André Gide sexuel

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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André Gide sexuel

Il écrit à 19 ans (14 mai 1888) : « La mélancolie chez les Anciens, ce n’est pas dans la morne douleur de Niobé que je l’irais chercher, ni dans la folie d’Ajax – c’est dans l’amour leurré de Narcisse pour une vaine image, pour un reflet qui fuit ses lèvres avides et que brisent ses bras tendus par le désir… »p.13. Narcisse, c’est lui-même André, aspirant au fusionnel et ne trouvant que l’éphémère.

Quelques jours plus tard, le 17 mai, il a cet aveu en vers :

« Ne pourrais-je trouver ni quelqu’un qui m’entende

Ni voir quelqu’un qui m’aime et que je puisse aimer

Qui pense comme moi et qui comme moi sente

Qui ne flétrisse pas mon âme confiante

Par un rire moqueur, qui la pourrait briser ? » p.17.

« J’ai vécu jusqu’à vingt-trois ans complètement vierge et dépravé », avoue-t-il en mars 1893 p.159. C’est la Tunisie et l’Algérie, pour lui, qui le déniaise cette année-là en compagnie du peintre Paul Laurens ; il le contera dans Si le grain ne meurt. Il faudra que le printemps 1968 passe pour balayer cette odieuse contrainte sexuelle, morale et religieuse (mais elle revient avec l’islam !). Des ados d’aujourd’hui s’interrogent sur « dormir nu à 14 ans » (requêtes du blog). Gide leur répond, il y a déjà un siècle : « Sentir voluptueusement qu’il est plus naturel de coucher nu qu’en chemise » 18 août 1910 « bords de la Garonne ») p.647.

cuirasse-torse-nu

Séparer radicalement la chair et l’esprit engendre la névrose, et le christianisme a été et reste un grand pourvoyeur de névrose. « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie » (2 juillet 1907) p.576. Haïr le désir pour adorer l’idéal n’est pas la meilleure façon de se trouver en accord avec le monde. « Le propre d’une âme chrétienne est d’imaginer en soi des batailles ; au bout d’un peu de temps, l’on ne comprend plus bien pourquoi… (…) Des scrupules suffisent à nous empêcher le bonheur ; les scrupules sont les craintes morales que des préjugés nous préparent » (septembre 1893) p.173. Freud nommera cela le Surmoi. Des « personnalités dont s’est formée » la sienne (1894) p.196, on distingue principalement des rigoristes et des austères : « Bible, Eschyle, Euripide, Pascal, Heine, Tourgueniev, Schopenhauer, Michelet, Carlyle, Flaubert, Edgar Poe, Bach, Schumann, Chopin, Vinci, Rembrandt, Dürer, Poussin, Chardin ».

Marié en 1895 à 26 ans avec sa cousine amie d’enfance Madeleine, de deux ans plus jeune que lui, il ne consommera jamais l’union, préférant de loin l’onanisme solitaire ou à deux (il a horreur de la pénétration et ne pratique pas la sodomie). Il est attaché à celle qu’il appelle le plus souvent Em dans son Journal (Em pour M., Madeleine, mais aussi pour Emmanuelle, ‘Dieu avec nous’). Il a pour elle « une sorte de pitié adorative et de commune adoration pour quelque-chose au-dessus de nous » (janvier 1890) p.116. Sa femme reste pour lui la statue morale du Commandeur, le phare pour ses égarements, la conscience du Péché.

Son grand amour masculin, en 1917 (à 48 ans), est pour Marc Allégret le fils de son ex-tuteur, 16 ans, dont il est conquis par la jeunesse plus que par la beauté : « Il n’aimait rien tant en Michel [pseudo pour Marc] que ce que celui-ci gardait encore d’enfantin, dans l’intonation de sa voix, dans sa fougue, dans sa câlinerie (…) qui vivait le plus souvent le col largement ouvert » p.1035. Cet amour du cœur et des sens pour Marc fera que sa femme brûlera ses trente années de correspondance avec elle, une part vive de son œuvre. Elle savait pour son attirance envers les jeunes, mais il s’agit cette fois d’une infidélité du cœur qu’elle ne pardonne pas.

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La peau, la nudité, est pour André Gide la jeunesse même ; ainsi regarde-t-il les enfants de pêcheurs se baigner en Bretagne (p.86), ou admire-t-il le David de Donatello : « Petit corps de bronze ! nudité ornée ; grâce orientale » (30 décembre 1895) p.207. « Ce contre quoi j’ai le plus de mal à lutter, c’est la curiosité sensuelle. Le verre d’absinthe de l’ivrogne n’est pas plus attrayant que, pour moi, certains visages de rencontre » (19 janvier 1916) p.916. Il note souvent ses éjaculations par un X, aboutissant parfois à une comptabilité cocasse : « Deux fois avec M. (Marc Allégret) ; trois fois seul ; une fois avec X (un jeune Anglais) ; puis seul encore deux fois » 15 juillet 1918, p.1071.

donatello-david-bronze

André Gide est sensuel, mais surtout affectif ; il n’a de relations que mutuellement consenties, joyeuses, orientées vers le plaisir. Sa chasse érotique est surtout celle des 14-18 ans – ni des enfants impubères (dont il se contente dans le Journal d’admirer la sensualité), ni des hommes faits. Nombreuses sont ses expériences, avec les jeunes Arabes en Algérie, des marins adolescents à Etretat, un petit serveur de Biarritz, un jeune Allemand dans un train, des titis parisiens de 14 ans qui aiment « sonner les cloches », Charlot un fils de bourgeois parisien déluré de 15 ans, Louis un paysan des Alpes…

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Plus encore que la beauté, la jeunesse m’attire, et d’un irrésistible attrait. Je crois que la vérité est en elle ; je crois qu’elle a toujours raison contre nous. (…) Et je sais bien que la jeunesse est capable d’erreurs ; je sais que notre rôle à nous est de la prévenir de notre mieux ; mais je crois que souvent, en voulant préserver la jeunesse, on l’empêche. Je crois que chaque génération nouvelle arrive chargée d’un message et qu’elle le doit délivrer » (26 décembre 1921) p.1150. Il publiera Corydon, un livre un peu pensum sur le rôle civilisateur de l’homosexualité, en 1924, bien qu’il l’ait écrit dès 1910.

Mais il aura le 18 avril 1923 une fille, Catherine, d’une liaison avec Elisabeth Van Rysselberghe (p.1189). Et Marc Allégret se trouvera une copine passé vingt ans, avant de devenir un réalisateur reconnu grâce à Gide qui lui donne du goût et de la culture.

André Gide présente avec humour dans son Journal un plaidoyer pro domo : « Socrate et Platon n’eussent pas aimés les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! »p.1092. Il va même plus loin – ce qui va choquer les ‘bonnes âmes’ qui aiment se faire mousser à bon compte grâce à la réprobation morale : « Que de telles amours puissent naître, de telles associations se former, il ne me suffit point de dire que cela est naturel ; je maintiens que cela est bon ; chacun des deux y trouve exaltation, protection, défi ; et je doute si c’est pour le plus jeune ou pour l’aîné quelles sont le plus profitables » p.1093. Rappelons qu’il s’agit de relation avec des éphèbes – donc pubères actifs d’au moins 14 ans – qu’il ne faut pas confondre avec des « enfants », immatures et usés comme jouets. Comment dit-on, déjà, en politiquement correct ? « Pas d’amalgame ? »

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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ismau 31/01/2017 15:48

D’après ce que j’ai lu ici ( http://e-gide.blogspot.fr/2012/11/gide-et-augieras-33.html ) Augiéras et Gide ne se sont croisés que très brièvement, une première fois à Taormine, une deuxième fois à Nice, chaque fois à l’initiative d’Augiéras . Plus tard, après avoir lu et aimé "Le Vieillard et l’enfant", Gide a eu, en 51 donc, le projet d’aller voir Augiéras à Périgueux mais il n’en a pas eu le temps, Gide est mort deux mois plus tard .
Sur la première édition du "Vieillard et l’enfant", on trouve inscrit sur le bandeau un extrait d’une lettre de Gide à Augiéras : « L'intense et bizarre joie que j'éprouve à la lecture (et relecture) des ces pages remarquables entre toutes. -André Gide-  » Une nouvelle édition belge de 1958 porte également cette mention en exergue . C’est Augiéras qui rapporte que Gide lui aurait dit à Taormine ( mais rien n’est moins sûr ) : "J'aurais vingt ans de moins, dix ans de moins... Je te demanderais de partager ma vie...". Ce qui est sûr c’est que du temps où Gide est en Egypte - et n’a alors que 70 ans - il ne trouve pas qu’il est "trop tard hélas" … il suffit de lire "Carnets d’Egypte" pour s’en rendre compte !

lesdiagonalesdutemps 31/01/2017 16:10

Pour "oncle André" il n'a jamais été trop tard... J'ai déjà écrit ce que je pense d'Augiéras lors de mon billet sur sa biographie, son plus grand talent est d'avoir mystifié une quantité de gens incroyable. Ca été un gigolo mythomane comme j'en ai croisé plusieurs dont l'oeuvre a probablement été sérieusement "rewritée". Mais la fortune posthume d'Augiéras ne semble pas prête de s'éteindre, la preuve en est la rediffusion la nuit dernière ou celle d'avant, dans "Les nuits de France-Culture d'"une vie, une oeuvre" qui lui avait été consacrée en 2000 dans laquelle j'ai entendu ce cher Guidicelli se pâmer en des phrases ampoulées devant ce faiseur...

xristophe 30/01/2017 19:33

Augiéras raconte une rencontre avec Gide en Egypte, vers 80 ans. Pathétique il se plaint : "Trop tard, trop tard, hélas"

lesdiagonalesdutemps 30/01/2017 22:26

Ce n'est pas en Egypte où Augiéras n'a jamais mis les pieds, mais dans le sud de la France, je ne me souviens plus de la ville.

xristophe 30/01/2017 19:28

Le fantasme du bronze liquide éjaculé sur la cuisse du David (suite) : peut être remplacé par - plus simple mais p-ê un peu "dégoûtant" ! - une éjaculation en chair et en os véritable ? Breton se rêve enfermé de nuit dans je ne sais plus trop quel musée... avec une "lampe sourde" dit-il (voilà ce qu'il arrive aux lampes qui se masturbent trop dans les musées)... Lui, pas pour embêter David, évidemment. J'aurais été preneur adolescent, avec David - mais l'appétit s'émousse... Louons les étalons et réservons nos mousses aux mousses...

lesdiagonalesdutemps 30/01/2017 22:24

Que peut être une lampe sourde? Peut-il voulait-il dire une lampe à souder...

xristophe 29/01/2017 23:48

Vous avez raison. Breton en ferait une jaunisse s'il voyait que j'ai oublié le parapluie. On n'y comprend plus rien, sans ça...

ismau 29/01/2017 22:38

J’aime beaucoup ces digressions donatellesques ... mais je reviens modestement à Gide . C’est dommage me semble-t-il de ne citer que le tome 1 sur ce sujet, donc le début du Journal . Deux des textes qui m’ont paru les plus étonnants et les plus forts sur sa sexualité, sont dans le tome 2 à la fin de sa vie, alors qu’il se trouvait plus libre dans son écriture après la mort de sa femme . Ces deux textes sont "Carnets d’Egypte" et "Ainsi soit-il" . Dans "Carnets d’Egypte", alors qu’il est déjà fort âgé ( pour l’époque ), la recherche du plaisir avec le plus grand nombre de jeunes partenaires occupe tout son temps et tout son texte . Elle est dite avec une grande précision et une grande simplicité - à ce point c’est tout de même étonnant . Dans "Ainsi soit-il", cette toute fin du Journal alors qu’il a plus de quatre-vingts ans, ses réflexions de fin de vie sont surprenantes . Par exemple p1169 : « Toutefois je reste extrêmement sensible au spectacle de l’adolescence . Au surplus j’ai pris garde de ne point laisser s’endormir mes désirs, écoutant en ceci les conseils de Montaigne qui se montre particulièrement sage en la matière : il savait, et je sais aussi, que la sagesse n’est pas dans le renoncement, dans l’abstinence, et prend soin de ne pas laisser tarir trop vite cette source secrète, allant même jusqu’à s’encourager vers la volupté, si je l’entends bien … » et ceci n’est qu’un passage parmi d’autres ...

lesdiagonalesdutemps 30/01/2017 07:18

Il est bien utile d'avoir Montaigne comme caution et si je me souviens bien Gide s'est beaucoup "encouragé"... Peut-être un peu trop à la fin pour son coeur (l'organe) fatigué. Merci pour ce très bel extrait du journal.

xristophe 29/01/2017 19:48

Mais je n'ai ajouté que le sel de Guérande... C'est Bruno - avec son cow-boy - "qui a commencé" !... Mais sûr que ce pauvre Lautréamont avec sa planche à dissection et sa machine à coudre démodée est complètement dépassé...

lesdiagonalesdutemps 29/01/2017 21:28

Il me semble qu'il y a aussi un parapluie dans l'affaire.

xristophe 29/01/2017 17:55

Voulez-vous dire, Bruno, que la fleur de sel de Guérande du sperme en bronze liquide éjaculé vous fait songer à ce pauvre lonesome cow-boy énamouré ? Mais c'est encore plus audacieux qu'une métaphore de Char ! Nous donneriez-vous au moins deux ou trois "relais" ?

lesdiagonalesdutemps 29/01/2017 18:06

Cette fois je rends les armes l'association de la fleur de sel de Guérande avec Lonesome cowboy plus René Char dépasse largement mon entendement.

Bruno 27/01/2017 15:57

Genre Lonesome Cowboy.....
Merci pour vos billets

xristophe 26/01/2017 18:37

Le rêve de faire éjaculer un peu de bronze liquide au David de Donatelo - qui resterait fixé, chaud sur sa cuisse ?

lesdiagonalesdutemps 26/01/2017 20:48

Voilà un fantasme qui me parait inédit (chose rare en la matière).