Torrent d'Angelo Rinaldi

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Torrent d'Angelo Rinaldi

Il est scandaleux de voir qu'aujourd'hui les romans d'Angelo Rinaldi qui est un des plus grands écrivains français vivants, et il en a bien peu, pas des vivants, mais des grands, paraissent presque en catimini. Les raisons en sont multiples; en premier lieu, Rinaldi écrit dans un français qui est difficilement accessible aux critiques incultes de la gauche molle, ceux qui distribuent les cartes comme l'écrirait ce cher Michel Ciment. Si je politise la question, ce n'est pas gratuit, car Rinaldi n'a cessé d'afficher des idées de gauche alors qu'il fait une littérature de droite mais je crois qu'il ne s'en ait jamais aperçu... Il faut toutefois nuancer car il produit, presque dans chacun de ses livres, de très beaux et émouvants portraits de femmes d'humble condition, auxquelles il rend hommage. Rinaldi a aussi le tort d'ancrer ses livres dans une époque, la deuxième moitié du XX ème siècle, qui s'estompe sans pour autant être assez lointaine pour se nimber d'exotisme. Enfin pour aggraver son cas, ses romans sont des romans d'hommes, alors que la critique comme le lectorat se sont de plus en plus féminisés et c'est ainsi que la vrai littérature à cause de ces malentendus risque de passer à la trappe.

A la mince décharge des détracteurs de l'écrivain (auxquels l'article de Wikipédia qui lui est consacré accorde une bien trop large place), il est patent que Rinaldi ne change pas la construction de ses romans de l'un à l'autre. C'est toujours un événement fortuit, comment ne pas penser au trébuchement sur les pavés disjoints vénitiens du narrateur de « La recherche », qui fait lentement émerger le passé dans la mémoire de l'anti héros rinaldien qui incarne parfaitement la maxime de Claude-Michel Cluny (grand ami de Rinaldi): << Le passé remonte, l'avenir s'épuise >>.

cela pourrait être François à sa rencontre avec Lina...

cela pourrait être François à sa rencontre avec Lina...

Dans le dernier en date des romans de Rinaldi, « Torrent », tout commence par deux coups de feu entendu au bord d'un torrent. Ils font écho, pour Francois, à ceux qui ont provoqué la mort de son père, tué dans un accident de chasse. Tué par qui ? François, obsédé par ce qu'il suppose être plus un assassinat qu'un accident, revient quarante ans plus tard sur le "lieu du crime". Ces détonations vont générer chez lui un torrent mémoriel.

Curieusement, à l'instar de ceux de son collègue Modiano, que pourtant Rinaldi, si je me souviens bien de quelques unes de ses brillantes critiques n'apprécie pas beaucoup, ces deux écrivains campent les narrateurs de leurs romans en des sortes de doubles d'eux mêmes (François le narrateur de « Torrent » a pour nom Piètri qui aussi celui de la mère de Rinaldi), mais en plus médiocre. Si Modiano s'imagine en ectoplasme vivant d'expédients, flottant dans un Paris imaginaire d'avant le périphérique, Rinaldi, lui se rêve en petit employé de bureau solitaire dont la vie grise n'est réchauffée que par les réminiscences de sa jeunesse aux occasions ratées et la chaleur d'un chat.

Cette fois l'impondérable qui fait trébucher la mémoire de François, le narrateur de Torrent, ce sont ces deux coups de feu dans la nuit. Et comme François est revenu dans son pays natal, la Corse mais comme à l'accoutumée chez l'auteur, jamais nommée, quitté il y a bien des années ces détonations font échos à celles qui ont tué son père lorsqu'il était enfant.

La mémoire sélective et peu embarrassée de chronologie de François fait resurgir de nombreux personnages que ce taiseux observateur a croisés. Comme presque toujours chez Rinaldi, le romancier a élaboré ses créatures à partir de gens qu'il a fréquentés ou qui ont défrayé la chronique, ne serait-ce que de feuilles locales. Ainsi « Torrent » est partiellement un roman à clés, même s'il serait très réducteur de le définir ainsi. Comme toujours mon trousseau est bien trop limité pour ouvrir toutes les serrures, d'autant que certaines appartiennent à des portes qui ouvrent seulement sur le jardin secret de l'auteur dont probablement bien peu ont parcouru les allées. Ainsi on retrouve des personnages récurrents dans l'oeuvre de Rinaldi: la mère industrieuse, la servante fidèle au grand coeur, le journaliste plus ou moins mentor du narrateur... Il reste néanmoins que quelques verrous ont cédé à mon modeste passe. Ainsi il ne m'a pas été difficile de reconnaître dans ce que l'on peut considérer, mis à part le narrateur, comme le personnage principal du roman, dans Lena, peintre à succès et la protectrice du jeune François, Léonor Fini (1907-1996). Pour composer Thadée, le compagnon de Lena, Rinaldi a fusionné deux personnes proches de Léonor Fini: l'homme qui vécu avec elle, le peintre et diplomate Stanislao Lepri (1905-1980) (on peut aller voir le billet que je lui ai consacré:http://lesdiagonalesdutemps.over-blog.com/article-s-123225615.html) et son amant Constantin Jelenski (1922-1987). Il est amusant de penser qu'un autre artiste, que l'on peut sans crainte de se tromper, définir comme extrêmement différent d'Angelo Rinaldi a croqué la tribu qui gravitait autour de Léonor Fini, je veux parler de Siné... Assez évident aussi de s'apercevoir que Coti, l'ancien collaborateur, emprunte beaucoup de ses traits à Albertini (1911-1983)*. Très facile également de reconnaître le compositeur Henri Sauguet (1901-1989) qui a pour patronyme ici, celui de Sauval (<<…côtelettes et favoris d'un siècle, où à un an près, le compositeur avait failli naître>> réflexion, page 485, qui confirme mon intuition). En revanche je n'ai pas identifié les personnes qui composent la figure de don Luis, le grand couturier doué dans l'imitation de Goering.

 

 Portrait de Constantin Jelenski (1955)

Portrait de Constantin Jelenski (1955)

Les phrases d'Angelo Rinaldi sont comme des galets qui font des ricochets sur la surface de notre mémoire, comme elles le font sur celle de François. Les informations sur les différentes personnes qu'a croisées le narrateur nous sont données avec parcimonie, au détour d'une comparaison, d'une préposition mis en apposition... Si bien que le tableau mental de François se constitue petit à petit. Cette construction oblige le lecteur à une constante attention car la moindre inattention fait perdre le fil du récit. cette exigence peut en partie expliquer le désintérêt actuel dont souffre l'oeuvre de Rinaldi dans une époque où l'effort est devenu suspect. Pourtant quelle délectation offre la lecture concentrée de la phrase rinaldienne, avec ses appositions, inversions, anacoluthes, ellipses, parenthèses, incises... Elles renflouent un monde qui semble avoir sombré depuis longtemps ou plutôt qui n'a existé que dans l'univers rinaldien, où ailleurs que chez l'auteur trouver cette domestique restée fidèle à ce point à sa patronne mercière? Cette dernière est bien semblable à la tenancière « Des dames de France », roman que je tiens pour le chef d'oeuvre de l'auteur; comme François est bien proche d'Antoine le narrateur de ce grand livre. A l'instar d'Antoine, François n'est guère attiré par les dames... Sont seul véritable amour date de sa jeunesse. Il s'appelait Nicolas. Il avait tout ce premier de la classe, l'intelligence, la beauté et né d'une famille de notables, l'argent. François l'aimait tout en était un peu jaloux de son aisance, il se remémore... << Nicolas était qu'un condisciple parmi d'autres, déjà fou de baignades dans le golfe, pas encore dégagé des joufflures de l'enfance, mais qui, en une année, allait s'en dégager, se déplier, s'allonger comme un mètre d'arpenteur ou pousser comme la tige de blé qui, en quelques semaines, sous le soleil, acquiert le maximum de sa hauteur.>>. Dans une interview au magazine « Transfuge », Rinaldi confesse que c'est la figure d'un garçon qui a été la matrice du livre: << J'ai soudain repensé avec beaucoup de persistance à un ami, jadis, qui n'est jamais rentré des vacances scolaires de Pâques. Il s'appelait comme l'un de mes personnages, Nicolas. Et tout d'un coup, je me suis mis à écrire. Comme si l'on écrivait pour les morts.>>.

Je ne voudrais pas que ce qui va suivre, amoindrisse, cher lecteur, votre désir de vous enfouir dans la prose de Rinaldi; tant le plaisir est grand et rare que procure cette immersion. Cependant l'extase aurait été plus grande si l'auteur avait été un tant soit peu plus méticuleux d'autant; que les défauts en question peuvent presque tous se corriger et ont trait au temps, à la chronologie des personnages et moins grave à la profusion des phrases. Un léger émondage aurait évité quelques ressassements qui finissent par agacer. Parfois on retombe sur des passages que l'on a rencontrés, presque identiques quelques pages en amont. On hésite à penser que ce sont des maladresses et l'on penchera vers un effet voulu de la répétition, d'une sorte de carrousel mémoriel ivre. J'ai, dans ces passages, oser faire le rapprochement avec les ritournelles sonores et rauques d'un Pierre Guyotat... Le roman aurait été meilleur s'il s'était arrêté lorsque François quitte son hôtel. Cette fin aurait renforcé le concept de non conclusion justement cher à l'auteur.

Commençons par le seul défaut qui ne me semble pas amendable, le ton du narrateur. Il me paraît en effet difficile de croire que le François qui nous parle (car on entend le narrateur, c'est une des magies de la prose de Rinaldi) ne soit qu'au début de sa cinquantaine, je reviendrai sur l'âge du narrateur à propos de la chronologie de l'ensemble du roman, avec cette voix voilée de vieillard, avec cette emprise de la réminiscence et ce désabusement devant la vie... << Il y avait peut-être du bon dans un ratage; pour n'avoir rien tenté, pas de regrets, tandis que vous, mâles ou femelles, petits prodiges d'une saison aux rires de vainqueurs, qui regardiez avec étonnement françois toujours muet à table, qui ne promettait de triomphe d'aucune sorte, aviez-vous supportez sans douleur le passage de l'anonymat à l'oubli après l'intermède d'une fête. De vos lauriers qui s'étaient desséchés, que faisiez vous?>>

Si le ton ne peut pas être modifié, quelques dates parsemées dans le texte auraient grandement aidé à la fois à la lecture et à la crédibilité du récit, car pour ma part de nombreuses incohérences chronologiques ont nuit à mon plaisir de lecteur qui est néanmoins resté grand. Tout d'abord, je me suis demandé quel était le présent de ce livre, entièrement tourné vers le passé.

Lorsqu'un roman n'est pas estampillé roman historique et qu'il vient de paraître, le lecteur par habitude et paresse pensera que son présent de narration date que de quelques mois et que l'auteur vient de terminer son manuscrit juste avant la parution en librairie alors que ce n'est pas certain du tout. Quelques écrivains, mais la coutume semble se perdre, appose après le mot fin, la date à laquelle ils ont terminé leur ouvrage.

Dans le cas de « Torrent » en comparant ce dernier roman de l'auteur avec ceux qu'il a écrits juste avant, on constate qu'il est dans le même ton et du même style que ceux là et non avec ses premiers livres qui étaient moins chargés de digressions. Mais si le livre a été écrit récemment sont présent ne peux pas être celui des années 2010.

Mon obsession des dates, comme je l'ai déjà écrit n'est pas gratuite car sans repère chronologique dans le roman le lecteur a une impossibilité sauf peut être dans un roman de type balzacien, dans lequel les descriptions de plans larges abondent, d'imaginer dans quel décor, physique et donc souvent mental, se meuvent les personnages. Le Paris de 1980 n'est pas le même que celui de 1990 et encore moins que celui d'aujourd'hui.

Certes à la manière de Proust, il est décidément impossible de parler de Rinaldi sans citer le divin Marcel, Rinaldi laisse quelques petits cailloux blancs pour que le lecteur puisse se situer dans le temps. Par allusion on sait que nous sommes après l'irruption du sida dans la société. D'autre part il est mentionné que la chute du mur de Berlin a eu lieu. François nous parle donc après 1989, mais probablement pas très longtemps après. Il n'est jamais question dans le texte de ces hochets de la modernité que sont l'ordinateur et le téléphone portable, (ou plutôt le téléphone portable est mentionné deux fois sans doute par inadvertance; un éditeur soigneux aurait du faire ôter ces quelques mots tant ils semblent anachroniques dans le roman d'ailleurs pour se débarrasser de cet ustensile, dont je parierais que l'auteur n'a pas la pratique, François a soin de préciser qu'il l'a oublié dans l'Hôtel à Milan où il était en voyage d'affaire. Ainsi, il est entendu que le présent de « Torrent » ne peut pas appartenir au XXIème siècle (ou plus exactement ne devrait pas). Avançons audacieusement une date: Nous pourrions situer le présent du roman en 1992. Malheureusement les quelques repères historiques coïncident assez mal avec la chronologie personnelle du personnage principal. Mais si je me réfère aux dates des trépas des modèles qui ont servi à construire les personnages de Torrent, aucun n'est encore vivant en 1992 sauf Lina (Léonor) comme il est sous entendu plusieurs fois et est vérifié à la toute fin de l'ouvrage dans une scène pénible dont on aurait pu se passer, ce qui correspond à la réalité historique.

Essayons de reconstituer le parcours biographique de François. On peut penser que l'évènement déclenchant du roman, l'accident de chasse qui couta la vie au père de François à lieu à la fin de la guerre ou juste après, disons en 1944, j'évalue alors l'âge du fils de la victime à 6 ans, ce qui porte la date de naissance de François à 1938 (Rinaldi est né en 1940). Il aurait donc 54 ans lorsqu'il retourne dans son pays natal pour entendre les deux coups de feu d'un fusil de chasse qui lui font se remémorer la mort de son père. Cette hypothèse est corroborée page 406: << Elle n'était que politesse, Anna: demain, elle ne marquerait aucune surprise devant la transformation en quinquagénaire aux tempes qui se creusaient du garçon que ses camarade baptisaient entre eux « le type de la mercerie ».>>.

Il est dit en passant que François revient dans son pays natal quarante ans après son départ. Il serait donc parti à 14 ans. Ce qui ne correspond pas au récit puisque c'est à la fin du lycée, disons à 18 ans qu'il « monte » à Paris nous serions donc en 1946 ce qui ne convient pas non plus complètement d'après ce qui nous est décrit des premières pérégrinations de François dans la capitale. En revanche l'évocation de la coure qui gravite autour de Léna et les activités de Thadée au sein d'officines anticommunistes financées par l'Amérique appartiennent bien au décor des années 50.

Torrent d'Angelo Rinaldi
Torrent d'Angelo Rinaldi

C'est le chat Diégo qui est le marqueur d'un autre hiatus chronologique. Lorsque François fait son escapade dans son pays natal, il s'inquiète pour son chat persan âgé de 19 ans qu'il a confié aux bons soins de sa concierge. Diégo est un cadeau de Léna, offert donc en 1973 selon mes supputations chronologiques, lorsque François a donc 35 ans. Le chaton n'est pas un cadeau d'adieu. Connaissant un peu le « monde », à 35 ans, on est obsolète depuis longtemps pour servir de tapisserie décorative, ce qui est l'emploi de notre anti héros, dans les diners en ville... Je parle d'expérience ayant tenu ce rôle le temps de deux ou trois saisons. On ne peut guère espérer durer plus longtemps dans cette sinécure. Pour perdurer il faut changer de rôle et devenir soi même un pôle d'intérêt, certes au début de deuxième choix dans les dits diners. On amorce alors, grâce à une quelconque réussite dans un domaine, le long et escarpé chemin qui mène à y siéger à la droite de la maitresse de maison. Cela, si les lauriers ont enfin poussé sur votre tête, qui sera alors beaucoup moins décorative, mais ce n'est plus ce qui vous est demandé alors dans ce fauteuil gagné de hautes luttes. J'ai oublié de préciser que l'on passe dans ce périple autour d'une table d'un tabouret à un fauteuil. J'ai remarqué que plus vous avez à discourir dans les agapes mondaines mieux vous êtes assis mais moins vous pouvez vous empiffrez car il n'est pas poli de parler la bouche pleine... Tout cela pour vous montrer que des négligences chronologiques peuvent nuire gravement à la crédibilité d'un roman. La cause de toutes ces incohérence est simple. Rinaldi n'a pas su mettre assez de distance entre lui et François qui parle comme l'homme de 75 ans qu'est son créateur sauf que ce qu'on lit dans Torrent à quelques maquillages près ne peut se qu'au début des années 90 et non en 2016.

Le plaisir de la lecture de « Torrent » qui tourne parfois à l'exercice de virtuosité rhétorique se mérite. Il est indispensable de se ménager des haltes au cours de la lecture, pour souffler un peu et méditer sur le temps qui passe et les hasards qui ont fait bifurquer notre vie: << De quoi dépendait le cours d'une vie? De rencontres peut être plus encore que de mérites.>>.

Dans Torrent, au détour d'un paragraphe, on a le même plaisir amer que la lecture de Cioran procure. Comme chez l'atrabilaire roumain on y découvre des aphorismes qui ne peuvent être émis que par un revenu de la vie: <<... La morphine à haute dose, qui est l'extrême-onction de la société laïque.>>, << L'histoire abondait d'exemples que le futur se trompait aussi volontiers que le présent, le public ne changeait que de facilités, dans un mouvement du dormeur qui cherche une place encore plus molle sur l'oreiller.>>, << Comprendre si tard équivalait à mordre dans un fruit pourri, et cependant se comprendre, était-ce rien? On ne mourrait pas aveugle.>>, << Et si les pauvres pleuraient aux mélodrames, n'était-ce pas parce que ceux-ci adoucissent le ressentiment qui étreint devant une vie subit?>>,

Une autre particularité de l'écriture rinaldienne ce sont les coups de zoom sur le décor qui chez l'auteur nourrissent la réflexion sur les sujets les plus variés: <<... Le regard du chat qui, à l'opposé du regard du chien attentif au moindre détail, produit l'impression d'une pensée négligeant toute contingence?>>,

Il me parait bien injuste que Rinaldi passe pour un méchant en raison de ses critiques littéraires, alors qu'elles n'étaient ,contrairement à celles de ses confrères, que dénuées de complaisances. C'est en réalité un tendre mélancolique qui entretient la flamme de la mémoire par générosité: << Très vite (…), nous faisons les comptes des gens que nous avons perdus. A tous égard, même s'ils sont encore vivants. Les amis... Les lieux... Il y a ce sentiment terrible que certains morts ne sont plus vivants qu'en nous et que nous sommes leur dernière chance.>>.

Les tableaux qui illustrent ce billet sont de Leonor Fini

Les tableaux qui illustrent ce billet sont de Leonor Fini

Nota

* Dans "Mon journal depuis la Libération" (édition Libretto, 2016), Galtier-Boissière commente avec son acuité habituelle le procès d'Albertini: <<Albertini, ex secrétaire général du R.N.P., s'est défendu avec une extrême habileté. Au lieu de se renier bassement comme Chack, il a eu l'audace de prendre ses responsabilités et d'essayer de justifier son action. Son point de départ: la certitude que l'Allemagne gagnerait la guerre. Qui lui affirmait? Le général Bineau, ancien directeur de l'Ecole de guerre (...) S'il a préconisé la politique de la "présence" c'est qu'un gouvernement français était préférable à un gauleiter (...) Sauf un, tous les témoins - Même cité par l'accusation - lui sont favorables - telle Mme Finidori, militante socialiste - racontent comment Albertini sauva de nombreux patriotes du poteau.>>  

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ismau 03/01/2017 16:27

Merci pour votre longue réponse, très judicieusement et très savoureusement argumentée … j’ai apprécié son style et son contenu !
Pour la "littérature de droite" je vous rejoins en partie, d’autant que vous admettez implicitement une certaine complexité à la détecter chez Rinaldi … mais quand il s’agit d’un bon romancier, que ses personnages appartiennent à tel ou tel milieu et agissent en conséquence, ne me semble pas caractériser de manière évidente les positions politiques de l’auteur lui-même . Il y a également la question du style . Je me demande parfois si l’on peut détecter, avec l’habitude, quelques traits qui seraient caractéristiques d’une "écriture de droite" . Je me fais l’idée qu’il s’agit de l’affirmation d’un certain cynisme , ou au moins d’une forme de lucidité désespérée, qui passerait à travers les mots . Mais je n’ai aucune certitude à ce sujet . Très bêtement je me suis débarrassée de beaucoup des livres qui auraient pu m’instruire . En héritant de la bibliothèque éclectique de mes parents, j’ai méprisé sans même me rendre compte certains écrivains de droite ( Déon, Laurent, etc ) en pensant qu’ils devaient être de mauvais écrivains ... puisque je n’avais jamais entendu parler d’eux . Il faudrait un jour que je rachète ces livres .
Quant à "roman d’hommes" ... si je demandais des explications, c’est que je trouve qu’il y a trop de femmes au contraire chez Rinaldi ! Ses personnages de femmes sont particuliers, vous avez raison . Et leur absence de séduction finit par me gêner . Mais ses hommes sont à peine davantage séduisants ou "amoureux" d’autres hommes . C’est ce que je regrette d’ailleurs chez Rinaldi, ce peu d’amour et de sensualité avec la sexualité . À vrai dire je n’ai lu que deux de ses romans : "Les Dames de France" ( où l’on trouve quand même pour vous contredire un beau portrait d’adolescente avec la jeune Léna ) et donc "Dernières nouvelles de la nuit" ( oui c’est un fort bon roman - le personnage féminin principal est une très belle séductrice qui adore les hommes, c'est inattendu ... )

lesdiagonalesdutemps 03/01/2017 16:58

Dans Torrent il y a de l'amour ou plutôt le souvenir de l'amour entre le narrateur et son ami d'adolescence, mais il est vrai que c'est une denrée rare chez Rinaldi; enfin il y a l'amour des animaux, les chiens, les chats et de la compassion pour les ânes (à quatre pattes). Il n'y a pas beaucoup de sexualité non plus dans les roman du corse du quai Conti, on y parle de la chose, mais en définitive on la pratique assez peu.
De Déon lisez "Les poneys sauvages" c'est un très beau livre. La traversée d'une époque. Et lorsque vous retournerez en Grèce emportez ses "Pages grecques", Gallimard 1993...

ismau 30/12/2016 17:21

Tant mieux si votre billet n’est pas uniquement positif . Je le trouve d’autant plus crédible et intéressant, surtout quand il s’agit d’un auteur et d’un livre dont vous faites l’éloge . J’aime aussi l’alternance réussie de distance, et de "coups de zoom" sur le texte, que vous nous donnez ainsi envie de lire de ces divers points de vue .
À propos de la construction immuable des livres de Rinaldi, j’ai retrouvé ceci, de Rinaldi lui-même . C’est dans "Dernières nouvelles de la nuit", où le narrateur s’intéresse à l’oeuvre d’un vieil auteur, par ailleurs assez pitoyable « …; il y discernait mieux que dans les précédents livres et les suivants, où déjà l’inspiration avait baissé, les procédés de narration, les tics et les images qui se répètent et sont le signe de la sincérité : il pleuvait toujours au cours des scènes principales dans les rues d’une ville jamais nommée, où il semblait qu’il n’y eut jamais que deux saisons, l’automne et l’hiver .» ... J’avais retenu cette paradoxale "sincérité", alors que beaucoup de lecteurs n’y voient que pauvreté, ou artifice . Par ailleurs il y a dans votre introduction, deux réflexions qui m’ont spécialement interrogée . D’abord que Rinaldi fasse "une littérature de droite" : qu’est-ce pour vous qu’une littérature de droite ? Ensuite qu’il écrive "des romans d’hommes"... qui donc ne plairait pas aux femmes ( ? ) . Je précise que je ne réfute pas ce que vous écrivez là, j’aimerais simplement des précisions parce que je trouve ces questions intéressantes .

lesdiagonalesdutemps 30/12/2016 18:47

Très bien trouvée votre citation de Rinaldi, dans un roman que curieusement je n'ai pas lu alors qu'il est dans ma bibliothèque. Grâce à vous j'ai un nouveau Rinaldi à lire; quelle bonne nouvelle et quel beau cadeau.
Littérature de droite et romans d'hommes pas facile à développer mais je vais essayer de ne pas trop reculer devant l'obstacle.
Vous remarquerez que le héros Rinaldien (anti héros plutôt) double et porte parole de l'auteur, qui avec un constant masochiste depuis plus de quarante cinq ans s'imagine avec délectation en raté, après une adolescence pauvre, s'il n'est jamais très argenté, sort assez vite de l'ornière. Il n'appartient pas à la classe des travailleurs comme la fantasmait Georges Marchais (je reste chronologiquement raccord avec les romans de notre corse). Il ne pointe pas et n'a pas la musette qui lui pousse sur le dos comme le chantait le compagnon de route Montand. C'est un traitre à sa classe même si sa mémoire sauve quelques femmes pauvres aimantes et dévouées (Rinaldi c'est l'Almodovar de la servante corse), le narrateur fréquente toujours des personnes plus élevées dans l'échelle sociale que lui même s'elles sont généralement sur la pente descendantes. Tous ces intellectuels, ces artistes, ces membres des professions libérales, ils sont cossus; Rinaldi insiste souvent sur la bonne coupe de leurs costumes et le moelleux du tissus. On ne les voit pas battre la semelle à nuit debout ou voter La France insoumise de notre sectateur de Robespierre (j'y vais moi aussi de mes anachronismes). Ils seront peut être tentés par un bulletin Macron à la rigueur... Les passants des romans de Rinaldi ne se recrutent pas dans le peuple de gauche qui actuellement encombre le roman français à défaut d'encombrer les urnes (le grand remplacement ne se pointe pas encore chez l'académicien). Notre auteur doit s'apercevoir de cela car de temps en temps il fait une concession à la bien-pensance florale avec une phrase qui parait tout à fait incongrue dans le corps de son ouvrage.
Il n'y a pas de femmes dans les romans de Rinaldi ou plutôt pas d'amoureuses. C'est le bal des ménopausées. Que des servantes inaptes à la bête à deux dos, que des matrones, que des veuves débarrassées de leur maris et quelques maitresses femmes tenant salon ou "maison" et qui depuis longtemps ne sont plus affriolantes pas une adolescente pas d'enfants non plus. L'univers de Rinaldi c'est le monde vu par un vieux célibataire un peu acariâtre c'est il me semble la limite des romans de Rinaldi mais à ce compte là je vais trouver une limite au divin Marcel, mais même les dieux de l'Olympe avaient leurs limites...

xristophe 28/12/2016 15:37

Ne pourriez-vous envoyer ce beau texte attentionné et passionné à l'auteur ?

lesdiagonalesdutemps 28/12/2016 18:05

Je n'oserais jamais d'autant que le billet est loin d'être complètement positif. Ce livre au très fort potentiel est un très bon exemple de la carence de l'édition française. Le problème de date aurait pu être très facilement corrigé de même que je pense qu'un véritable éditeur à l'anglo-saxonne aurait fait supprimer à l'auteur le dernier chapitre dans la maison de retraite. Un auteur anglais ou américain aussi capé soit-il aurait obtempéré, il suffit de lire leurs mémoires, mais l'individualisme français et l'absence d'aura du personnel éditorial ne favorisent ce genre d'attitude qui serait pourtant fort bénéfique pour les lettres françaises. Il en va de même pour la bande dessinée où l'absence de relecture est patente ainsi le dernier tome des aventures de Blake et Mortimer pâtissent de nombreux faux raccords comme un pansement qui change de pied ou une décoration qui disparait d'une case à l'autre... Là encore des fautes facilement amendables. Les exemples sont multiples. Je n'ai pris que deux livres dans des genres absolument différents que j'ai lus récemment.

Jean-Marc 26/12/2016 16:45

Merci pour ce billet. Il ya, parmi les personnages du roman, une autre "figure à clé": Violette Morris, abattue en avril 1944 dans l'Eure, dans sa traction avant. Sportive, bisexuelle, agent des allemands et figure de la rue Lauriston....

lesdiagonalesdutemps 26/12/2016 17:26

Je ne l'ai pas mentionné car elle est immédiatement reconnaissable, la discobole au seins coupées, et puis elle n'est vraiment pas ragoutante ce qui ne l'a pas empêché de fréquenter Cocteau et sa tribu, Joséphine Baker, Brassai... Elle a généré toute une littérature et bien peu de livres sur la collaboration l'oublent sauf Besson! Elle apparait dans plusieurs livres de Modiano ainsi que dans de Lucovich. Il y a un ou deux ans un roman lui a été consacré, avec en couverture la célèbre photo de Brassai, je l'ai feuilleté mais je ne me souviens ni du titre ni du nom de l'auteur.

lesdiagonalesdutemps 26/12/2016 17:06

En effet mais le personnage étant reconnaissable immédiatement et tellement peu ragoutant que je n'ai pas voulu m'étendre sur son cas. Elle apparait également chez Modiano et chez de Lucovitch. Un roman lui a été consacrée l'année dernière, je l'ai feuilleté mais je ne me souviens ni de son titre, ni de son auteur... Presque tous les livres sur la collaboration la mentionne, la discobole aux seins coupées!

Bruno 23/12/2016 13:31

Merci pour cette belle recension que je vais lire à tête reposée. Si intéressante, qu'une section "Les phrases d'Angelo Rinaldi sont comme des galets..." est donnée trois fois...
Merci pour vos billets.