Brooklyn village, un film d'Ira Sachs

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Brooklyn village, un film d'Ira Sachs
Brooklyn village, un film d'Ira Sachs

 

Réalisation: Ira Sachs, scénario: Ira Sachs et Mauricio Zacharias, image: Oscar Duran

 

avec: Theo Taplitz, Michael Barbieri, Paulina Garcia, Greg Kinnear, Jennifer Ehle Alfred Molina

 

Résumé:

 

Une famille typiquement bobo new-yorkaise, le père (Greg Kinnear) est un acteur à la carrière modeste, la mère (Jennifer Ehle) une psi, ils ont un fils Jake (Theo Taplitz), hérite à la mort du grand-père d'une maison à Brooklyn. Le rez de chaussée est occupé par une boutique de mode que loue Leonor (Paulina Garcia) qui est une émigré chilienne. Cette dernière a un fils, Tony (Michael Barbieri) de l'âge de Jake. Entre les deux garçons nait immédiatement une amitié instinctive. Le grand père louait la boutique pour un loyer modeste. Les nouveaux propriétaires veulent augmenter le prix du loyer. Le conflit entre les parent va ruiner l'amitié des deux garçons.

Brooklyn village, un film d'Ira Sachs

L'avis critique

 

Brooklyn village est comme ces tapis dont ont ne discerne pas immédiatement le motif principal de leur dessin tant il est enfoui par l'entrelacs des arabesques. On pourrait croire que le sujet du film est la gentrification de Brooklyn, phénomène que connaissent bien des quartiers jadis populaires des grandes villes, ou une histoire d'amitié entre deux pré-adolescents ou encore les difficiles rapports qu'entretiennent les parents avec leurs progénitures lorsque ceux-ci sortent de l'enfance... Il n'en est rien. Le film est le portrait d'un garçon au seuil de la puberté qui ne sait pas encore qu'il est gay...

C'est une histoire très intime, une petite histoire mais qui va avoir des conséquences cataclysmique pour certains de ses protagonistes.

Brooklyn village est un film réaliste et c'est très rare au cinéma. Pour moi un film réaliste est un film dans lequel on sait combien gagne le père (ou/ et la mère) de famille. Certes c'est un peu caricatural mais tant de film tourne le dos à l'économie (et pas seulement dans leur scénario) que cela fait du bien lorsqu'il y en a un qui prend à bras le corps et sans démagogie, ce qui est encore plus rare, ces problèmes.

Encore plus rare au cinéma cette prise en compte des triviaux problèmes d'argent ne se font pas au détriment de l'épaisseur des personnages jusque dans les petits rôles, à ce propos cela fait plaisir de revoir Alfred Molina qui avait été si merveilleux dans le précédent film d'Ira Sachs, « Stranger in love ». Par exemple le personnage du père est très intéressant, on va apprendre que ce n'est pas son travail d'acteur qui fait bouillir la marmite mais sa psi d'épouse et subtilement le film fait comprendre qu'il culpabilise de ce fait.

Le scénario évite le piège du film grossièrement politique, il ne s'agit pas d'une famille d'aristocrates fortunés qui veut chasser une famille pauvre, mais plutôt une bataille entre membres de la classe moyenne. Elles ne sont pas économiquement beaucoup éloignées l'une de l'autre. De même Ira Sachs évite la focalisation raciale, Eléonor est chilienne donc blanche. Ces faibles différences renforcent la dynamique du film et le suspense émotionnel.

Le film tire son énergie de celui qui habite les deux jeunes garçons. Les scènes où ils sont présent ne sont que mouvement, exubérance avec d'incessant va et vient alors que celles ou se trouvent les adultes sont statique comme contaminé par la claustrophobie.

Ira Sachs est un cinéaste qui a beaucoup de tact, tant avec ses personnages qu'avec ses spectateurs. Il n'impose rien. Il propose. Il suggère laissant au regardeur le soin de se faire son opinion. Ainsi il nous dit beaucoup de choses, sans rien asséner, dès la première séquence lorsque Jake apprend inopinément et brusquement, par un malencontreux coup de téléphone, la mort de son grand père. Ce qui induit que ses parents n'ont laissé aucun message à leur fils et que leur femme de charge ne s'est pas senti assez libre pour informer le garçon. On peut en déduire (ou pas) que la communication n'est pas excellente entre Jake et ses parents et qu'il y a une barrière assez nette entre la domestique et ses employeurs. De même Ira Sachs n'est pas en surplomb vis à vis de ses créatures. Il ne les juge pas. Il n'e sais pas plus que ce que l'on entend et voit à l'écran, du moins pour Leonor, la mère de Tony. Dit-elle la vérité en ce qui concerne ses relations avec le grand père de Jake? Etait-elle si proche de lui? Où à l'inverse n'était-elle pas sa maitresse? C'est à nous de nous faire notre intime conviction et pourquoi, le défunt qui avait réglé sa succession n'a pas fait de même pour le magasin? Autant de question auxquels le films ne donne pas de réponses mais que le spectateur se posera.

Grande légèreté également en ce qui concerne l'ellipse temporelle de la fin du film. Lors des dernières séquences on devine que quelques mois ont passé. Jake a les cheveux coiffés différemment, un plan subjectif, le regard de Jake, sur des adolescents jouant au football fait comprendre qu'il sait désormais où vont ses désirs. La dernière scène au musée (je n'ai ni reconnu le Met, ni le musée de Brooklyn) en quelques plans nous informe que Jake a intégré l'Ecole d'art dont il rêvait, alors que Tony est toujours dans son collège catholique...

Brooklyn village par un certain coté est un film effrayant il montre quel gouffre infranchissable peut s'ouvrir entre deux êtres alors qu'il aurait suffit de presque rien pour les réunir..

Brooklyn village, un film d'Ira Sachs
Brooklyn village, un film d'Ira Sachs

Publié dans cinéma gay

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Bruno 03/10/2016 17:32

Merci pour cette belle recension. Un plan quasi final, sur un Fantin Latour, que les élèves de l'école d'art recopient,, ce tableau me semble t il, fait bien partie des collections du musée de Brooklyn, si j'en crois le catalogue raisonné de l'oeuvre de Fantin Latour ( Portrait de Madame Léon Maître ).

lesdiagonalesdutemps 03/10/2016 21:46

C'est possible. La seule fois où je suis allé au musée de Brooklyn la quasi totalité de la surface était occupée par une exposition temporaire sur la peinture américaine du XIX ème siècle de paysage, très intéressante d'ailleurs donc pas de Fantin Latour.