Manderley for ever de Tatiana de Rosnay

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Manderley for ever de Tatiana de Rosnay

Dans ma prime et très lointaine jeunesse, le R.E.R était une nouveauté affriolante. Je le prenais chaque matin dans ma lointaine banlieue pour aller ingénioriser dans des banlieues encore plus lointaines et beaucoup moins avenantes. Les wagons tout neufs étaient remplis de blancs, pas un nègre, pas une fatma enturbannée, emmarmaillée et empoussettée, pas un sourd (c'est à dire ces personnes avec une sorte de sonotone à l'oreille, appareil prolongé par un fil qui se perd dans une poche et qui émettent de gênants grésillements.). Je suis bien conscient que je vous parle d'un autre pays que les moins de 40 ans ne peuvent même pas imaginer. Il y avait quelques hommes, chacun caché par le grand journal qu'ils dépliaient; c'était souvent l'Equipe, parfois le Figaro (il me semble me souvenir qu'en ce temps là je lisais « Le quotidien de Paris »...) et beaucoup de dames, presque toutes en jupe et presque toutes un livre à la main. J'aimais beaucoup regarder ce qu'elles lisaient. Cela me distrayait des articles de Dominique Jamet ou de Patrick de Rosbo. C'était surtout des livres de poches que tenaient leurs petites mains; sur les couvertures illustrées revenaient souvent les noms de Guy des Car, Cronin, Daphné du Maurier. Les livres de la plupart des auteurs populaires de ces années là sont devenus introuvables en librairie.

Portrait de groupe des sœurs Du Maurier avec leur chien Brutus par Frederic Whiting (1918). De gauche à droite: Daphne, Jeanne et Angela Victoria

Portrait de groupe des sœurs Du Maurier avec leur chien Brutus par Frederic Whiting (1918). De gauche à droite: Daphne, Jeanne et Angela Victoria

Mais curieusement certains de ces romanciers, souvent anglo-saxons, connaissent actuellement un inattendu « revival », c'est le cas de Roal Dahl et de Daphné du Maurier (mais malheureusement pas de Cronin et c'est bien dommage).

Cette dernière sous le titre Manderley for ever, titre qui ne sera énigmatique que pour les pauvres qui n'ont pas la chance d'avoir lu (ou vu) « Rebecca », l'immense succès de l'écrivain, bénéficie d'une biographie rédigée par Tatiana de Rosnay.

Si on fait abstraction de l'écriture de Tatiana de Rosnay qui ne s'élève jamais au dessus de celle des articles que l'on peut lire dans les magazines féminins, particulièrement dans le Figaro madame, avec ce ton que je ne saurais qualifier autrement que cucul la praline, même si notre inconsciente biographe pour faire moderne sans doute se mettant en scène, heureusement furtivement, fait une tentative dans le « gonzo journalisme », « Manderley for ever » est un livre qui devrait passionner tous les lecteurs des romans de Daphné du Maurier qui, comme moi, se sont demandé qui se cachait sous ce nom à consonance française. Un auteur méconnu, de ce coté ci de la Manche, en dépit de l'immense succès de ses livres y ont rencontré.

Mais plus que la biographie d'une femme exceptionnelle par son oeuvre mais aussi par sa liberté vis à vis de toutes les conventions c'est l'histoire de la tribu du Maurier et de son brillant entourage que nous raconte Tatiana de Rosnay.

Et il y a de quoi écrire car l'auteur de Rebecca est la petite fille du caricaturiste et romancier George du Maurier, l'auteur du très beau « Peter Ibbetson », son père était le célèbre acteur Gérald du Maurier, ses cousins étaient les pupilles de J.M Barrie. Ils lui inspirèrent son célèbrissime Peter Pan. L'une de ses soeurs fut aussi romancière, sans aucun succès d'ailleurs, et l'autre peintre et quand Daphné du Maurier se marie c'est avec Frederick  (Tommy) Browning, qui deviendra le fameux général d' « Un pont trop loin ». Malgré cet entourage de célébrités Daphné du Maurier, timide et farouche n'aura de cesse que de fuir les mondanités.

Manderley for ever de Tatiana de Rosnay

Incidemment on apprend certaines choses sur l'édition française des romans de Daphné du Maurier en particulier qu'ils ont pâtis de la redoutable traduction de madame Denise van Moppès qui n'a pas hésité par exemple a écourter de 40 pages Rebecca car les description de la Cornouaille l'ennuyait ou plus exactement lui occasionnaient trop de difficulté à la traduction! Heureusement le livre vient d'être réédité dans une nouvelle traduction, cette fois intégrale. Il est curieux que Daphné du Maurier, grande francophile, qui parlait et écrivait parfaitement le français, n'ait pas été plus vigilant sur le sujet.

Tatiana de Rosnay fait le portrait d'une femme qui cherchait avant tout à être indépendante, indépendante financièrement mais aussi indépendante de sa famille. Bisexuelle, elle est tombée amoureuse de plusieurs femmes. Son premier amour fut Fernande Yvon, la directrice d'un pensionnat dans la région parisienne où Daphné du Maurier étudiera deux ans. Bien après son mariage, elle s'entichera d'Ellen Doubleday, la femme de son éditeur américain... Néanmoins Daphné du Maurier ne s’est pas mariée avec Frederick Browning pour imiter les jeunes femmes de son époque, mais bien parce qu’elle était tombée amoureuse de cet homme, qu’elle considérait comme l’homme de sa vie. Secrète et mystérieuse, elle ne dévoilait que très peu à ses proches et se confiait surtout dans ses correspondances.

Manderley for ever de Tatiana de Rosnay

Il est probable que le sujet de cette biographie aurait détesté voir son petit tas de secret dévoilé. Cette star des lettres britanniques accordait que très peu d'interviews, et seulement sous la pression de son éditeur. Dans les rares entretiens qu'elle concédait à donner, elle évitait le plus possible de répondre aux questions personnelles. Elle est le prototype de ces femmes libres et sauvages, issues de l'upper class anglaise. Un type de femme inimaginable loin d'Albion. Daphné du Maurier est aussi l'auteur d'une littérature propre aux lettres anglaises; celle dans laquelle les écrivains mettent au coeur de leur roman autant des demeures que des personnages. Toute sa vie a été marquée par les propriétés qu'elle a habitées. Elles lui ont inspiré ses livres les plus célèbres dont le fameux « Rebecca ».

Si le style de Tatiana de Rosnay laisse à désirer, la biographe est incontestablement une bosseuse et sur ce point elle livre un ouvrage exemplaire de professionnalisme avec la liste complète des oeuvres de son modèle, chaque titre est accompagné des dates de parution en France et en Angleterre, ainsi que du nom des éditeurs dans les deux pays. On trouve aussi en fin de volume, l'arbre généalogique de l'écrivain, son lexique, « le code du Maurier », une carte de la région de sa chère Cornouaille qui a beaucoup inspiré l'auteur de « L'auberge de la Jamaïque » et enfin au centre du livre, un cahier de photos particulièrement bien choisies.

Comme je l'ai déjà écrit, une biographie d'écrivain réussie est celle qui incite à lire les ouvrages de l'écrivain dont la vie nous est racontée. Sur ce point celle de Daphné du Maurier est réussie, j'ai d'ailleurs dès les dernières pages du livre, qui sont très émouvante, relu « Les souffleurs de verre »...

Publié dans livre

Commenter cet article

xristophe 04/10/2016 20:53

Une Buick à dents ! C'est superbement décadent ! Vous croyez que mon père à moi en eût acheté une à Châteauroux, où l'on passait pourtant pour descendre à Périgueux justement... Vous en nous offririez-vous une en effigie, de temps en temps?... (Et, pour Ismau : le film Rebecca serait-il pas d' Hitchcock ?)

lesdiagonalesdutemps 04/10/2016 21:51

Maintenant j'ai la buick mais au 1/43 ème... Rebecca est bien sûr d'Hitchcock produit par selznick avec en plus Daphné du Maurier quelle triplette de caractériels.

ismau 03/10/2016 18:57

J’ai un beau souvenir très ancien de la lecture de Rebecca, depuis largement recouvert par les images du film . Et un beau souvenir tout aussi ancien tout aussi flou, des Vertes Années de Cronin ( les illustrations de ce livre, Ed . Albin Michel 1960, vous intéresseraient peut-être ? )
''Les souffleurs de verre'' : l'histoire a l'air fort intéressante ...

xristophe 03/10/2016 14:19

Je pense que Tatiana de R. parle de ma grand mère, dans sa biographie de Daphné du M. - car elle était l'un de ses auteurs préférés. Et p-ê aussi parle-t-elle de moi, petit garçon qui vivais dans ses jupes à Périgueux dans les années 50. En tout cas, moi, j'en parlerai de la Daphné - dans mon incontournable autobiographie tellement attendue. Chapitre 7 : "La Bel-Air est dans le Pré". La Bel-Air était une "voiture américaine" encore chaude échouée, ce jour d'été, dans un fossé, sur le bord de l'une de nos prairies préférées ; elle n'y resta, miroir lustré, offerte à mes fantasmes et à la curiosité des insectes décoiffés - qu'une après-midi de lecture... proustienne, évidemment.

lesdiagonalesdutemps 03/10/2016 14:43

J'ai beaucoup photographié les Bel air notamment au Québec qui au début des années 80 était une sorte de conservatoire des belles américaines comme l'ai aujourd'hui La Havane, pour probablement peu de temps, où je les ai également copieusement photographiées des années plus tard. Cette chère daphné comme je le suggère était en effet un des auteurs préférés de ces dames et devait faire la fortune alors des libraires de province du temps où la province lisait encore...
Mon papa avait une Buick à dents acheté à un relatif vil prix aux américains de la base de Châteauroux du temps où quelques province s'américanisait avant que la grande Zoha chasse les yankees...