L'affaire Sadorski de Romain Slocombe

Publié le par lesdiagonalesdutemps

L'affaire Sadorski de Romain Slocombe

Certes depuis un bon nombre d'années, il n'est plus nécessaire d'être un héros pour être le personnage principal d'un roman, je dirais même que les anti héros sont devenus majoritaires, mais de là à prendre durant 500 pages un salaud intégral, ou à peu près, laissons à Léon Sadorski le bénéfice du doute pour une infime partie de sa personnalité, c'est tout de même assez nouveau. D'autant que le Léon n'est pas un salaud flamboyant comme le docteur Petiot par exemple ou démoniaque et fanatique comme le héros de Litell; il n'a pas non plus la désinvolture du détective Jérôme Dracéna né de la plume de Jean-Pierre de Lucovich qui gravite à la même époque dans les mêmes parages que notre Leon. Non Sadorski est salaud intégral jusque dans sa médiocrité; reconnaissons lui néanmoins une forme d'intelligence, le flair du flic.

Comme vous pouvez le subodorer d'après mes références Romain Slocombe, dont je n'avais lu aucun livre avant celui-ci, nous emmène dans le Paris de l'occupation et cela au printemps 1942. Nous allons suivre jusqu'à la fin de l'été de la même année, Léon Sadorski, la quarantaine un peu flapi, un inspecteur consciencieux qui travaille à la 3 ème section des renseignements généraux. Il contrôle et arrête les juifs pour les expédier à Drancy, l'antichambre des crématoires. Certes Léon ne connait pas le terme du voyage de ceux qu'il y convie, mais en fait il s'en contrefout... De temps en temps pour rompre la monotonie, il lui arrive de donner un coup de main aux Brigades spéciales pour serrer des terroristes, ceux qu'on appellera en des temps encore à venir des résistants...

<<Les gens s’écartent, sans manifester beaucoup d’empressement. La foule grossit rue des Petites-Écuries et rue d’Hauteville, et les commentaires vont bon train. Un type raconte, avec des gestes excités : "Je m’étais mis à sa poursuite à bicyclette… Je suivais en donnant l’alarme… Je l’ai rejoint ici, je l’ai empoigné et forcé à descendre du vélo qu’il avait volé… Il m’a dit en se tuant que j’aurais sur la conscience la mort d’un Français ! Ça, un Français ? Un youpin polonais qui se cachait sous un faux nom." Sadorski surprend une gamine d’une douzaine d’années expliquant à sa mère, avec une ou deux approximations enfantines : 
─ Je l’ai entendu, tu sais. Avant d’appuyer sur la gâchette de son revolver, le monsieur a dit : "Vive le Communisme", et "Vive la France !" 
Sadorski lui colle une baffe et crie : 
─ Surveillez votre fille, madame. Allez, circulez !>>.

Léon n'est pas vraiment pro allemand, il aurait fait une belle Grande Guerre, mais il est résolument antisémite, anticoco et surtout pétainiste convaincu. Notre inspecteur n'a pas de grands projets de vie : seulement celui de se faire bien voir par l'occupant, de gagner du pognon sur le dos des plus vulnérables et de besogner madame qui est très friande de la chose; pourtant la description de son homme ne donne guère envie... En somme Tout va donc bien dans la vie de Léon Sadorski mais un jour, la roue tourne, Sadorski est brusquement arrêté à son tour, emmené à Berlin, emprisonné, interrogé. Une expérience éprouvante qui, pourtant, ne le transformera pas. Il revient et reprend ses fonctions avec la même conviction, la même haine et la même rage dans sa chasse aux ennemis du nazisme. On le sent prêt à tout. On ne voit pas le moindre coté positif à ce personnage pas même son amour des femmes, la sienne bien sûr, Yvette: << Au bout de douze années de vie commune, l'inspecteur Sadorski se sent aussi amoureux de sa femme qu'au tout début. Plus, même ! Et, contrairement à certains de ses collègues, il ne la trompe pas avec les dactylos de la 3e section des Renseignements généraux. Lui ne s'offre de « petits extras », servantes de bar ou d'hôtel, qu'à l'occasion des affaires à traiter dans le département. Pourquoi prendre des risques et se fatiguer, lorsqu'on jouit de tout le bonheur du monde à domicile ?>>. Sa fidélité est toutefois relative, il n'est pas indifférent aux femmes qu'il croise dans ses enquêtes, prisonnières ou victimes, ou à sa petite voisine juive de 15 ans dont il convoite la virginité...

Romain Slocombe prend son temps pour installer l'action. Les 80 premières sont une immersion dans le Paris occupé. Bien documenté l'auteur se croit obligé de nous détailler la moindre tenue et surtout c'est une véritable balance, on a droit à tout le who's who de la collaboration. Comme l'illustre l'extrait qui suit: << Notre informateur avait aussi rédigé un long mémorandum sur le soutien occulte du patronat français aux éléments de la droite extrême et à la politique allemande. Il citait MM. Peugeot et Scheller, qui est le directeur de L'Oréal et de Monsavon, comme financiers du CSAR, mouvement surnommé la Cagoule, notait que M. Albert-Buisson, président de Rhône-Poulenc, était un vieil ami de Pierre Laval... Ostniski avait copié une liste une liste de tous les donateurs de la Cagoule: autant que je me rappelle il y avait la société Michelin, les huiles Lesieur, un groupe de soyeux lyonnais, les chantiers de Saint-Nazaire, Pont-à-Mousson, les peintures Ripolin, le syndicat de l'industrie lyonnaise, Saint-Gobain, Cointreau, Lemaigre-Dubreuil, et des banquiers, notamment la banque Words...Les souscripteurs étaient recrutés par le Polytechnicien Eugène Deloncle, fondateur du MSR. Vous comprenez, nos grands patrons avaient connus une sale frayeur en 1936 avec la Front Populaire... Alors dans ces milieux-là, l'expression courante était "Vivement qu'Hitler vienne mettre de l'ordre! >>.

Mais plus ennuyeux Slocombe croit bon à chaque juif que Léon ou ses adjoints arrête de nous balancer son pédigrée... probablement un hommage à ces malheureux aux yeux de l'auteur. Le romancier ne digère pas toujours bien sa documentation. Heureusement son guide de la collaboration est coloré par une langue populaire assez proche par sa verve de celle d'André Héléna.

Le récit s'emballe enfin à partir de l'escapade éprouvante de Léon à Berlin. L'opportuniste policier a mis ses chaussures cloutées où il ne fallait pas, et le voilà en ligne de mire de la Gestapo l'allemande et de la française avec les fameux Bonny et Laffont et peut être même du K.G.B car une de ces anciennes maitresses serait une taupe des soviets, infiltrée à la Gestapo, sans oublier la Résistance naissante qui ne lui veut pas du bien. C'est beaucoup pour les miches de Léon! Jusque là on avait été dans un démarquage très bien documenté, mais un peu lourd, des livres de Philip Kerr, avec Paris à la place de Berlin et Léon remplaçant Bernie! Slocombe qui ne fait pas dans la dentelle, il me paraît au moins aussi vicelard que son héros avec sa prédilections pour les scènes de passage à tabac. Puis le livre oscille entre le roman d'espionnage façon Le Carré où le K.G.B aurait été remplacé par la Gestapo et le récit historique glaçant. Rien n'est épargné au lecteur entre les scènes de tortures, les magouilles des inspecteurs, la connivence entre les représentants de l'ordre et la Gestapo sans oublier les petits arrangements avec des truands.

Slocombe n'est pas toujours claire dans la conduite de son intrigue. Il nous en dit pas assez sur Sadorski. Par exemple on ne comprend pas bien comment Léon est passé d'une ferme de Tunisie aux renseignements généraux. Si Slocombe n'avait pas de documents sur la jeunesse de son personnage, il aurait du en vrai romancier en inventer pour nous expliquer comment cet homme a pu faire un tel parcours. Il y a trop de blancs dans la biographie de Léon. On nous informe furtivement qu'il a été suspendu de la police de 1934 à 1939 en raison de ses idées extrémistes puis qu'il a été réintégré... Etait il un petit soldat de la cagoule? Grâce à qui il a pu retrouver sa place dans la police?.. Rien nous est dit sur ces points. Ces vides font que l'on ne s'explique pas bien ses furtifs moments de clémence, pas plus son désir soudain de devenir une sorte de justifier pour châtier les auteurs du massacre d'une jeune fille.

Avec de tels protagonistes et un tel décor historique ce roman est d'une lecture éprouvante. Si bien qu'on est soulagé d'en arrivé à la dernière page. Mais on y arrive. Le talent de slocombe réussit à nous faire rentrer en empathie, à notre insu avec cette crapule de Léon (certes ce dernier croise encore bien pire que lui) mais nous ne sommes pas alors au bout de nos avanies car une postface nous apprend qu'à peu près tout ce que nous avons lu s'est effectivement déroulé ainsi et que Léon Sadorski a réellement existé (probablement pas sous ce nom là). Le romancier fait suivre ces explications sur ce qu'a déclenché l'écriture du livre d'une copieuse bibliographie qui montre le travail de recherche colossal que Slocombe a effectué pour produire un roman historique crédible, précis et vivant jusque dans les moindres détails. Mais il ne nous dit pas ce qui pousse un auteur à se vautrer avec n'en doutons pas un tel plaisir dans la fange... Cependant tout revers à son avers et la parution de « L'affaire Léon Sadorski » a du bon car jusqu'à présent dans les romans mettant en scène la collaboration on avait eu surtout affaire à la collaboration caviar où les amis du Reich ne se salissait pas les mains directement, ici c'est tout autre chose...

Slocombe ne nous précisant pas comment Léon a fini et la fin relativement ouverte de son roman nous laisse peut être entrevoir une suite.

ss souriant à la terrasse d'un café parisien

ss souriant à la terrasse d'un café parisien

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ismau 01/11/2016 16:11

J’ai un souvenir fort d’un livre traitant aussi de la collaboration et de salauds pas "caviar" du tout, c’est l’histoire de Bonny et Lafont : " Tu trahiras sans vergogne " de Philippe Aziz . En 69 quand ce livre est paru, j’imagine qu’ il était forcément assez scandaleux, puisqu’il montrait l’envers d’une histoire héroïque qui était alors l’histoire officielle . Maintenant c’est bien différent, mais je trouve toujours passionnant de se renseigner sur la complexité de la véritable histoire, où les médiocres et les salauds sont légions je crois . Donc malgré tout, vous m’avez donné envie de lire " L’affaire Léon Sadorski " ...

lesdiagonalesdutemps 01/11/2016 17:50

Je connais le livre d'Aziz, ce qui est original ici c'est que c'est un roman et que l'auteur a pris comme héros un personnage des plus médiocre pas du tout du calibre de Bonny et Laffont, que l'on croise dans ce livre qui étaient, surtout Laffont des salauds d'envergure.