La peinture américaine des années 30 à l'Orangerie

Publié le par lesdiagonalesdutemps

American Gothic, Grant Wood

American Gothic, Grant Wood

S'il y a bien une exposition qui est une garantie de découvertes, et de belles pour ses visiteurs, en dépit de quelques croutes, comme dans quasiment toutes expositions qui se respectent, c'est bien celle que le Musée de l'Orangerie à Paris consacre à la peinture américaine des années 30. Elle est sous-titrée assez justement The Age of Anxiety. Les panneaux dans les salles insistent sur l'influence de la crise économique de cette période sur cette peinture. La surprise sera un peu moins grande pour les habitués du blog puisque je publie assez régulièrement des billets sur la peinture américaine et en particulier sur celle de ces années là.

Helen Lundeberg

Helen Lundeberg

Il est en effet à craindre que la plupart des visiteurs ne connaissent avant leur incursion à l'Orangerie que les peintres de la dernière salle, celle de Pollock et de Hopper. A propos de cette dernière salle qui expose des tableaux de la toute fin des années 30, je regrette qu'il n'y en ai pas un de Walter Stuempfig qui me parait le grand oublié de cette exposition, même si sa carrière s'est surtout développée dans les années 40 et 50. De même, il me semble qu'un tableau de John Sloan qui était toujours vivant dans les année trente aurait montré une continuité de la peinture américaine de ces années de la Grande Dépression avec celles du début du XX ème siècle. Les visiteurs reconnaitrons aussi probablement l'affiche de l'exposition l'iconique "American Gothic" (la Joconde d'outre Atlantique) sans pour autant en identifier l'auteur, le grand peintre Grant Wood qui est un peu le douanier Rousseau américain. Les fans d'Eddy Mitchell reconnaitrons peut être en Benton le peintre préféré de leur idole, en souvenir de ses pochettes de disque.

 Thomas Hart Benton (1889-1975) : Cotton Pickers (Cueilleurs de coton), 1945 - huile sur toile, 81.3 x 121.9 cm - Chicago, The Art Institute of Chicago  Cette toile dénonce l’existence difficile de la communauté afro-américaine du sud -  symbole de l’injustice économique et raciale.

Thomas Hart Benton (1889-1975) : Cotton Pickers (Cueilleurs de coton), 1945 - huile sur toile, 81.3 x 121.9 cm - Chicago, The Art Institute of Chicago Cette toile dénonce l’existence difficile de la communauté afro-américaine du sud - symbole de l’injustice économique et raciale.

J'insiste sur le fait que cette exposition présente des artistes jamais exposés en France et qui sont pour la plupart difficile à voir hors des Etats-Unis où certains sont très célèbres comme Benton alors qu'il est quasiment inconnu en Europe.

L'accrochage est aéré et les toiles sont bien éclairées. Malheureusement il est impossible de les photographier. Le gardiennage est extrêmement vigilant sur le sujet.

Chaque tableau est accompagné d'un cartouche. Ces derniers sont particulièrement clairs. On y trouve une courte biographie du peintre, ainsi qu'une courte mise en perpective de l'oeuvre.

Hopper

Hopper

La commissaire de l'exposition Judith A. Barther vient de l'Institut of Art de Chicago où l'exposition a déjà eu lieu. Il était impossible de trouver un commissaire français pour une telle manifestation. Elle a choisi presque toujours avec perspicacité les tableaux emblématiques de chacun des peintres choisis par exemple Thanksgiving de Doris Lee; pour Cadmus, on peut voir "The fleet's in", le tableau le plus célèbre de l'artiste. Cette oeuvre avait fait scandale lors de sa présentation. Mais là encore, comme pour Grant Wood il n'est curieusement pas fait mention de son homosexualité alors qu'elle transparait, contrairement à Grant Wood, dans toute l'oeuvre de Cadmus. Le choix des tableaux les plus célèbres de l'artiste présenté n'est pas vrai seulement pour Pollock et Ivan Albright qui appartiennent plus à la peinture des deux décennies suivantes.

Cadmus, The fleet's in

Cadmus, The fleet's in

Doris Lee, Thanksgiving

Doris Lee, Thanksgiving

O Keefe

O Keefe

Ivan Albright

Ivan Albright

L'exposition est incontestablement très riche d'enseignements même si elle souffre de quelques manques

Tout d'abord, dans l'exposition, si sur deux écrans passent, sur l'un des extraits de films et sur l'autre des morceaux d'actualité, ce qui nous met bien dans l'ambiance de la grande dépression. En revanche, contrairement à l'excellent catalogue, il n'est pas fait mention de la guerre qui fit rage dans le monde des art et qui fut très largement récupérée par les politiciens, entre les tenants du régionalisme (Benton,Grant Wood, Curry...) et les modernistes (Pollock, Hopper, O Keefe, Demuth...). Ce qui est intéressant c'est que cette coupure du monde de la peinture en deux clans recoupe assez largement la division du pays que l'on constate aujourd'hui à la lumière des élections présidentielles; pour faire simple les états du centre contre les deux côtes. Cette polémique, qui fut parfois très violente, explique en partie l'ignorance en Europe des peintres dit régionalistes. Certains récusaient cette appellation (mais Hopper ne se reconnaissait pas vraiment non plus comme moderniste!). Vu de l'extérieur, c'est beaucoup moins vrai aux Etats-Unis, ce sont les modernistes qui ont gagné cette bataille et sont donc beaucoup plus connus en France que les régionalistes d'où la belle découverte que feront la plupart des visiteurs.

Il n'y a pas non plus grand chose sur ce que l'on a appelé "La renaissance de Harlem pourtant contemporaine à ce que nous voyons sur les cimaises. 

Demuth

Demuth

Une surprise pour beaucoup sera de découvrir une peinture qui mélange le réalisme et une esthétique du grotesque. Mélange quasiment inconnu en France sauf peut être avec Trouille, mais sans les mêmes ambitions. Par exemple Cadmus, Reginald March et surtout Philip Evergood se servent de la caricature qui devient une sorte de béquille de l'humour pour représenter la réalité déstabilisante d'un ordre social désagrégé.

Philip Evergood

Philip Evergood

L'ignorance en Europe de cette peinture empêche de la rapprocher, à la fois avec celle des pays totalitaires d'Europe à la même époque, celle de l'Allemagne nazi, de l'Italie fasciste et de l'Union Soviétique. Il faudra bien réévaluer le réalisme socialisme picturale; d'ailleurs cela me semble-t-il a commencé en catimini avec certains écrits, par exemple ceux de Dominique Fernandez qui a écrit le plus grand bien qu'il pense de Deineka dont une partie de la peinture n'est pas très éloignée de celle de Cadmus. Autre rapprochement que l'on peut faire est avec la peinture souvent qualifiée de misérabiliste  qui a vu le jour en France dans l'immédiate après guerre, avec les première toiles de Buffet, mis à l'honneur en ce moment à Paris, et la peinture de Gruber pour ne rien dire de Fougeron dont le cas mériterait d'être réexaminé. Ces oeuvres s'inscrivent dans l'Histoire d'une peinture du réalisme sociale.

Reginald March, Twenty-Cent Movie

Reginald March, Twenty-Cent Movie

L'ignorance en Europe de cette peinture empêche de la rapprocher, à la fois avec celle des pays totalitaires d'Europe à la même époque, celle de l'Allemagne nazi, de l'Italie fasciste et de l'Union Soviétique. Il faudra bien réévaluer le réalisme socialisme picturale; d'ailleurs cela me semble-t-il a commencé en catimini avec certains écrits, par exemple ceux de Dominique Fernandez qui a écrit le plus grand bien qu'il pense de Deineka dont une partie de la peinture n'est pas très éloignée de celle de Cadmus. Autre rapprochement que l'on peut faire est avec la peinture souvent qualifiée de misérabiliste  qui a vu le jour en France dans l'immédiate après guerre, avec les première toiles de Buffet, mis à l'honneur en ce moment à Paris, et la peinture de Gruber pour ne rien dire de Fougeron dont le cas mériterait d'être réexaminé. Ces oeuvres s'inscrivent dans l'Histoire d'une peinture du réalisme sociale.

Autre manque dans l'exposition, celle de la peintures murale. Pourtant les fresques étaient très nombreuses dans les années trente. Elles étaient issues de commandes d'état par le biais du AAA, un organisme crée par l'administration Roosevelt pour aider les artistes américains. Ces peintures dont beaucoup on été détruites étaient influencées par les muralistes mexicains. Il aurait judicieux d'en présenter au moins quelques photos.

Chers futurs visiteur ne vous faites pas piéger par un regard trop rapide et trop prosaique sur cette peinture qui peut paraitre simple au premier abord et qui est en réalité très savante. L'exécution minutieuse de certaines pièces comme celles de Peter Blume ou de Reginald Marsh demande une longue attention. 

En dépit de ses quelques imperfections, il demeure que cette manifestation remarquable marque une ouverture de l'art en France vers un ailleurs trop souvent ignoré.  

Peter Blume

Peter Blume

Grant Wood

Grant Wood

Charles Sheeler

Charles Sheeler

Commenter cet article

ismau 15/11/2016 17:38

Vous avez raison de nous inciter à aller voir cette exposition, ne serait-ce que pour la découverte . En effet je ne connais pas la moitié des peintres que vous citez - ces peintres "régionalistes" - et je suis bien consciente qu’un choix nous a été imposé . Même Hopper n’était pas si bien vu il y a quelques dizaines années chez les plasticiens français ; mes profs d’histoire de l’art ne m’en parlaient jamais . J’ai appris à l’apprécier, après l’avoir quelque peu méprisé . Mais ce côté réaliste caricatural, misérabiliste, ou naïf et illustratif, n’est pas celui que je préfère : Buffet ou Fougeron, ça ne m’attire pas trop ...

lesdiagonalesdutemps 15/11/2016 22:33

Comme toujours il est bon de replacer les oeuvres dans leur époque ce que fait très bien l'exposition et encore mieux le catalogue. Il n'y a pas de misérabilisme chez Cadmus ou Marsh pas plus que chez Fougeron d'ailleurs, son engagement communiste l'en aurait dissuadé. En revanche on peut en voir chez Buffet du moins chez le Buffet, disons d'après 55. C'est Pierre Berger qui très justement dit dans le documentaire consacré au peintre , que peindre une arrête de poisson lorsqu'on roule en Rolls cela ne va pas...

F 13/11/2016 14:36

2 remarques:
- On peut voir de nombreuses oeuvres de la Harlem Renaissance en ce moment à l'expo The Color Line.
- A l'origine, l'expo Age of Anxiety s'appelait America After the Fall, lors de sa présentation à Chicago.

lesdiagonalesdutemps 15/11/2016 21:46

Merci pour ces deux judicieuses remarques
Pour les oeuvres de Harlem Renaissance à l'expo the color Line que j'ai vue vous avez parfaitement raison (je ferais peut être un billet sur cette exposition que je conseille et qui est très intéressante même si je la trouve pas assez visuelle, surtout pour un blog. Il reste que quelques oeuvre et surtout une mention dans l'expo aurait été une bonne chose pour un panorama exhaustif de l'art de l'époque aux Etats-Unis.