant sur le texte d'un autre. L'artiste doit refléter ses propres expériences. Il se trouve que la plupart de celles qui m'ont bouleversé ont été des expériences de lecture.>>.
 
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Ici, il s'agit du roman de Robert Musil (1880-1942), largement autobiographique, dans lequel l’homosexualité à une grande place. Schlondorff tournera l’adaptation de deux autres romans dans lesquels l’homosexualité est centrale: "Le coup de grâce" , tourné également en noir et blanc, et "Le roi des aulnes". Il a également adapté « Un amour de Swan » d'après Proust avec Jeremy Irons dans le rôle titre (Pour les proustiens, Il vaut mieux voir l'adaptation du Temps retrouvé par Raul Ruiz) Il semble donc travaillé par le sujet, et paradoxalement, à chaque fois, il s’appliquera à le gommer. Dans ce premier film ont trouve aussi le questionnement sur les racines du mal, thème que le cinéaste reprendra dans ses adaptations du « Tambour » et du « Roi des aulnes ». Le livre de Musil est paru en 1906. Il montre que dès le début du XX ème siècle les germes du nazisme étaient présents dans la société autrichienne, dans ces adolescents jouissant de dominer les plus faibles. En cela le film est typiquement viennois, on y retrouve tous les thèmes chers aux artistes de cette capitale à l'époque où se déroule le récit. Mais Schlondorff ramène le livre de Musil à une fable transparente: Beineberg et Reiting sont les nazis, Basini les juifs et Toerless le peuple allemand lâche spectateur de l’holocauste. Schlondorff met un peu trop en évidence les mécanismes qui conduiront un peuple au nazisme. C'est un constat, on ne comprend pas vraiment la passivité curieuse et la curieuse passivité de Toerless devant ce « bizutage>>.
Les tortures subies par Basini sont montrées comme un mal tout autant que comme un symptôme, une allégorie de ce que deviendra la société allemande, une trentaine d'années plus tard. En gommant l'aspect sensuel de la relation de Toerless avec Basini il ne reste plus pour expliquer l'immobilisme de Toerless qu'une curiosité malsaine de nature purement intellectuelle, philosophique, pour voir comment s’affrontent le bien et le mal en chacun de nous et quel engrenage peut mener les gens à la torture d’un souffre-douleur. C'est un peu trop démonstratif et cela manque recul. Il ne faut pas oublier que Musil a écrit son roman trente ans avant l'arrivée au pouvoir d'Hitler et c'est ce qui fait en partie aujourd'hui sa force mais il est inutile de souligner son aspect prédictif tant il est évident.
 
 
Der junge Törless (1966) directed by Volker Schlöndorff.
 
Le scénario montre bien l'impunité que s'inventent les supposés surhommes et comment le rapport de domination se nourrit de la soumission pour s'accentuer, plutôt que de s'y dissoudre. En passant sous silence la relation amoureuse qui, dans le roman, existe entre Basini et Toerless, né de la nuit où Basini vient dans le lit de Toerless qui se laisse faire ainsi que le quasi viol de Basini par Beineberg et Reiting, Schlondorff affadit considérablement l’oeuvre de Musil en faisant de Toerless un faible alors que dans le roman ce sont surtout ses rapports homosexuels non assumés avec Basini qui font qu’il est bouleversé d'où le titre mais qu’il n’intervient pas de peur que ceux-ci soient découverts. On peut regretter la froideur du film de Schlondorff qui décrit sans la moindre émotion comment on devient tortionnaire au nom d’une supériorité de caste, comment par lâcheté on laisse faire des horreurs au nom de la liberté. Il démontre sèchement, mais efficacement, combien l’indifférence est coupable.Néanmoins on ne peut qu'être stupéfait à la lecture du roman du don d'anticipation de Musil.
A propos de ce film et en particulier sur l'attitude de Torless, en 2014, Schlondorff déclarait à Michel Ciment: << Ce ne sont pas seulement ces deux petits dictateurs qui se trouvent une victime. Ils ne le font pas par pure perversion à la recherche d'un plaisirmais pour terroriser le reste de la classe en désignant  une personne comme étant autre que nous. Cela m'a rappelé le film de Fritz lang où les gangsters, le bas-monde, les voleurs disent qu'il est intolérable qu'un criminel abuse de jeunes enfants, leur mettant ainsi la police aux trousses. Les gangsters doivent l'éliminer pour pouvoir à nouveau dominer leur monde. Dans Torless un personnage est révolté par ce qu'il voit. Mais il est révolté tout en étant intéressé, il ne passe pas à l'acte tout de suite. Il dit qu'il est impossible que des êtres humains se comportent ainsi à l'égard d'un autre. Mais au moment où il veut se révolter, il est trop tard car, en observateur, il est devenu complice.>>.
 
 
Young Törless (Volker Schlöndorff, 1966)
 
 
Dans une lettre à Margarethe Von Trotta datée du 5/12/1974, Marguerite Yourcenar donnait son sentiment sur ce film: << J'ai été sensible à la  beauté de la photographie, nette pour ainsi dire classique de ce film et au jeu jamais exagéré, sauf peut être tout à la fin où le jeune  Torless tire de cette aventure des conclusions qui ne sont pas nettement indiquées dans l'original... J'ai été aussi frappée par la disparition des scènes homosexuelles, ce sujet étant traité de façon si allusive que le spectateur l'entrevoit à peine... Les rapports intimes entre Basini et le jeune Torless, en particulier, m'ont paru tout à fait passé sous silence, ce qui met une sorte de creux au centre du roman et  met plus de vague autour de ce personnage, devenu, pour ainsi dire simple spectateur.>>.
 
 
Autre modification du cinéaste allant dans le même sens, celui d'avoir choisi pour interpréter Bassini un garçon pas vraiment beau, on peut y voir une sorte de Peter Lorre adolescent, aux traits clairement sémites, alors que Musil en fait un personnage plus séduisant physiquement.
 
 
Young Törless (Volker Schlöndorff, 1966)
 
 
Par sa banalisation du mal chez des adolescents, Les désarrois de l'élève Toerless se rapproche de films dont l'intrigue se déroule dans le monde contemporain comme "Bully" de Larry Clark ou "Funny games" de Michael Haneke. Par sa description du lieu clos, le pensionnat avec ses rites et ses pervertions ordinaires on pense aussi à "If " (1968) de Lindsay Anderson avec Malcom McDowell, aux "Amitiés particulières" , à "La ville dont le prince est un enfant" et même à "Another Country" de Marek Kanievska. Le parti-pris de Schlöndorff est toutefois radicalement opposé de celui de Marek Kanievska. Dans le roman de Musil, le souffre-douleur Basini est décrit comme mignon, sexuellement attirant. Torless, lui, est un adolescent à la sexualité en plein éveil dans une école non-mixte; il vit une passion torride avec un autre des étudiants. Il n'était pas à mon sens utile de faire dans le film de Basini un juif, ce qu'il n'est pas dans le roman. Ce qui alourdit encore le coté un peu théorique du film.
 
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Les paroles que Törleß prononce devant ses professeurs, avant de quitter l'école, sont édifiantes. Avec la même froideur qui l'animait lorsqu'il voulait pénétrer certains mystères mathématiques, il explique que l'expérience vécue par Basini, ainsi que le comportement de ses persécuteurs, doivent être acceptés, à défaut d'être compris. Le mal existe naturellement chez l'Homme ordinaire, qui a en lui une part d'ombre, comme les nombres complexes ont une partie imaginaire : Quand j'en ai entendu parlé [du vol de Basini], j'ai trouvé ça monstrueux. Je pensais qu'il fallait le livrer à l'autorité. Mais le châtiment m'indifférait. J'avais un autre point de vue sur tout ça. J'étais pris de vertige [...]. Basini était un élève comme les autres. Quelqu'un de tout à fait normal. Soudain, il a connu la chute. J'avais bien sûr déjà réfléchi à l'humiliation, à l'avilissement, mais sans l'avoir jamais vu. Et puis c'est arrivé à Basini. Je devais admettre que cela existe, que l'Homme n'est pas créé bon ou mauvais, mais change perpétuellement. Qu'il est créé par ses actions. Si nous changeons ainsi, si nous pouvons être victime ou bourreau, alors tout est possible. Les pires atrocités sont possibles. Il n'ya pas de mur entre le bien et le mal. Les deux se confondent. Un Homme normal peut faire des choses horribles. La seule question est : comment est-ce possible ? Je n'ai rien dit pour pouvoir observer. Je voulais savoir comment c'est possible. Ce qui se passe quand un être s'humilie ou fait preuve de cruauté. Hier, je pensais que le monde s'écroulerait. Aujourd'hui, je sais que non. Ce qui de loin semble atroce, inconcevable, se produit simplement, tranquillement, naturellement. Et il faut y prendre garde. Voilà ce que j'ai appris.
 
 
Young Törless (Volker Schlöndorff, 1966)
 
 
La beauté des images est frappante. Volker Schlondorff, alors débutant, il n'avait que 26 ans, avait demandé à Louis Malle, dont il a été l’assistant sur plusieurs films de 1960 à 1965 et avec qui il fut ami jusqu'à la mort de ce dernier, de superviser le tournage. Louis Malle déclara qu'il n'avait jamais eu à intervenir...
 
 
Young Törless (Volker Schlöndorff, 1966)
 
Si tous les jeunes acteurs sont impeccables, le film révèle surtout un acteur de 15 ans : dans le rôle de Törless, éternel incarnation de la passivité devant le mal et l'injustice, Mathieu Carrière qui est tout bonnement stupéfiant. L'adolescent avait déjà joué enfant dans un seul film. Mathieu Carrière continue aujourd'hui une belle carrière même s'il a disparu depuis quelques années des écrans français où il fut très présent dans les années 70. Dans ce film sa beauté à la fois douce et froide crève l'écran? Barbara Steel est exemplaire en pute expatriée au grand coeur, emploi qui la change de celui de victime sacrificielle dans les films d'horreur italiens.
 
 
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Le film a été très important pour l'émergence cinématographique de la nouvelle vague allemande des années 70. Ce beau film est l'un de ses représentants majeurs. Il paraît être une des premières réponses convaincantes au Manifeste d’Oberhausen, un appel lancé quatre ans auparavant, le 28 février 1962 par vint-six réalisateurs et critiques allemands au festival du même nom contre un cinéma allemand poussiéreux, engoncé et encore sclérosé par le trauma de la deuxième Guerre Mondiale. Ce manifeste annonçait la naissance d’un renouveau cinéma allemand en ces termes quasi-révolutionnaires : « Le vieux cinéma est mort. Nous croyons en un nouveau cinéma. » Même si « Les désarrois de l’élève Törless » n’a pas encore le radicalisme de certains films de Rainer Werner Fassbinder ou de Werner Herzog qui vont changer le cinéma dans les années 70.
 
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Né dans une famille de médecinsVölker Schlondorff fait ses études en France. Venu en France à l'âge de 15 ans, pour deux mois, afin d'apprendre le français, il s'est senti si bien dans son collège de jésuites à Vannes (Morbihan) qu'il a demandé à ses parents de l'y laisser. Loin de son pays, il va découvrir en même temps la France, l’univers catholique et l’internat. C’est là qu’il va assister à la projection d’un film réalisé par un ancien élève natif de Vannes, Alain Resnais. « Je ne m’attendais pas à l’horreur de ces images. L’effet produit par Nuit et brouillard à l’époque, en 1957, est tout à fait inimaginable aujourd’hui. Lorsque la lumière est revenue dans la salle, j’étais le seul Allemand au milieu d’une centaine de petits Français tournés vers moi. Je revois encore mes camarades et la façon dont ils me posaient la même question, celle que nous continuons à nous poser : Comment cela a-t-il été possible ? ». Le désir de tourner les désarrois de l'élève Toerless est peut être né ce jour là...
 
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Il a passé ses bacs en France, y est resté dix ans et y a fait ses classes de cinéaste. Il devint l'ami de Bertrand Tavernier, depuis qu'ils se côtoyèrent au lycée Henri-IV. La jeunesse française du cinéaste est turbulente; Roger Nimier le provoque en duel ! Après avoir étudié les sciences politiques, il se forme à l'Institut des Hautes Études cinématographiques. Il devient assistant réalisateur de Jean-Pierre Melville,Alain Resnais et Louis Malle de 1960 à 1965. De retour en Allemagne, il est révélé comme réalisateur par 'Les Désarrois de l'élève Törlessen 1966, qui affirme le renouveau du cinéma allemand et est couronné àCannes. Il se partage ensuite entre des films grand public et desfilms plus intimistes qui sont souvent des témoignages politiques : 'Feu de paille' en 1972, 'L' Honneur perdu de Katharina Blum' en 1975, 'Le Coup de grâce' en 1976, adapté de Marguerite Yourcenar, 'LeTambour', adapté du roman de Günter Grass, en 1979, qui obtient la Palme d'Or à Cannes, 'Mort d'un commis voyageur' en 1985, 'The Voyager', adapté du roman de Max Frish, en 1991 et 'Le Roi des aulnes' dont John Malkovitch joue le personnage principal et qui est une adaptation du roman du même nom deMichel Tournier, paru en 1970 et couronné du prix Goncourt. Après 'La Servante écarlate' et d'autres importantes productions, Völker Schlondorff tourne en 2000 dans son pays natal 'Les Trois Vies de Rita Vogt', et va monter les marches de Cannes en 2007 avec son film 'Ulzhan' dont l'acteur principal est Philippe Torreton et qui est présenté en hommage du 60e anniversaire du Festival. Le cinéaste est marié à Margarethe von Trotta. Elle est la scénariste de plusieurs de ses films. Pour en savoir plus surVölker Schlondorff, il suffit de lire ses très intéressantes mémoires,Tambour battant parues aux éditions Flammarion en 2009.
 
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Le film a reçu le Prix de la Critique internationale au Festival de Cannes 1966.
Aux USA le fameux éditeur Criterion a édité le film en dvd.
 
Nota: Merci à Alain de m'avoir procuré ce film qui fut longtemps invisible.
 
 
Jeune Törless 7

 

 

 

Jeune Törless 8

 

 

 

Jeune Törless, 2

 

 

 

Jeune Törless, 4

 

 

 

Jeune Törless 1

 

 
Jeune Törless, 3
 

 

Jeune Törless 5

 

 
Jeune Törless, 6
 

 

Bande annonce en version originale

 

 

 

 

Le film

 

 

 

 

Voir le film n la plus grand et le télécharger ICI

 

Commentaires lors de la première édition de ce billet:

Ismau20/03/2014 21:56

Vous avez précisément ravivé les souvenirs d'un film et d'un livre qui comptèrent beaucoup pour moi . Tous deux aussi forts : le livre peut-être un peu plus parce que plus subtil et plus complexe ;
le film à cause du talent de Schlondorff et surtout de la merveilleuse incarnation de Mathieu Carrière . Pour une fois, j'étais contente de la couverture de mon livre de poche, avec une photo du
film ( c'était rare je crois en 74, de mettre une photo en couverture ) où Törless apparaît au fond d'une sinistre salle d'étude toute en voûtes . Mathieu Carrière, je ne me souviens
malheureusement pas de l'avoir revu dans les films cités, mais seulement dans « La femme de l'aviateur » de Rohmer où son rôle est mince et fuyant, mais aussi beau que mystérieux, fait
pour lui.
A propos de Michel Ciment, je suppose que vous avez vous aussi écouté la récente émission de Projection privée, où Schlondorff était invité : très intéressante ( les citations en sont-elles
extraites ? )

 

lesdiagonalesdutemps20/03/2014 22:52



On peut voir également Mathieu Carrière dans le Coup de grâce du même Schlondorff adapté de Yourcenar. C'est à mon avis son meilleur film avec "Les faussaires", film qui se passe au Liban et qui en son
temps avait soulevé une grande polémique car le cinéaste aurait utilisé de vrais cadavres. Schlondorff est un cinéaste intéressant (je n'ai pas vu tous ses films mais beaucoup), il ne rate jamais complètement un film mais il faut dire en revanche qu'il en réussi rarement un complètement. La critique à mon avis a été beaucoup trop sévère pour son "Roi des aulnes" d'après Tournier avec un très bon Depardieu et le gamin qui jouait dans l'excellent L'élève (il doit y avoir un billet sur ce film sur le blog). En parlant de film que j'ai chroniqué il y a aussi "La croisade des enfants
de Wajda dans lequel on peut voir le très jeune Mathieu Carrière (dans La jeune fille assassinée on le voit tout nu! mais il est plus vieux).


Oui et non la citation vient bien de l'émission de Michel Ciment mais via la transcription dans le trimestriel "France-Culture papier. Dans le Positif de mars il y a une interview de Niels
Arestrup à propos de Diplomatie (billet à suivre) le dernier film en date de Schlondorff.

Alain.M

20/03/2014 04:16

Bonsoir
pour ceux à qui cela intéresse le film complet (The flavor of Corn) et en ligne sur you tube en version originale sous titré français à l'adresse (http://www.youtube.com/watch?v=DrupTI-E_Xs)

Alain.M

 

lesdiagonalesdutemps20/03/2014 07:14



merci pour ce lien.


Sixte

19/03/2014 02:51

Vous n'êtes jamais aussi bon que dans vos écrits sur le cinéma, je vous le redis. Merci donc pour cette revue du film Toerless, un film que moi aussi j'ai vu en salle lors de sa sortie. Un choc. Je
ne partage pas votre avis, ni celui de Maîtresse Yourcenar : le fait de gommer (un peu) la sexualité (ils se retrouvaient dans le lit etc.) rend encore plus fort et lourd de sens ce qui est
montré. Et ce n'est pas un paradoxe, vous le savez bien.
Pour la judéité du personnage de la victime, c'était tellement tentant, et tellement vendeur, que Shloendorf n'a sans doute pas eu d'autre choix. D'ailleurs depuis, citez-moi un film qui n'ait pas
recours à ce genre de truc pour boucler son budget ?

 

lesdiagonalesdutemps19/03/2014 07:43



C'est pour cela que dorénavant souvent je préfère lire. Shloendorff en fait souvent trop comme dans le récent "Diplomatie" pour lequel, si je suis courageux je vais me fendre d'un billet.


renaud

18/03/2014 23:07

triple, même quadruple choc que ce film...
Ces désarrois qui éveillèrent des émois,
La découverte de Volker Schlondorf..
Barbara Steele en NB, sortie de la Hammer et de Mario Bava,
Et Mathieu Carrère... qui m'a également marqué dans un film probablement oublié aujourd'hui... Le petit matin de J.G Albicocco avec l'époustouflant trio M. Carrère, Catherine Jourdan et Madeleine
Robinson...

 

lesdiagonalesdutemps19/03/2014 07:37



En ce qui me concerne je n'ai pas oublié ce beau film ni le roman dont il est tiré pas plus que la jeune fille assassinée de Vadim, film vu à sa sortie en 75, je crois et pas revu depuis dans lequel Mathieu Carrère était à la fois sensuel et inquiétant.


 

 
 

 

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Maciej Pawłowski photographié par Franek Bernady

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