Les sept merveilles de Steven Saylor

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Les sept merveilles de Steven Saylor

Si l'on considère les aventures de Gordien comme une série, « Les sept merveilles », paru aux Etats-Unis en 2012, est une « préquelle » des aventures du limier romain. Puisque jusqu'à maintenant, les enquêtes de Gordien avaient été écrites par Saylor dans l'ordre chronologique de la vie de son héros, qui contrairement à la plupart de ceux de bandes-dessinées, il est difficile en lisant les roman de Saylor, de ne pas penser aux albums d'Alix, vieillit et n'est pas donc pas éternel... L'auteur ne voulant pas quitter sa créature, a eu la bonne idée de revenir sur sa jeunesse dont on ignorait à peu près tout. Quand s'ouvre le volume, nous sommes en 92 avant J.C. Gordien a 18 ans. Il s'apprête a partir pour un grand voyage dans le but de découvrir les sept merveilles du monde. Il sera accompagné dans son périple par son mentor et ami de son père, le célèbre poète Antipater, personnage historique connu pour quelques poèmes qui nous sont parvenus, des épigramme et pour avoir été un des premiers que nous connaissons à avoir établi la liste des sept merveilles du monde. Saylor a un incomparable talent pour mettre de la chair sur des personnages de l'Histoire romaine dont certains, pour le lecteur non spécialiste de l'antiquité romaine, sont au mieux des noms qui évoquent un vague souvenir scolaire, de lecture ou de voyage. Dans « Les sept merveilles » le personnage d'Antipater, qui est au centre de l'intrigue et qui a donc réellement existé, est particulièrement réussi. Il nous apparait à la fois bougon et truculent. Le début du livre, lorsque les voyageurs sont encore à Rome et que nous faisons connaissance de l'Aède est particulièrement réussi et drôle. Peut-être encore plus qu'à l'habitude le roman, si l'on excepte les deux derniers chapitres, l'un plein de rebondissements et de fureur, l'autre mélancolique, est plein d'humour.

Saylor reconduit la construction romanesque qui lui est chère, mettre au centre de son récit un couple de héros formé par un jeune et un vieux. Mais alors que dans ses autres romans que j'ai pus lire, l'ainé est Gordien ici, tout en ayant déjà son étonnante faculté de déduction, il est l'élève d'Antipater. Saylor distille subtilement des indices sur la véritable personnalité de ce dernier. Il la nourrit de discrets malentendus, ce qui fait que le dénouement du roman peut paraitre envisageable tout du moins pour le lecteur très attentif, même si je pense qu'il sera une grande surprise pour beaucoup. Une fois la dernière page tournée, je conseille de relire le livre, à la lumière de ce que l'on a appris dans les deux derniers chapitres.

Plus qu'un roman « Les sept merveilles est plus un recueil de nouvelles qui sont reliées par le fil rouge du voyage. C'est du moins ce qu'habilement fait croire Saylor avant de nous révéler, à la toute fin du livre, que le lien unissant chaque histoire est beaucoup plus subtil et machiavélique que cela.

A chaque escale nos voyageurs découvre une des sept merveilles du monde, d'où le titre. Mais aussi Gordien y est confronté à une énigme qu'il doit résoudre, parfois au péril de sa vie, s'il veut poursuivre son périple. Si bien qu'à chaque chapitre j'ai eu un peu l'impression de retrouver le plaisir de lecture pour les nouvelles policières qui faisaient mon bonheur dans mon adolescence lorsque je me délectais des récits contenus dans Mystère Magazine, Hitchcock magazine, Ellery Queen Magazine* mais cette fois qui ne se déroulaient dans le Londres ou le New-York des années 50 mais dans le monde romain du I er siècle avant J.C.

Néanmoins les descriptions des différents monuments et lieux visités, ainsi que celles des coutumes des habitants des lieux où ils résident, prennent le pas sur les énigmes. Ces informations historiques sont prodiguées par Antipater à son élève. Gordien reconnaît que son maitre est un pédagogue né (comme Sailor), si bien que les cours du vieux philosophe ne sont jamais ennuyeux mais au contraire souvent amusants.

Quelques crimes de sang ponctuent donc les escales, mais pas systématiquement (c’eut été lassant). Nos touristes antiques passent aussi par Délos, Corinthe où ils font une longue escale...

L’auteur joue aussi habilement avec des anecdotes ancrées dans les traditions et légendes des terroirs que Gordien et Antipater visitent, comme l’épisode mythologique de la fontaine Salmacis à Halicarnasse, ou celui d’Actéon à Éphèse. Dans ce dernier épisode, lorsque dans sa courte tunique rouge, un sein dénudé et un arc à la main pour participer à la fête en l’honneur d’Artémis apparaît Anthea fille de leur hôte Eutropius (pp.45-46), est très inspiré des « Ephésiaques » de Xénophon d'Éphèse, roman grec de l'époque romaine du IIème siècle. 
Dans l’interlude corinthien, les lecteurs de l'album de la série Alix senator, Les démons de Sparte » ne seront pas dépaysés par le tableau d’une Grèce sous la férule romaine que nous brosse Saylor. Comme dans cet album, le romancier met l'accent sur les destructions perpétrées par Rome en Grèce et la rancoeur des grecs envers les romains.

Les sept merveilles de Steven Saylor
reconstruction et reconstitution de la porte d'Ishtar ainsi qu'un détail dans lequel on voit bien les briques vernissées qui jouent un grand rôle dans un des chapitres, photos que j'ai prises à Berlin au musée au Musée de Pergame en 2014

reconstruction et reconstitution de la porte d'Ishtar ainsi qu'un détail dans lequel on voit bien les briques vernissées qui jouent un grand rôle dans un des chapitres, photos que j'ai prises à Berlin au musée au Musée de Pergame en 2014

 

Pour vous éviter de vous creuser les méninges car c'est comme pour les travaux d'Hercule, il en manque toujours dans nos énumération, je vous en donne la liste dans l'ordre des escales de nos touristes antiques, à ce propos on découvre que le tourisme existait déjà au Ier siècle avant J.C.: Le temple d'Artémis à Ephèse, le Mausolée, La statue de Zeus à Olympie, le colosse de Rhodes, Les jardins suspendus de Babylone, la porte d'Ishtar dans ce même Babylone et enfin La grande pyramide d'Egypte. La surprise est de ne pas y trouver le phare d'Alexandrie, qui joue un rôle crucial dans l'intrigue, alors que les deux pérégrins sont ébahis devant le gigantisme du monument et l'ingéniosité des mécaniques qui le font fonctionner. Cet oubli du phare et de la grande bibliothèque n'est pas bien sûr une erreur de ce fin romaniste qu'est Saylor mais tout simplement une fidélité au poème d'Antipater (dans le roman, le mentor de Gordien) qui suit:

J'ai contemplé

le rempart de la superbe Babylone où peuvent courir les chars,

le Zeus des bords de l'Alphée,

les jardins suspendus,

le colosse d'Hélios,

l'énorme travail des hautes pyramides,

l'opulent tombeau de Mausole;

mais quand je vis la maison d'Artémis qui s'élance jusqu'aux nues, tout le reste fut éclipsé, et je dis: << hormis le sublime Olympe, l'oeil d'Hélios vit-il jamais une chose semblable!>>.

(Anthologie palatine, IX, 58)

L’absence du Phare d’Alexandrie est compensé dans le poème par le doublon babylonien, d'une part le rempart avec la porte d’Ishtar et d'autre part les jardins suspendus de Sémiramis. Dans le roman un troisième monument de cette cité est mis particulièrement en lumière: la ziggourat. Or n’admet-on pas que les jardins suspendus n’étaient autre que les plantations ornant les différents étages de la ziggourat ? Steven Saylor semble les considérer comme choses distinctes.  

Une première liste de ces fameuses merveilles a été établie sous Ptolémée Ier, sous le règne duquel fut érigé le Phare. Mais le Colosse de Rhodes n'y figurait pas ce qui est bien normal puisqu'il fut érigé une trentaine d'années plus tard, après le siège de la ville, en -305 par Démétrios Poliorcète.  La seule liste complète ou du moins celle que le monde moderne a adopté, semble être le « De Septem Orbis Miraculis » attribué à Philon de Byzance, auteur très postérieur à Antipater. En définitive la démarche romanesque de Steven Saylor révèle plutôt d'un scrupule historique de sa part. Au final son roman, chapitre après chapitre, aura bien traité des sept ouvrages cités par la liste classique des sept merveilles du monde (pour Gordien à la toute fin du livre il y aura une huitième merveille: Bethesda, les familiers de Gordien me comprendront...).

Les sept merveilles de Steven Saylor
Le phare d'Alexandrie dans les aventures d'Alix, très semblable à la description qu'en fait Saylor

Le phare d'Alexandrie dans les aventures d'Alix, très semblable à la description qu'en fait Saylor

Revenons au phare d'Alexandrie qui tient une place si importante dans le récit et pour lequel Saylor a fait quelques audacieuses propositions comme celle que le feu à son sommet aurait été alimenté en partie par du pétrole. En fait on ne sait pas comment fonctionnait précisément le phare, ni quel était le combustible utilisé, ni comment le feu s'agençait avec la statue à son sommet, au risque de la faire fondre si elle était en métal... L'archéologue Jean-Yves Empereur, pourtant spécialiste de l'édifice (pour tout savoir sur le phare lisez le Découvertes/Gallimard, n°352, Le phare d'Alexandrie qu'il a signé), se pose encore ce genre de questions: « Comment protégeait-on ce feu du vent qui est souvent violent, de la pluie, des embruns ? On sait seulement qu'il y avait un feu de nuit et un filet de fumée qui guidait les voyageurs pendant la journée. ». Voilà qui ressemble aux colonnes de feu ou de fumée qui guidèrent Moïse et les Hébreux pendant l'Exode vers la Terre Promise ; le phare aurait-il inspiré les rédacteurs de la Septante ?

Ce que l'on sait à partir des textes anciens c'est que le fameux phare était construit en calcaire local blanc et en granit d'Assouan. Il fonctionna pendant près de 17 siècles. Mais le sol d'Alexandrie s'affaissant peu à peu, il se retrouva les pieds dans l'eau, et les nombreux séismes de la région le fragilisèrent. Durant l'été 365, un tsunami avec des vagues de plus de 20 m de haut envoya des bateaux jusque sur les toits des maisons loin dans Alexandrie et même dans le désert, et fit souffrir le phare. Entre 320 et 1303, il y eut 22 séismes. En 796, le troisième étage s'écroula et fut remplacé par une mosquée. En 956, des pans se lézardèrent et l'édifice perd alors 22 m. En 1261, un nouveau séisme en fait s'effondrer une nouvelle partie. Le coup de grâce lui fut donné lors du séisme de 1303. Vers 1450, le sultan Qaitbay utilisa les décombres pour construire la citadelle qui porte son nom.

Depuis 1961, mais surtout depuis 1994, les archéologues explorent la rade et remontent des statues et des morceaux du phare.

In fine « Les sept merveilles » est un émouvant roman de formation. Après Alexandrie Gordien ne sera plus jamais un garçon naïf. Le monde ne lui apparaitra jamais simple, comme avant son voyage. Il a perdu pour toujours son innocence et sa virginité et pas seulement sexuelle même s'il a connu le plaisir avec son premier homme, sa première femme et même avec une déesse...

 

* Dans les précieuses notes bibliographie et autres remerciement en fin de volume, on apprend que Saylor a publié la première fois dans Ellery Queen Mistery Magazine!

la couverture de l'édition américaine

la couverture de l'édition américaine

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Commenter cet article

Jean-Marc 23/11/2016 10:39

Bethesda: "la maison de la grâce" en hébreu. On la retrouve dans l'ouvrage de Saylor que j'ai en cours de lecture: "Un Egyptien dans la ville" où, soit dit en passant, l' expression de la sexualité des protagonistes est un peu plus présente que dans les volumes précédents. Il se situe après l'Enigme de Catilina, en 56 avant JC.

lesdiagonalesdutemps 23/11/2016 12:13

Merci pour la traduction de l'hébreu du nom de Bethesda que l'on retrouve dans tous les livre de Saylor que j'ai lu. C'est un reproche que l'on peut faire au "Sept merveilles" dans lequel le sexe est explicite que dans les autres volumes.