Mon journal depuis la Libération de Jean Galtier-Boissière

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Mon journal depuis la Libération de Jean Galtier-Boissière

En préambule, qui va être en partie en contradiction avec ce qui va suivre, je voudrais dire combien j'ai été content (et surpris) de découvrir "Mon journal depuis la libération" de Jean Galtier-Boissière (1891-1966) dans ma librairie préférée (la librairie Gallimard située boulevard Raspail à Paris) d'où l'utilité de trainer dans les librairies l'oeil aux aguets (ce n'est pas sur Amazone ou consort que j'aurais découvert ce livre). Ce tome fait suite à un autre volume édité également par Libretto: Mon journal sous l'occupation, qui était initialement paru en 1944 et avait alors connu un grand succès. Les journaux de Galtier-Boissière couvrant la période de 1940 à 1950 ont été réédités en 1993 en un seul volume de près de 1100 pages, fort peu maniable par les défuntes éditions Quai Voltaire. C'est l'exemplaire que je possède. A l'époque il m'en avait couté 295 F, ce qui n'était pas rien. Ce volume étant épuisé en librairie depuis longtemps Libretto fait oeuvre salutaire en les rééditant au format de poche, donc fort maniable à 10€ le volume. 

J'écris oeuvre salutaire quoique... En effet si quai Voltaire avait édité son pavé avec une préface introductive d'Henri Amouroux et un index des principaux noms cités (pourquoi pas tous!) et déjà aucune note de lecture. Chez Libretto Rien! On peut alors se poser la question de l'utilité d'une telle réédition et s'interroger sur le public visé. Il m'est difficile de répondre à ce genre de question ne pouvant faire abstraction de mon savoir. Mais si je ne prétend pas être érudit sur cette période de l'Histoire, je ne suis pas non plus un total béotien sur cette époque ne serait-ce qu'à cause de mon grand âge. Les journaux de Galtier-Boissière sont fort intéressants pour la connaissance de ces années troublées mais sans des explications ils sont gros aussi d'un grand potentiel de désinformations pour un lecteur qui prendrait tout ce qu'écrit le monsieur pour argent contant.

En effet Galtier-Boissière est un ramasse ragots comme d'autres sont des ramasse mégots. Comme l'écrit très bien amouroux: << Au milieu de l'Histoire, Galtier devait être un pêcheur d'histoires. Il prend son bien où il le trouve, sans souci de la hiérarchie ni même de l'exactitude.>>.

Son journal est presque exclusivement une revue de presse qui serait faite au comptoir du café du commerce par un homme qui apparait assez médiocre ne s'intéressant presque uniquement à ce qui se passe politiquement, au sens large du terme, à l'intérieur des frontières françaises. Il faut dire qu'il s'en passait des choses dans cette France fraichement libérée des nazis.

 

 

Créateur du Crapouillot*, journal satyrique de l'entre deux guerres, Galtier-Boissière est l'un des ancètres des ricaneurs qui ont désormais pris le pouvoir sur presque tous les plateaux de télévision. Galtier-Boissière nous est habituellement présenté comme un indépendant pertinent, un anarchiste, anarchiste agressif selon le mot de Jean-François Revel. Il est surtout estampillé pacifiste intégral. Je me demande si dans son cas le pacifiste ne serait pas un masque pour une certaine lâcheté... En effet voila un journaliste très connu en 1940 grand donneur de leçon proche de Gaston Bergery (sur ce personnage voir le billet que j'ai consacré au livre de Yves Pourcher: Trois coupes de champagne d’Yves Pourcher) qui dès que les allemands entre à Paris se replie à Barbizon (où il est enterré) où il met à l'abri sa cave et sa bibliothèque. Voyant que les barbaresques ne sont pas si méchant que cela pour qui fait profil bas, reviens à Paris, abandonne toute activité professionnelle voyante et reste jusqu'à la libération de Paris enfermé dans son appartement du 3 place de la Sorbonne (à un jet de pierre de la fameuse librairie allemande). Dans son journal de l'occupation, on a un peu droit à l'occupation vu d'une table familiale. Dans cette période de disette ce n'est que repas plantureux et bien arrosés ce qui est tout de même assez étrange. A cette table passent durant l'occupation et après, entre autres en vrac: Dunoyer de Segonzac, Marcel Achard, Desnos, Oberlé, Mac Orlan, Béraud, Gromaire, Henri Jeanson, Kessel, Jean Rostand, Léautaud, Serge, Claude Blanchard, Derain, Moussinac, René Lefèvre... Et je m'arrête là on voit l'éclectisme de Galtier-Boissière fréquentant aussi bien le très collaborateur Béraud que le communiste Moussinac en passant par le gaulliste Oberlé.

Certes pendant la seconde guerre mondiale, ses sympathies vont vers les Alliés, les gaullistes, les Juifs mais ces sympathies restent platoniques comme les qualifie très justement Simon Epstein. Je rappellerais enfin que Galtier-Boissière est l'auteur d'un très intéressant "Dictionnaire des girouettes dans lequel il s'attache à rappeler les parcours et les évolutions de ses contemporains (en particulier de ses anciens camarades du "Canard enchainé" dont certains firent des yeux doux à la collaboration). Lui-même, pacifiste, gauchisant, antiraciste et antinazi, à la fin de sa vie sera complaisant pour les écrits négationnistes de Paul Rassinier, qui comme lui vient de la gauche pacifiste, et par collaborer avec Henri Coston.       

Il me semble qu'il n'était pas inutile de rappeler d'où parlait l'auteur.

Voilà un livre qui n'est pas très bon et qu'il ne faut surtout pas prendre pour argent comptant; il est néanmoins très utile pour comprendre l'époque qu'il commente. Il le serait encore plus s'il était correctement édité. C'est à dire avec des notes en bas de page qui nous expliqueraient en quelques mots de qui Galtier-Boissière parle et aussi qui corrigeraient les nombreuses erreurs et approximations de l'auteur.

A propos de connaissance de cette période, je connais un doctorant qui cherche à faire éditer le journal de François Sentein sur cette même époque. Pour avoir lu le journal de Sentein, découvreur entre autres de Jean Genet, son journal est d'une qualité et d'une diversité bien supérieur à celui de Galtier-Boissière. J'espère qu'un éditeur me lira. Il peut me contacter. Je ferais suivre. 

Autre grand intérêt du livre celui de nous faire réfléchir sur notre présent. Il me semble qu'un tel journal relativise beaucoup notre malheur prenons un exemple: << Vingt fifis s'emparent du colonel Lelong qui commanda l'expédition contre le maquis des Glières et l'abattent dans un pré. Il avait été grâcié par de Gaulle.>>. Décryptons vingt F.F.I donc vingt Résistants (peut-être de la dernière heure) tire de sa prison après jugement le colonel Georges Lelong pour faire une justice expéditive car il juge que dans son cas elle a été trop clémente. Qui est ce Lelong? Le 31 janvier 1944, le colonel Georges Alphonse Lelong est nommé intendant de police et directeur du maintien de l'ordre en Haute-Savoie par Joseph Darnand et Pierre Laval. Sa mission est simple : éradiquer le terrorisme sur tout le département. Pour cela, il mettra la Haute-Savoie en état de siège et signera les heures les plus sombres de l'histoire de notre département. Il a 57 ans « Il est assez bête pour nous obéir », aurait dit Laval de lui. « On en fera ce qu'on voudra » aurait par ailleurs décrété Darnand.
Un homme sans poigne auquel Vichy donne pourtant les moyens de la répression.  sur le plateau des Glières, où des parachutages sont prévus au cours du mois de mars 1944. L'état de siège pousse de plus en plus de jeunes résistants à y monter pour s'y réfugier, le plateau est encerclé. Pendant ce temps, Lelong organise de nombreuses rafles dans tout le département, selon une méthode diabolique : les villes sont bouclées de nuit et, dès l'aube, les forces de police pénètrent dans les maisons, poussent tous les hommes dans un seul et même endroit, vérifient les identités et en arrêtent un certain nombre. En 1944, plusieurs centaines de Haut-Savoyards meurent ainsi fusillés ou sont déportés. Lorsque des jeunes sont arrêtés, ils sont traduits devant la Cour martiale, qui s'est tenue une fois à Thonon et 5 fois à Annecy. Lelong applique méthodiquement les ordres qui lui sont donnés, mais il est aussi et surtout rapidement débordé par la Milice : 120 hommes en uniforme (250 en février 44), garantis de leur impunité, encadrés par des hommes plus âgés, qui vont être un des fers de lance de la répression contre les résistants.
Ces hommes sont commandés par Jean De Vaugelas, un fanatique qui a lui aussi reçu pour mission de mettre fin aux Glières. Il va plus vite que Lelong et la milice commet, durant cette sombre période, un nombre très important d'exactions. Georges Lelong, qui tente de reprendre la main, ne va pas pouvoir faire grand-chose face à la résistance qui jouit d'une force extraordinaire : son ancrage dans le territoire et le soutien de la population.

 A la Libération, il est recherché et ne tarde pas à se constituer prisonnier à Paris, où il est placé en détention préventive. Le 30 octobre, il est ramené à Annecy où il est traduit devant la Cour martiale le 2  novembre (lire ci-dessous les détails du procès). Camille Francillon, jeune avocat au barreau d'Annecy, est requis par le bâtonnier Bouchet pour assurer la défense du Colonel Lelong. Ce dernier est condamné à mort. Son avocat dépose un recours en grâce auprès du chef du gouvernement, le Général de Gaulle.

Alors qu'il se murmure qu'il va être gracié, le 16 novembre, vers 11 heures, des F.T.P. du Chablais pénètrent dans la prison et tirent de leurs cellules l'ex-Intendant de police Lelong et l'ex-préfet Marion. Le colonel chante la Marseillaise en sortant de la prison. Il a compris où l'emmène sa destinée. Pendant ce temps, un homme se rend chez Odesser et lui demande un appareil photographique, afin de fixer sur la pellicule l'exécution des deux traîtres. Le colonel et le général sont exécutés dans la carrière de la Puya, ce qui provoquera la colère des chefs de la FTP, furieux de cette exécution sommaire. 

Si j'ai pris cet exemple parmi bien d'autres dans le journal de Galtier Boissière c'est qu'il est très symptomatique de tout le livre et de l'extrême méfiance qu'il faut avoir à son égard.

Tout d'abord ce ne sont pas des FFI mais des FTP (communistes) qui ont exécuté le colonel Lelong. De Gaulle n'avait pas encore gracié le militaire. Il ne s'agissait que d'une rumeur. Allait-il le faire par esprit de corps? En regard de son refus de gracier Brasillach... Je ne commenterais pas... On voit donc avec quel manque total de rigueur l'auteur écrit son journal. Il n'effectue aucune vérification. Je trouve qu'il est même grave de publier un tel livre sans commentaire; 

De tels épisodes relativisent quelque peu la misère du temps présent. On y voit un militaire français co-responsable de centaines morts de ses compatriotes en passe d'être gracié par un de ses anciens camarades et être assassiné par d'autres français. Nous n'en sommes pas encore totalement à ce point...

Presque à chaque page il est question de rumeurs et non de faits avérés. Parfois ces fausses nouvelles ont eu de graves conséquence, voir plus en avant dans le billet l'épisode du colonel Lelong. On voit que l'on a pas attendu l'invention d'Internet, comme certains semblent ou feignent de le croire pour diffuser des bobards et parfois pour manipuler l'opinion.

Un livre médiocre parlant d'hier comme celui-ci est parfois un utile moyen pour réfléchir sur aujourd'hui.

* le nom du journal qui fut créé dans les tranchées vient du nom que les poilus donnaient à un petit mortier.

Publié dans livre

Commenter cet article

ismau 16/02/2017 18:01

Mais Daniel Cordier est un très vieux monsieur, né en 1920 ; je pense que c’est sa timidité et sa diction qui peuvent le faire passer pour désagréable à la radio . S’il était réellement désagréable, Barthes n’aurait pu rester ami avec lui si longtemps ! D’ailleurs quand on a lu "Alias Caracalla" on ne peut que le trouver extrêmement sympathique, d’une grande honnêteté et d’une belle modestie . Même chose quand on le regarde parler de son livre . Ici, c’était en en 2009 avec Elkabbach dans "Bibliothèque Médicis", une intéressante interview où il paraît toujours intelligent, agréable et souriant : http://www.dailymotion.com/video/x9bvyr_bibliotheque-medicis-j-moulin-d-cor_news
En 2014, je l’ai revu dans cette même émission ; il devait y présenter son dernier livre, celui qui ne vous a pas plu :"Le Feu de St Elme" .Cordier, qui avait tout de même 94 ans, m’a paru beaucoup moins en forme . Et il a d’abord expliqué que c’était l’éditeur qui avait insisté pour que ce roman soit publié, il semblait personnellement avoir quelques doutes … voilà peut-être qui explique et excuse les points faibles de ce roman .

lesdiagonalesdutemps 16/02/2017 18:49

Les éditeurs sont prêt à tout pour gagner de l'argent... voir la réédition du journal de Matthieu Galey...

ismau 13/02/2017 19:49

Votre intéressante critique m’a donné envie de consulter ma collection de Crapouillot des années 50 . J’y ai découvert ce "Dictionnaire des girouettes" : un numéro datant de 57 . Le feuilletant, j’ai lu l’article sur Sartre, qui m’incite à poursuivre … c’est tout à fait étonnant ! Si Galtier-Boissière a comme vous le dites une certaine lâcheté, et un côté girouette lui-même, il semble avoir le courage de savoir nous montrer qu’il n’est pas le seul, et surtout de ne pas choisir le seul camp des vainqueurs . La complexité de la politique et de l’action – surtout en temps de guerre – me semble parfois justifier des changements brusques d’orientation . Ça ne me choque pas au contraire, à condition de tourner avec Intelligence . Ainsi le parcours de Daniel Cordier : son livre "Alias Caracalla" qui montre avec une honnêteté remarquable la fragilité des choix des uns et des autres, les rivalités, etc … est passionnant ( en plus fort bien écrit ) A le lire, on comprend mieux également, pourquoi l’après-guerre sera difficile .

lesdiagonalesdutemps 13/02/2017 21:58

Ce que je reproche surtout à Galtier-Boissière c'est son manque de rigueur professionnelle plus qu'une girouette, je pense que c'était un homme superficiel et sans conviction mais qui en revanche n'était en rien sectaire. Son journal est très intéressant pour connaitre l'immédiate après guerre mais il est à lire avec beaucoup de circonspection.
Quant à Cordier je pense qu'en effet c'est un livre intéressant, le problème c'est qu' à chaque fois que je l'ai entendu sur France-Culture, il m'a paru franchement désagréable et qu'en à son roman il est ridicule et ferait passer "Les amitiés particulière" de Peyrefitte pour un chef d'oeuvre.

Eskil Manelle 13/02/2017 12:46

Je vous trouve un peu dur pour ce brave Galtier-Boissière. Certes, l'édition manque de notes (et d'index); vous avez tout à fait raison sur ce point. J'ignorais -- avais seulement entendu parler d'une droitisation à la fin de sa vie (peu de gens d'ailleurs font le chemin inverse) -- qu'il eût fréquenté des crevures du genre Rassinier ou Henry Coston...
Pour le reste (j'en suis au troisième tome libretto: "Mon journal dans la Drôle de paix"), s'il est vrai qu'il y a dans ses propos beaucoup d'inexactitudes (il ne prétend pas le contraire je crois, commençant souvent ses articles de la sorte: "Bobard divers... Petite histoire...), l'ensemble est lucide. Il "sent" bien la nature de l'abjection collabo, il "sent" aussi les problèmes liés aux communistes (notamment à l'épuration)...
Par contre, je trouve que la qualité et l'intérêt du texte sont de moins en moins bonnes d'un tome à l'autre. Après tout, c'est un journaliste; il répète.
En même temps que la "Drôle de paix", je me suis procuré la rééditition du journal de Mathieu Galey, chez "Bouquins". Déjà bien mordu dans la relecture...
Et dernière chose: quant à la lâcheté de Galtier-Boissière: il avait fait la guerre de 14 (cf. son récit); on peut comprendre qu'il ne se soit pas senti obligé de remonter en première ligne...

lesdiagonalesdutemps 13/02/2017 18:46

En effet vous avez raison pour le fait que c'était compréhensible après avoir fait la guerre de 14 que l'idée de repartir la fleur au fusil ne l'ait pas enthousiasmé, disons que la Grande Guerre avait épuisé son stock de courage.
Vous trouverez sur le blog, en cherchant bien l'article que j'ai consacré au journal de Galey, un chef d'oeuvre, peut être Le chef d'oeuvre du "diarisme". Je prépare un nouvel article sur cette réédition.