quelques tableaux de Jean Cocteau

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Ulysse et les sirènes
 

 

 

15 septembre 1951
L'atelier Bouret d'Aubusson m'écrit que par manque de travail il entre en chômage. Je vais lui confier l'exécution d'Ulysse et les sirènes. Une toile ne peut être aussi coûteuse que la Judith.
 
Note de Cocteau dans l'exposition de Nice, Galerie des Ponchettes : "Ulysse s'est fait attacher au mât et mettre de la cire dans les oreilles. Un matelot couché a enfoncé son bonnet jusqu'aux oreilles.. Les sirènes bondissent, chantent, s'étonnent de leur insuccès. L'une d'elle arrive de loin, à toute vitesse".

8 novembre 1951
Rangements épuisants. partons demain matin par la route. Lettre d'Aubusson très drôle: "Nous commençons la tête à Ulysse."

Francine veut commander à Aubusson un second exemplaire de la tapisserie Judith et Holopherne.
 

La Tentation sur la Montagne

16 septembre 1951
Je crains que la peinture ne m'attaque les doigts. Beaucoup souffert des doigts cette nuit. Je voudrais pourtant peindre au retour de Paris une grande toile: Jésus tenté par Lucifer, où toutes les formes seraient inscrites dans des triangles.
 
Note de l'exposition niçoise de 1953:
"Jésus écoute Satan qui lui offre le monde visible. Il écoute à peine. Son regard est ailleurs."
On notera à gauche la présence du petit tableau Les yeux vairons, présenté plus loin.
Dimanche (29 septembre 1951) 
Je commence à préparer mes dessous sur isorel pour La Tentation sur la Montagne. Préparatifs à l'essence. Ensuite je vernirai au vernis à retoucher. Ensuite je peindrai dessus par couches successives.

3 octobre
J'ai recommencé la Tentation sur la Montagne dans un style beaucoup plus dur. Je me laissais aller à peindre en n'y ayant aucun droit. Il faut que je remplace la science de peintre par une autre science de poète. Il faut que mes sources de lumière viennent de l'esprit.

6 octobre
Travaillé ce matin à l'arbre et au ciel. J'ai peint la nature morte (verres de vin rouge, pomme, cruche)dans un style fruste et réaliste pour souligner l'irréalisme du reste. (Les triangles -la robe du Christ de deux rouges différents - le Satan frisé -l'auréole transparente.) Le ciel qui a l'air fou est une copie exacte du ciel de la Côte le soir où les Castaing sont venus à Santo-Sospir, la semaine dernière.
 
lundi 8.
Je vois bien dans quel sens un peintre pousserait le tableau sur lequel je me fatigue. Mais une retouche en entraîne une autre et ainsi de suite. Ma seule chance est de réussir du premier coup. (La pomme sur la table). Il suffisait d'un peu de jaune clair pour qu'elle vive. J'eusse aimé naître peintre. Ecrire n'est pas un vrai travail.
 
Le difficile est d'obtenir un relief, une profondeur avec cette volonté de triangles plats. Peut-être faudra-t-il donner des lumières dans les surfaces plates. (Les deux rouges de la robe du Christ.)
 
Croquis des triangles de la construction dans Le Passé défini


 
11 octobre 1951
Aujourd'hui Spiro (peintre d'origine hongroise résidant à Beaulieu) est venu. Il m'a fait vernir la nature morte de la table. Les deux verres de vin rouge. La pomme. La cruche. Je ne vernirai pas la nappe triangulaire. Je vernirai le reste. Spiro me conseille de vernir au vernis à retoucher ( où les couleurs revivent comme les coquillages dans la mer) et de revernir la nature morte au vrai vernis, afin qu'elle arrive au maximum de relief.
J'avais travaillé les figures du Christ et du Satan. Le Satan est charmant, comme de juste. C'est un Satan qui sort d'Ecbatane. Un des Satans adolescents de Verlaine. Il parle, il parle, il démontre, il cherche à convaincre. Le Christ écoute, mais il écoute d'ailleurs et d'une oreille. J'ai pensé si intensément chaque millimètre de cette toile qu'il en résulte que la toile pense.  Cela remplace le métier de peindre qui me manque, quoique Spiro en dise. Il est dommage que cette planche soit si lourde. Je voudrais la faire transporter à Munich. Elle donnerait un sens à l'ensemble. Cette grande composition résume les recherches de ces six derniers mois et si je m'acharne à peindre, c'est d'elle que je repartirai, sur elle que je reprendrai mon élan. C'est une grosse planche tremplin.

 
 
Max Jacob a raison de dire: "un tableau tourne, tourne, tourne. Quand il ne tourne plus, c'est qu'il est fini?" Mon tableau s'est arrêté de tourner ce matin. je ne peux que renforcer des touches, rendre des surfaces plus lisses, ombrer encore le paysage vu à vol d'oiseau. C'est un tableau bien raconté. Un tableau de poète. Les seuls auxquels je puisse prétendre. Spiro a remarqué le fusil vert pâle formé par le ciel entre les bras du Satan irisé. Le Satan feint le charme et il vise le Christ avec ce fusil. On dira sans doute encore que ce Satan est un "nègre". Les gens prennent toutes les figures sombres pour des nègres. Je constate de plus en plus combien les gens voient mal ce qu'on leur montre, ne jugent que d'un oeil et vite. Je plains les peintres qui cherchent des spectateurs compréhensifs. Je n'expose pas. Je m'expose. Je m'expose même au ridicule.



14 octobre
Cette nuit, j'ai peint les crocus. L'un sous la chaise de Satan, comme s'il sortait de sa cheville, l'autre à l'extrême droite entre la robe du Christ et le paysage. Spiro m'aillant fait remarquer, pendant qu'on photographiait que la main sombre de Satan avait l'air de toucher la joue du Christ, j'ai éclairé cette main. Il est possible que je change sa pente et que je découvre le doigt tendu. Sur la main droite du Satan et sur le poignet gauche et la saignée gauche j'ai peint des veines
comme sur la main du David de Michel-Ange. Il faudrait le rendre très humain malgré sa couleur animale, très terrestre (Prince de ce monde). Par contre le Christ, traversé par des lumières et des formes du paysage est à moitié là, à moitié ailleurs.
 
 
17 octobre
La planche d'isorel de La Tentation du Christ commence à jouer, à se tordre. S. suppose que c'est la monture de bois...



 

Femme endormie et son étude

 

 

 

 


dans l'exposition Les Méditerranéens, ces tableaux cohabitaient avec quelques œuvres majeures réalisées pendant l'exposition des Ponchettes et largement commentées dans le Journal. 

Mme Favini et sa fille 

 

Dans Le Passé défini (journal de Cocteau), le première référence à madame Favini apparaît, probablement dans un échange avec Picasso, le 21 octobre 1951:
"Vous ne trouvez pas que madame F. est bête? Oui, elle est très bête. Comme tout le monde". Une note qui l'identifie compare le personnage au compositeur Rufus, auteur du pantodrame Das Kreutz, inventé en 1934 pour l'amusement d'Igor Markevitch, ou, dans les années 40 au général Clapier.

13 février 1953:

Le veau d'or est toujours de boue. 

La préfète me demande: "Continuez-vous à peindre?" Je réponds n'importe quoi: "Il faut que je fasse le portrait de Mme Favini. -Alors vous irez à Milan? -Bien sûr." Etc. Mme Favini commence à prendre forme. Sans doute serai-je obligé de faire le portrait de Madame Favini. Ensuite, elle existera. Elle aura chez elle des tableaux superbes. Elle ne supportera que la musique de Schönberg. Elle aura un mari qui gagne une fortune immense dans les chaussures. Il est possible que Thérèse me dise un jour: "Mme Favini a téléphoné".

René Bertrand viendra me voir à quatre heures. Thérèse lui a dit au téléphone que j'étais sorti. "Pourquoi lui avez-vous dit que j'étais sorti puisque je sors pas?" -Parce que Monsieur dormait". Et elle ajoute: "Une impératrice indochinoise a demandé si La Tentation sur la Montagne était à vendre."
...

Mme Favini, née Torsenu.

18 février
J'ai commencé le portrait de Mme Favini et de sa fille. Tout vient par triangles et courbes qui s'y inscrivent.
En somme, pour lire un poème de moi (Le Chiffre Sept par exemple) pour voir une de mes toiles, il faudrait un Champollion qui découvre le secret de l'écriture. Il l'enseignerait aux autres et à moi-même. Je m'exprime par hiéroglyphes.

22 février
Je compte refaire toute la grande toile de madame Favini. Dans ce portrait imaginaire, il faut plus d'audace. Une grande caricature peinte dépassant le style de la caricature.

Style de madame Favini: "c'est dépassé" - "Je le trouve un peu trop subjectif" -"Il n'est pas atonal." -"D'Annunzio, tout de même..." -"J'aime à mettre Favini dans ses petits souliers" ou "Je te vois venir avec tes gros sabots." (Favini s'est enrichi dans les chaussures.)
Lucia dit: "Papa est un B.O.F. -Allons, allons dit sa mère, laisse ton père tranquille, petit diable." -J'ai donné à ma fille des jouets superbes. Elle n'aime jouer qu'avec le Fly-Tox." -J'adore les cheminées d'usine et les bijoux." -"Mon mari a acheté des vieux trucs de Picasso." C'est Favini qui m'a commandé le portrait. Je me demande pourquoi.)
Les Torsenu étaient une famille de gros industriels de Nantes. Madame Favini en a gardé la précision dans le chiffre. Elle dit par exemple: "Le fisc a essayé de nous avoir. Il peut courir." Très liée avec maître Machiavel, avocat du parti communiste. "Ma femme, dit Favini, est une véritable Joconde moderne. Quand elle sourit, elle me fait peur."  Elle: "Leonardo était un touche-à-tout, un fantaisiste. Je déteste le fantaisistes. Je m'arrête à Schönberg." -"Paul Valéry m'amuse à cause de son enfantillage." Très déroutante, très hautaine -très péremptoire: -"Le palais Farnèse est un vrai bric-à-brac. je n'y vivrais pas cinq minutes. Je ne m'en suis pas cachée à l'ambassadeur." -"Le pape a du chic." -"La reine d’Angleterre fait bien son boulot. Je ne le ferais pas, mais il faut reconnaître qu'elle le fait bien." Le noir et le vert pâle sont ses couleurs. Elle ne porte que des perles. "On n’attrape pas les perles avec du vinaigre." En posant elle me parle de ses ancêtres: "Les Torsenu sont des échevins." -"J'ai fait arranger mes oreilles par Claoué. Je ne m'en cache pas. Je trouve ridicule qu'on cache ce genre de choses."
Quelquefois, elle est méchante: "Je crois qu'on a décoré Colette. Quel est le nom du décorateur?" Quelquefois, elle minaude: "Je suis une provinciale. Une pauvre provinciale. Racontez-moi ce qui se passe à Paris. En est-on encore aux abstraits?"

25 février 1953

Au sujet de madame Favini, Picasso dit qu'il passe son temps, dès le matin, avec Sabartès (son secrétaire) à inventer ce genre de fables et à leur donner corps. C'est le meilleur exercice pour l'imagination. Il dit : "on ne peut inventer que ce qui existe." C'est pourquoi ce qu'on invente finit toujours par être réel.
...
Couvert toute la toile Favini. Maintenant il faut peindre.
Madame Favini : "Je ne sais pas d'où ma fille peut tenir son profil de couteau à poisson."

4 mars

Presque terminé le portrait Favini. J'écrivais à Françoise (Gillot, compagne de Picasso): "cette femme de tête s'est arrangée pour que la pointe de sa collerette coïncide avec la boule du lustre entre celle de la lune (par Scarpia) de sa boucle d'oreille, de sa bague et du Fly-tox de sa fille -choses auxquelles je n'aurais jamais pensé moi-même.

Pâle et rouge d'ongles
Madame Favini
N'en a jamais fini
Entre les boules et les angles
Avec lesquels sa grâce jongle.

Madame Favini : "Faites bien les taches de rousseur de ma fille. Il faut qu'elle sache un jour combien elle a été laide."

Notice (inédite, fonds de Milly, citée en annexe du Passé défini, Tome II)

Madame Favini, née Torsenu, est originaire de Nantes. "Ma famille dit-elle est une famille d'échevin." Monsieur Favini a fait une considérable dans les chaussures. Leur fille Lucia (est rousse. Elle) refuse des jouets magnifiques. Elle ne s'amuse qu'avec le Fly-tox. Madame Favini ne supporte que Schönberg et que Rilke. Elle affirme cependant être de l'"âge atomique". Son mari dit d'elle : "Ma femme est une Joconde moderne" En outre, madame Favini est la protectrice du célèbre peintre de marines et ancien futuriste, Scarpia. Voilà en quelques lignes, une esquisse de cette femme de tête, dont j'expose le portrait.

POEME

La Signora Favini
Assise dans ses triangles
Noble jusqu'au bout des ongles
Interroge l'infini.


7 mars

Matisse me téléphone qu'il a été (sic) hier voir l'exposition et qu'il a trouvé la tapisserie splendide.

15 mars 1953

J'ai été déjeuner  à Vallauris chez Picasso...
Favini, les rapports de madame Favini et de maître Machiavello, l'avocat communiste de Milan. Nous avons beaucoup parlé de cette famille et du danger de connaître des gens pareils.
... Avant-hier, comme j'attendais Jacques Ibert, on m'annonce un monsieur et une dame. J'ai cru que c'était les Ibert. Je me trouve en face d'un couple que je ne connais pas. La dame me dit:" Nous venons de la part de madame Favini." C'était Solange Morin, envoyée par Françoise.

17 mars
Matisse m'avait téléphoné: "Votre tapisserie est splendide". Picasso la passe sous silence. Il m'a semblé comprendre que cette réussite lui était insupportable. Il m'a surtout parlé des dessins de Francine et du portrait de madame Favini qu'il trouve supérieur à tout le reste.

Jeudi (26 mars)
Madame Favini. J'avais envoyé à Picasso cette dépêche de Milan : "Exige excuses et auto-critique de Cocteau pour mon portrait. Compte sur votre témoignage. Léonor Favini."

Et voilà, comment, proche de sa fin, madame Favini acquérait un prénom, celui de Léonor... Fini, laquelle illustrait justement le poème La Galère de Genet. 

La Naissance de Pégase


3 avril 1953
Depuis quatre jours je m'acharne sur la grande toile : Naissance de Pégase. Organisation de lignes d'une difficulté extrême. J'ai pu tout établir ce matin. Je n'ose pas commencer à peindre. Je sais ce que je dois faire -mais je me demande si j'en serai capable. Il y a un an que je rêve sur ce tableau. J'aimerais arriver à réussir le tableau littéraire, type.


8 avril 1953

En mon absence j'ai demandé à Doudou de peindre le crabe esquissé en bas à l'extrême droite de la Naissance de Pégase.

Je recherche encore la signification du mythe de la Naissance de Pégase. La poésie naissant de la tête coupée de la Gorgone. Je ne représenterai pas le visage de Persée. Impossible de "représenter" le visage du héros qui participe à ce mystère.

La figure de Pégase (déjà sur le rideau de Parade en 1917) apparaît également sur le plafond de la Salle des Mariages de la Mairie de Menton.

 



 Il est aussi le sujet de cette lithographie Les Poètes
 

 


Affiche d'exposition
 

Autoportrait à la veste jaune
 



Portrait du danseur Georges Rech


Jean Marais à son chevalet

 


La leçon d'anesthésie
 

Sommeil hollywoodien



 

 


 FLEURS 

 

 

 

 

 
 


 

 

 

 

Ci-dessous le tout premier tableau de Cocteau (selon l'histoire officielle) Narcisse et Jacinthes

 

 

Le vase étrusque 
 


Jeune fille de Milly, record de vente pour une toile de Cocteau

 

 
Jeune homme au puits


Cocteau et Clouzot discutant son Portrait de Colette
 

 

Castor et Pollux

 

 


Cocteau posant dans le jardin de Santo Sospir avec Tête d'Orphée Mort
 



Autres tableaux entrevus dans le film documentaire "amateur" La villa Santo Sospir:

 

 

Orphée attaqué par les bacchantes
 
 

 

 

Orphée Lauré

 

 
Les Amants ou Le Champ de blé

 

 

 

 

 

Portrait de tragédienne



Phèdre et Oenone
 

 
 

Trois versions d'Orphée au feuillage
Le tableau

La tapisserie

La mosaïque





Pastels
 

 

 


 


 

 
 
 


Faune méditerranéen 
 

 

 

Jeune homme étrusque


La lettre d'amour

 

Le chat sur le toit

 

 


Masque

La fresque disparue de l'appartement du Palais-Royal

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Commenter cet article

ismau 09/02/2017 17:35

A l’exception de l’inattendu "Sommeil hollywoodien", moi je n’aime pas trop la peinture de Cocteau . Je préfère de loin ses dessins .

lesdiagonalesdutemps 09/02/2017 18:53

Ses dessin sont très supérieurs à sa peinture mais à un moindre degré on pourrait le dire de Picasso, de Hockney et assurément de Mc Avoy et de Girodet et de beaucoup de peintres; à l'inverse certains comme Matisse ou Marquet sont d'abord des peintres quand à Bacon je crois qu'on ne lui connait pas de dessins... (je cite les noms de peintres qui me passent par la tête mais il serait intéressant de voir l'Histoire de la peinture à cette aune là.)

sylvie 08/02/2017 14:09

Superbe ! Je n'ai pas eu le temps de tout lire, mais ce que j'en ai vu pour l'instant, est vraiment intéressant, et sur des sujets pas si communs...

lesdiagonalesdutemps 09/02/2017 07:15

Merci pour vos compliments

xristophe 07/02/2017 13:18

Quelle richesse, merci !