Soudain l'été dernier de Tennessee Williams à l'Odéon mis en scène par Stéphane Braunschweig

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Soudain l'été dernier de Tennessee Williams à l'Odéon mis en scène par Stéphane Braunschweig

Soudain l'été dernier est un concentré de Tennessee Williams. On y retrouve toutes les obsessions et les fantasmes du dramaturge: homosexualité clandestine, névrose narcissique, lobotomie, femme prédatrice et homme veule, pouvoir de l'argent, matriarcat castrateur, métaphores animalières, décadence d'une famille, course inéluctable vers la déchéance et la mort...

Ceux qui connaisse l'adaptation cinématographique de la pièce par Mankiewicz, totalement infidèle à l'oeuvre de Tennessee Williams feront bien de l'oublier.

Soudain l'été dernier de Tennessee Williams à l'Odéon mis en scène par Stéphane Braunschweig

Le rideau s'ouvre sur un jardin luxuriant, une jungle que l'on pourrait situer en Louisiane. Nous sommes dans les années 30. La date de 1935 est clairement citée. Madame Venable (Luce Mouchel) la riche propriétaire des lieux a, soudain l'été dernier, perdu son fils Sébastien, fils unique et adoré. Sébastien était un jeune poète, enfin pour sa mère, car il écrivait un poème par an et n'était plus si jeune que cela; il avait quarante ans. Il est mort dans un pays lointain dans des circonstances mystérieuses et atroces. Il était accompagné par sa jeune cousine, Catherine (Marie Raymond). La jeune femme qui n'était déjà pas un modèle d'équilibre avant le drame est depuis fort perturbée et réside dans une clinique. Madame Venable ulcérée par le récit que fait Catherine de la mort de Sébastien, va la revoir pour la première fois depuis la perte de son fils. Cette mère dévasté a fait venir un jeune psychiatre, le docteur Cukrowicz (Jean Baptiste Anoumon) en vu de lobotomiser Catherine. La pièce commence par la conversation entre madame Venable et le médecin. Dans les actes suivant la pièce va prendre la forme d'une psychanalyse de Catherine par le docteur Cukrowicz.

Soudain l'été dernier de Tennessee Williams à l'Odéon mis en scène par Stéphane Braunschweig

La complexité psychologique des principaux protagonistes de cette histoire, à commencer par celle du grand absent, Sébastien, va se révéler petit à petit au fil de la représentation. On comprendra qui était Sébastien. La lecture de "Soudain l'été dernier" par Stéphane Braunschweig laisse une grande latitude au spectateur. Il ne prend pas parti. Il permet à chacun juger si le récit de la mort de Sébastien par Catherine est de l'ordre du fantasme, de la métaphore ou si c'est la vérité.    

Soudain l'été dernier de Tennessee Williams à l'Odéon mis en scène par Stéphane Braunschweig

La mise en scène de Stéphane Braunschweig utilise bien la vaste scène de l'odéon, ce qui n'est pas une mince gageure pour un théâtre aussi statique que celui de Tennessee Williams. Il est en cela bien aidé par le beau décor, celui d'un jardin fantastique fidèle aux didascalies de l'auteur. Il est dommage que, pour le dernier acte, descendent des parois figurant lourdement une cellule capitonnée d'un asile d'aliénés, parois qui amputent le luxuriant jardin.

La mise en scène naturaliste sert bien la pièce, mettant en exergue la folie à la fois de madame Venable et de Catherine. Si la scénographie est convaincante il est dommage que Braunschweig ait voulu absolument faire le malin en distribuant le rôle du docteur à un noir, Jean Baptiste Anoumon, par ailleurs excellent comédien. C'est un contre sens absolu, comment imaginer un noir, d'origine polonaise de surcroit, médecin aliéniste, chef de service dans un hôpital du sud des Etats-Unis en 1935. Autre erreur de casting, celle d'avoir attribué le rôle du frère de Catherine, un jeune étudiant veule à Glenn Marausse, lui aussi très bon acteur, mais qui accuse bien ses trente ans. Il ne manque pourtant pas de jeunes comédiens de vingt ans talentueux d'autant que le rôle n'est pas très exigeant. Il en va tout autrement pour les partitions de madame Venable et de Catherine, deux rôles extrêmement exigeants tenus par deux actrice Luce Mouchel et Marie Raymond, que je ne connaissais pas, et qui sont exceptionnelles.

Malgré ces quelques réserves ce Soudain l'été dernier est un grand Tennessee Williams bien mis en valeur par Stéphane Braunschweig.  

Soudain l'été dernier de Tennessee Williams à l'Odéon mis en scène par Stéphane Braunschweig

Commenter cet article

Romain 01/05/2017 13:05

Bonjour,

Comme toujours, votre site est une bible virtuelle qui donne corps à nos rêves communs pour un monde plus intelligent, moins théâtral, quoique la vie ne puisse en être dépourvue.

Tout comme vous, j’ai assisté à la pièce à l’Odéon et moi, qui aime profondément Tennessee Williams, je dois dire que Braunschweig, une fois de plus, est passé à côté, totalement, entièrement. Et ce n’est pas le talent des interprètes qui mettront du bémol dans mon commentaire. Encore une fois, donc, il ne semble pas exister en France un metteur en scène qui non seulement ne comprend pas la pensée de Williams, mais qui s’usurpe lui-même pour faire oublier son impossibilité de saisir l’importance des métaphores de Williams. Pour Braunschweig, qui lorsqu’il dirigea la Colline avait dit qu’un auteur bon était un auteur soit mort soit allemand, je trouve son opportunité caractéristique de son approche bourgeoise du texte, appuyée par une scénographie et une mise en place plastique surannée. Il est évident qu’il n’a pas compris les liens psychologiques, qu’il a transféré ses incompréhensions sur le jeu des comédiens, qui, s’ils sont bons ailleurs, sont pivotés ici par télécommande, à l’image de ce mur capitonné qui, seule trouvaille miraculeuse, s’enclenche comme si les moyens suffisaient. C’est d’autant plus dommageable que Williams est souvent décrié à tort comme un auteur ringard, alors qu’il suffit de réaliser combien il est doté d’un pouvoir de psy combiné à celui d’un peintre. Une alchimie rare qui ne nécessite pas une scénographie imposante, bien au contraire.

Quant à l’emploi de l’acteur noir, je ne vois pas en quoi cela poserait un problème. Et à ce titre, comme c’est dommageable qu’en 2017 nous en soyons à se poser de telles questions. C’est outrageant pour l’intelligence, pour le théâtre de Williams, pour le théâtre tout court. Cela me fait penser à cette histoire de Koltès assistant à une représentation de sa pièce « Dans la solitude des champs de coton », en Allemagne, dont le metteur en scène n’avait pas trouvé mieux que de peinturer un acteur blanc. Ce qui le fit rager et lui fit prendre la décision de contrôler les mises en scène à venir. Certes, ce cas d’acteur noir n’enlève pas le fait que les comédiens de Braunschweig ne jouent pas, mais disposés selon un confort visuel de vieil esthète du théâtre, comme on ajoute une couche inutile de snobisme sur une scène d’horreur.

lesdiagonalesdutemps 01/05/2017 18:53

Une approche bourgeoise du texte!!! On croirait lire une vieille critique brechtienne de Bernard Dort. Vous ressuscitez une époque que je croyais à jamais défunte. L'erreur de Braunschweig n'est pas le naturalisme de sa scénographie mais qu'en employant un acteur noir dans le rôle du médecin d'être rentré en contradiction avec toute sa mise en scène. Le parallèle Tennessee Williams Koltès n'est pas judicieux. La pièce de Williams est précisément datée d'où l'ineptie du choix du comédien noir. Les pièces de Koltes sont intemporelles et permettent une beaucoup plus grande souplesse dans la scénographie pour cette raison.
Si la déclaration de Braunschweig est vraie c'est une belle connerie... Ceci dit Williams est mort.
Le seul point avec lequel je suis en accord avec vous est que Tennessee Williams n'est pas un auteur ringard.

xristophe 02/04/2017 18:12

Après 40 ans le silence soudain de Pépito... Voilà au moins une sanction dont l'Odéon se souviendra

lesdiagonalesdutemps 11/04/2017 10:39

En ce qui me concerne c'est une représentation mémorable. Espérons qu'elle annonce d'autres reprises de l'oeuvre de Tennessee Williams qui est délaissé en France ce qui n'est pas le cas partout. Il me semble qu'une Pléiade de son oeuvre aurait été plus justifiée que celle de Tournier ou encore plus de d'Ormesson...

ismau 21/03/2017 17:42

Une semaine avant de lire votre critique, j’avais écouté Braunschweig dans cette émission : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/stephane-braunschweig-quelque-chose-de-tennessee?xtmc=soudain%20l%27%C3%A9t%C3%A9%20dernier&xtnp=1&xtcr=2
Ce qu’il disait de sa lecture de la pièce, et de sa mise en scène, m’avait beaucoup intéressée . Il était fait mention bien sûr des décalages avec l’adaptation de Mankiewieks, dont j’avais gardé un bon souvenir comme des autres Tenessee Williams que j’avais pu voir ( uniquement au cinéma ) . L’émission "La Dispute" que je viens d’écouter, est aussi fort intéressante . https://www.franceculture.fr/emissions/la-dispute/spectacle-vivant-une-saison-en-enfer-soudain-lete-dernier?xtmc=soudain%20l%27%C3%A9t%C3%A9%20dernier&xtnp=1&xtcr=1
Sauf pour les effets sonores, la plupart des intervenants sont élogieux, comme vous, et sans être gênés par l’acteur noir – au contraire … ils s’en expliquent, comme ils s’expliquent sur la force et l’actualité inattendue du texte de Tennessee Williams .

lesdiagonalesdutemps 12/04/2017 08:36

Il ne fallait pas attendre des intervenants de la Dispute (que je vais écouter dans les jours qui viennent) qu'ils n'approuvent pas le choix aberrant d'un acteur noir (qui est très bon je le répète) pour le rôle du docteur tant ils sont toujours poisseux du conformisme du triangle des Bermudes cher à Michel Ciment (le triangle pas le conformisme).

gaston-phébus 21/03/2017 12:10

j'avais bien aimé le film "Boom" avec Elisabeth Taylor et Richard Burton qui traitait de la mort d'après une pièce de Tennessee Williams, dont le titre (très long) commençait par "The milkman........etc"

lesdiagonalesdutemps 12/04/2017 08:32

C'est un film bien oublié que j'avais moi aussi bien aimé à sa sortie, pas revu depuis, mais je crains que son baroquisme risque aujourd'hui d'être daté dans le mauvais sens du terme.

pépito 19/03/2017 17:11

j'ai détesté ce spectacle... à mon sens, on ne peut pas (plus ?) monter T. Williams en France... tout est tellement sur-écrit qu'on se bute systématiquement à notre vécu... je n'aime pas beaucoup Braunschweig en général mais là, on est dans le grand n'importe quoi... il suffit de jeter un oeil à la bible du spectacle pour avoir un aperçu de l'insondable prétention du monsieur... T. Williams est un auteur des années 50 et rien de plus... il faudrait des relectures comme celles de Warlikowsky pour y insuffler un tant soit peu de vie... tout y sonne faux... du décor pompeux à l'épouvantable jeu des comédiens (on dirait un épisode de "plus belle la vie" !!!) et il ose faire appel à la tragédie grecque... la pièce est mal écrite et mal construite (comme l'est globalement son oeuvre, faut tout de même le reconnaître)... pas étonnant que TW n'aie pas aimé le film de Mankiewicz, celui-ci la magnifie... la BBC en a également fait une adaptation avec Maggie Smith qui va dans le même sens... rayon faux cul, Braunschweig tente de gommer le racisme du texte en incarnant le médecin par un acteur noir... mon cul, oui ! je me suis précipité hors de la salle sans applaudir une fois le noir tombé sur la salle... ce qui ne m'était jamais arrivé à l'Odéon en près de 40 ans de fréquentation de la salle...

lesdiagonalesdutemps 19/03/2017 18:18

Je suis en total désaccord avec votre commentaire que néanmoins je vous remercie grandement d'avoir posté. Tennessee Williams dont j'ai vu beaucoup de pièces, sans oublier les adaptations cinématographiques (y compris Boom de Losey que je ne vous recommande pas) est un grand auteur. On serait bien en peine de trouver l'équivalent dans le théâtre français dans ces années 50 (le meilleur d'Anouilh était déjà passé) période, période que vous semblez abhorrer alors qu'en ce qui me concerne je la considère comme les derniers feux de la civilisation occidentale. Contrairement à bien de ses pièces, dans "soudain l'été dernier", Tennessee Williams n'a pas fait trop long, même si on aurait pu couper une dizaine de minutes. Dans "Soudain l'été dernier" Il y a une vrai progression dramatique et notre vision des personnages évolue au fur et à mesure que se déroule la pièce ce qui sont les deux critères principaux pour juger si une pièce est bonne ou non. Je trouve le parallèle que fait Braunschweig avec Ibsen dans le programme tout à fait pertinent comme dans "La maison de poupée" nous sommes en présence de personnages prisonniers d'eux mêmes et des contraintes de la société. Seul point d'accord avec votre commentaire l'absurdité d'avoir confié à un acteur noir le rôle du médecin. Je ne vois pas en quoi la pièce est réellement raciste, Catherine dit seulement que Sébastien voulait voir des blonds car il en avait assez des bruns (ou noir) mais on ne dit pas qu'il ne les aimait pas on peut même subodorer l'inverse puisqu'il avait choisi cette destination. Comme Sébastien j'aime bien changer de couleur...

tabuteau 19/03/2017 09:59

je ne connais l'œuvre de Tennessee Williams "Soudain l'été dernier" qu'au travers du film de Joseph Mankiewicz.
Est-ce insuffisant ?

lesdiagonalesdutemps 19/03/2017 14:28

C'est d'autant insuffisant que Tennessee Williams n'aimait pas du tout le film de Mankiewicz qui est néanmoins un bien bon cinéaste et pas maladroit en ce qui concerne les adaptation de pièces de théâtre, voir son "Jules César" ou "Le Limier" qui je crois est son dernier film. Tennessee Williams, en dépit de l'aura du cinéaste et de la distribution prestigieuse du film s'estimait trahi, à juste raison par le film qui a la très mauvaise idée de plus ou moins montrer la fin de Sébastien, ce qui tue l'ambiguité de la pièce sur le personnage. Et puis il vaut toujours mieux voir une oeuvre dans sa forme originelle. Autre trahison de taille par le cinéma du théâtre de Tennessee Williams, La chatte sur un toit brûlant le film remplaçant l'homosexualité par l'alcoolisme! Il a été plus heureux dans les transposition cinématographique avec "La nuit de l'iguane", Un tramway nommé désir"ou surtout avec "La ménagerie de verre" avec Paul Newman derrière la caméra.