saint Sébastien de Marcantonio Bassetti

Publié le par lesdiagonalesdutemps

J'ai trouvé ce beau tableau et ce judicieux commentaire sur le blog épissures (http://epissures.blogspot.fr/) que je vous recommande de fréquenter. J'espère que son tenancier ne sera pas fâché de cet emprunt. 

Le billet présent est consacré au saint Sébastien de Marcantonio Bassetti (né et mort à Vérone, 1586-1630). Il s'agit d'un Sébastien soigné par Irène, et peint autour des années 1625-1626. On se rappelle l'histoire : Sébastien ne meurt pas des nombreuses flèches que les archers lui envoient, et il est soigné par Irène qui oint ses plaies et le guérit. Je rappelle encore que l'imaginaire lié à Sébastien, dès lors qu'on le replace dans un contexte dans lequel la période de la Renaissance a permis de retrouver les canons esthétiques de l'Antiquité – du moins le croit-on – permet de faire de lui un substitut d'Eros. Là ce n'est pas lui qui décoche ses flèches, mais lui qui les reçoit, et ce processus inversé est tout indiqué pour faire de lui une icône de l'imaginaire gay.

 
Marcantonio Bassetti, Saint Sébastien soigné par Irène - ca 1625-1626
Mais ce qui est le plus intéressant est souvent non ce que Sébastien représente par lui-même, mais ce qu'il permet de découvrir autour de lui que sa présence révèle.
Dans cette représentation qui se situe en pleine production de la peinture italienne à la toute fin de la Renaissance, l'utilisation du clair-obscur s'est généralisée. Il permet, par définition de mettre en lumière certains aspects d'un sujet, et, par contraste, de mettre dans l'ombre certains aspects, comme pour souligner la tenue d'un discours, d'un énoncé sur une histoire biblique, ou religieuse.

Ici, curieusement, Marcantonio Bassetti, qui a fait le choix de montrer Sébastien après le supplice, l'efface presque : on ne voit quasiment rien de son visage, majoritairement dans l'ombre. Il reste une flèche, plantée dans la cuisse droite pour témoigner de l'identité du personnage. S'agit-il alors de magnifier Irène, représentante d'une féminité de jeune fille et à même de donner le sens du désir érotique à ce tableau ? Pas vraiment : si Irène paraît encore jeune, elle est davantage l'image d'une matrone que la figure d'une jeune fille vers qui le désir amoureux pourrait se reporter.

Alors ? Regardons la lumière : toute la clarté du tableau  provient d'une lumière en hauteur et située sur la gauche, éclairant le ventre, le torse et les cuisses de Sébastien. Un linge est pudiquement replié sur son sexe, et Irène ne songe qu'à laver les plaies que l'on ne distingue pas seulement. Le corps allongé de Sébastien se pose ainsi davantage en attente, une attente qui est celle de la sortie de la douleur, mais peut-être davantage celle, alanguie, d'un amant dont Irène se fait alors un simple témoin.

Vérifiant également la ligne de fuite diagonale qui part de la gauche avec le bras droit de Sébastien replié sur l'arrière, on suit la partie gauche du visage de Sébastien, son torse, son ventre, le linge replié sur son sexe et enfin la flèche qui donne l'indication de l'interprétation de cette composition.

Se vérifie ainsi que la plupart des représentations de saint Sébastien ne sont pas seulement des illustrations de l'histoire hagiographique du catholicisme, mais un détournement d'une érotique indicible qui utilise à plein les codes de la composition de l'image, se délecte de ce jeu de lumière pour donner le haut sens d'une érotique du corps masculin sans doute plus difficile à exprimer dans une période où la modernité essaie de se dire quand l'Eglise catholique tente, elle, de resserrer son étau sur les pensées et les corps.
 
 

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xristophe 19/01/2017 03:18

Ismau, Fernandez, à part la santé, nous en avons déjà parlé, 608 pages, on peut l'éviter... Rêvez un peu, avant d'acheter ça, à ce que ça serait, 608 pages de bonne littérature, pour le même prix...

lesdiagonalesdutemps 19/01/2017 07:30

Ne faisons pas de procès d'intention avant d'avoir lu un ouvrage. Cela s'appelle l'honnêteté intellectuelle. Les derniers livres de Fernandez ne sont certes pas des chefs-d'oeuvre mais ils ne sont pas négligeables pour autant et je ne regrette pas de les avoir lu. Voir mes billets sur ces livres sur le blog.

ismau 17/01/2017 15:59

Oui Fernandez quelle santé ! Son sujet est séduisant, autour de Bronzino en effet ... je viens de chercher, ça s’appelle "La Société du mystère" - 608 pages ...
Le tableau de Bordeaux, je le croyais de Trophîme Bigot ( vous nous avez montré deux de ses peintures récemment, dont un autre "St Sébastien soigné par Irène" qui se trouve au Vatican ) . Mais celui-ci, le musée de Bordeaux l'attribue au "Maître à la chandelle" . Je lis à l’instant cette explication : «  Dans les années 1960, l’historien d’art américain Benedict Nicolson a réuni un certain nombre de tableaux caravagesques, non signés, tous éclairés par une lanterne ou une bougie et offrant un caractère stylistique homogène. Il les attribua à un peintre qu’il appela « Le Maître à la chandelle », avant de penser (en 1964) à Trophime Bigot (Arles, 1579-Avignon, 1650). Mais cette attribution ne satisfait plus les experts, car ils ne connaissent de Bigot que trois œuvres signées et datées, au style différent. L’attribution la plus probable serait celle d’un anonyme caravagesque, français ou nordique, du début du 17e siècle ayant séjourné à Rome. »

lesdiagonalesdutemps 17/01/2017 19:20

Pourtant le Bigot que j'ai vu à Londres (l'expo s'installe sous peu à Dublin) est bien de la même eau...
J'ai acheté ce matin le dernier Fernandez si j'ai du courage billet à suivre... mais quand?

ismau 16/01/2017 16:03

L’analyse est en effet intéressante, mais je nuancerais la conclusion . Il me semble que cette érotisme des corps dans la peinture religieuse, ne se limite pas aux représentations de St Sébastien . On la retrouve à cette époque dans la représentation de très nombreux sujets religieux, avec des corps aussi bien féminins que masculins, et avec avec le corps du Christ lui-même ( mais on n'ose jamais le signaler ... ! ) Cette sensualité érotique, loin d’être bridée par l’église catholique, est au contraire hypocritement encouragée : c’est tout l’enjeu de la Contre-Réforme et de l’art baroque, pour lutter contre l’influence protestante austère .
Il est peut-être intéressant de comparer ce tableau avec cet autre de Ter Brugghen, peint exactement à la même date, et sur le même sujet exactement : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hendrick_ter_Brugghen#/media/File:Terbrugghen_Sebastian.jpg
Je le trouve pour ma part plus beau que celui de Bassetti, à la fois pour la force de sa composition, et pour la représentation de St Sébastien . Il me semble aussi que le délicat contact entre la main d’Irène et le corps blessé, ajoute à l’érotisme .
J’aime aussi beaucoup celui-ci : toujours ce contact, et puis le visage extatique de St Sébastien .
http://www.musba-bordeaux.fr/sites/musba-bordeaux.fr/files/images/article/001-053.jpg

lesdiagonalesdutemps 16/01/2017 16:40

Celui de Ter Brugghen est magnifique, je vais le mettre en billet. Quel est l'auteur de celui du musée de Bordeaux?
Sur l'érotisation des sujet religieux il est bien évident que cela ne se limite pas à saint Sébastien vous avez tout à fait raison. Il semblerait d'après ce que j'ai entendu sur France-Culture que cette érotisation serait le sujet du nouveau gros roman de Fernandez autour de Bronzino. Quelle santé ce Fernandez!

Jean-Yves Alt 15/01/2017 09:06

Très belle analyse de ce tableau. Je ne pense pas que l'auteur de cet article soit choqué de cet emprunt. Merci.

lesdiagonalesdutemps 15/01/2017 09:48

Je l'espère...