La chambre de Giovanni de James Baldwin (réédition complétée)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Beauford Delaney, James Baldwin, c.1955

Beauford Delaney, James Baldwin, c.1955

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Curieusement je n’avais jamais lu le roman le plus gay d’un de mes écrivains préférés, James Baldwin, peut être parce que à l’époque où je découvrais ce grand écrivain américain, au début des années 70, “La chambre de Giovanni” était difficilement trouvable. Chronologiquement, il date de 1956, ce court roman, est un des premiers textes de Baldwin. Il précède à la fois les deux chefs d’oeuvre du romancier, “Un autre pays” (1962) et “L’homme qui meurt” (1968), et ses grands livres politiques tel “La prochaine fois le feu”, mais il est postérieur aux premières nouvelles qui composent “Face à l’homme blanc”. Autant de livres édités par Gallimard, alors que ” La Chambre de Giovanni” est paru chez Rivage.

Mais avant d’aller plus loin il me semble indispensable de revenir sur la personnalité de James Baldwin. Il est né en 1924, Premier de neuf enfants de sa mère et enfant illégitime, il ne rencontra jamais son père biologique et n’a même sans doute jamais connu son identité. James Baldwin est élevé par son beau-père, pasteur fondamentaliste et prédicateur. Il grandit dans les rues de Harlem. Alors que son beau-père s’opposait à ses aspirations littéraires, Baldwin trouva du soutien auprès d’un professeur ainsi qu’auprès du maire de New York, Fiorello H. LaGuardia. A l’âge de 14 ans, il devint prêcheur dans une église pentecôtiste de Harlem. Après avoir obtenu son diplôme de fin d’études au lycée DeWitt Clinton dans le Bronx, il s'est installé à Greenwich Village où Il commence à écrire. Il gagne un prix littéraire pour ses articles. Ce qui lui permet de quitter les Etats Unis, dégoûté par leur injustice raciale. Il s'installe à Paris où il vit dans la pauvreté. Il y retrouve d’autres exilés noirs américains comme Chester Himes et Richard wright, son mentor en littérature. Il publie son premier roman, “Les élus du seigneur”, partiellement autobiographique, en 1953. En 1957, il retourne aux Etats-Unis pour participer au Civil Right' s Movement aux côtés de Martin Luther King et Malcolm X. Il publie son essai sur les relations raciales, 'Nobody Knows my Name', en 1961 suivi de son grand roman 'Another Country (Un autre pays) en 1962, et de son essai 'The Fire Next Time (La prochaine fois le feu). Ce dernier est considéré comme l'un des plus brillants essais sur l'histoire de la protestation des Noirs. Ces ouvrages lui attirent une large audience. Il y prédit une explosion de violence à travers le pays si les Blancs ne changent pas d'attitudes envers la population noire. James Baldwin a également écrit deux pièces de théâtre, 'The Amen Corner' (1955) et 'Blues for Mister Charlie' (1964). D’autres romans suivront “L’homme qui meurt”, “Harlem quartet” ... Il meurt d’un cancer le 1 er décembre 1987 à Saint-Paul de Vence.

L’homosexualité est un des thèmes récurrent dans son œuvre. Pour Baldwin l’Amérique est une famille déchirée, la haine du noir se nourrit de la psychosexualité tourmentée héritée du puritanisme dans lequel le noir est objet de rejet mais aussi de désir. Sa nouvelle “A la rencontre de l’homme blanc” est emblématique de la vision des relations humaines qu’a Baldwin. On y voit un homme noir qui est lynché à la fois à cause d’un désir homosexuel inavouable de l’homme blanc qui en même temps considère le noir comme son rival sexuel par sa supposée grande virilité. 

On peut considérer James Baldwin comme étant l’écrivain qui a le plus influencé Toni Morrison. 

“La chambre de Giovanni” présente un intérêt spécial pour le lecteur français et en particulier parisien puisqu’il se passe dans le Paris de la quatrième république; ce qui est le cas aussi, mais pour une partie seulement, d’”Un autre pays” pour lequel on a parfois le sentiment que “La chambre de Giovanni” a servi d’ esquisse. A ce propos quelques erreurs géographiques de détail montrent que le livre n’a pas été écrit par un parisien et probablement pas à Paris. En effet  la rue Bonaparte ne relie pas la Seine à Montparnasse. Il y a aussi quelques aberrations sociologiques. Il est fort improbable que le galetas de Giovanni possède le téléphone au milieu des années cinquante alors que bien des bourgeois ne parvenaient pas à l’obtenir! Mais ce ne sont là que vétilles car l’ouvrage ressuscite remarquablement cette époque. 

Le livre dissèque, en une suite de retours en arrière, l’histoire d’amour entre deux hommes au milieu de leur vingtaine, David un américain qui est en France pour se fuir et Giovanni un émigré italien, tous deux vivent d’expédients dans le monde faisandé du Saint Germain post existentialiste. Quand ils se rencontrent David est seul à Paris, la femme qu’il croit aimer, Hella est parti faire une escapade en Espagne pour réfléchir à leur possible avenir commun. Dans les toutes premières pages, on apprend que Hella est repartie en Amérique et que Giovanni va être guillotiné. Les 200 pages de “La chambre de Giovanni” nous apprendront comment ils en sont arrivés là. Le roman nous entraîne dans un monde à la Modiano (revu par Genet), avec à la fois plus de psychologie et une syntaxe moins maigre que chez l'écrivain français. Plus que sur l’amour homosexuel, “La chambre de Giovanni” est un roman sur la honte de soi et sur l’incapacité de reconnaître ce que l’on est, dans le cas du narrateur de cette histoire, qui la raconte à la première personne, celle d’être homosexuel. On peut même dire que David a une sorte d’homophobie intérieure. En cela, et pas seulement par son décor, ce livre me parait daté, mais peut être suis-je dans l’erreur, aveuglé par la permissivité urbaine, un peu en toc, de nos jours.

Si ce livre est modianesque c’est par son décor avec ses cafés désuets et un peu minables qui n’avaient alors pas vraiment changés depuis Zola mais qui ont totalement disparu depuis. C’est aussi par ses personnages interlopes. Mais à la différence de Modiano, qui n’a toujours fait que frôler le monde homosexuel avec une certaine fascination mais n’osant pas y entrer, sans doute parce qu’il “n’en est pas”, Baldwin met lui son livre au cœur de ce milieu. Aujourd’hui, le roman apparaît aussi comme une sorte de reportage d’un certain monde homosexuel parisien des années cinquante, ce que ne pouvait pas, bien sûr, imaginer l'auteur lorsqu'il écrivait ces pages d’autant que l’on ressent un certain dégout, une certaine volonté de distanciation de la part de Baldwin envers cet univers. Sans doute parce qu’à l’époque où il écrivait ‘La chambre de Giovanni”, lui aussi avait du mal à accepter sa sexualité. David comme presque tous les héros de Baldwin est un looser mais sa particularité est que c’est un médiocre avec lequel le lecteur a beaucoup de mal à entrer en empathie. L’autre particularité de David par rapport aux autres personnages principaux de l’écrivain est qu’il est blanc. On peut penser que cela a été une manière pour Baldwin de se mettre à distance de son homosexualité.

La lecture de l’ouvrage est pénible par le dénie au bonheur possible d’un homosexuel. Voici un exemple significatif de son ton: << C’est une question banale, mais l’ennui avec la vie, c’est qu’il est si banal de vivre. Tout le monde, en fin de compte, suit la même route sombre (et la route a une façon d’être à son plus sombre, à son plus traître, lorsqu’elle semble la plus claire) et il est vrai que personne ne reste dans le jardin d’Eden. Évidemment le jardin de Jacques n’était pas le même que celui de Giovanni. Le jardin de Jacques était peuplé de footballeurs et celui de Giovanni était peuplé de jeunes filles mais, finalement, ça ne parait pas avoir une grande différence. Peut être que tout le monde a un jardin d’Eden, je ne sais pas; mais on a à peine le temps de l’entrevoir avant que surgisse l’épée flamboyante. Peut être que le seul choix que la vie nous laisse est de garder le souvenir du jardin ou de l’oublier...>>.

“La chambre de Giovanni” est particulièrement cruel pour les vieux invertis qui ne sont décrits que comme de pauvres hères ridicules qui ne peuvent qu’acheter les faveurs d’une jeunesse qui les méprise et les exploite.

La chambre de Giovanni n’est ni le plus grand livre de son auteur ni le plus agréable à lire mais il est un témoignage poignant de la difficulté intérieure à vivre son homosexualité, il y a seulement cinquante ans.

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ismau 03/01/2017 19:03

Curieusement, j’ai découvert "La chambre de Giovanni" dans "L’étoile rose" de Dominique Fernandez . Le narrateur prête le roman de Baldwin - pour lui le beau et le plus fort de tous les romans traitant d’homosexualité – à son jeune amant, un étudiant révolté de 68, qui à son tour va adorer … Voilà qui après coup, après avoir lu le roman de Baldwin, m’a paru un peu simplet de la part de Fernandez : ne pas avoir pensé que le sentiment de culpabilité qui pèse lourdement sur l’homosexualité dans ce roman, pouvait être reçu différemment par des personnes d’époques et d’âges différents . Mais j’ai beaucoup aimé ce livre, je l’ai trouvé très prenant et très émouvant . J’ai lu et beaucoup aimé également "La conversion" ( ou "Go tell it on the Mountain" / "les élus du Seigneur" ) son premier roman écrit en 53 : une étonnante plongée dans le Harlem ultra-religieux de son enfance, où il est déjà question d’une écrasante et mystérieuse culpabilité .
Et vous nous indiquez plusieurs autres de ses livres qui semblent très intéressants … ( Merci aussi pour le peintre Beauford Delaney que je ne connaissais pas )

lesdiagonalesdutemps 03/01/2017 19:40

Les deux romans principaux de Baldwin sont "Un autre pays" et "L'homme qui meurt" lectures que je conseille d'alterner avec les romans de Chester Himes vision tout aussi noir de Harlem mais avec de bons moments de rigolade.
A la décharge de Fernandez lorsqu'il écrit "L'étoile rose" il n'y avait guère de romans gays avec celui-là, je ne vois guère que " le garçon près de la rivière" de Tennessee William