Règne animal de Del Amo

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 Règne animal de Del Amo

 

 

Cela commence par la description d'une famille de croquants, le genre que mes ancêtres trouvaient tout juste bon à curer leurs fossés, on ne peut pas donner tort à mes aïeux en lisant ce qu'écrit l'auteur sur ces paysans, triste échantillon d'humanité. Nous sommes dans un village du Gers au tournant du XIX ème siècle. Il y a le père petit fermier que la tuberculose a commencé à ronger. Sa femme, une sèche bigote, jamais appeler par Del Amo autrement que la génitrice, pauvre génitrice en vérité puisqu'elle va réussir à enfanter, presque à son corps défendant qu'une fille, Eléonore, qui apparaît vite, comme une bien sale engeance. Le couple et leur rejeton ne vivent pas différemment de leurs ancêtres des siècles précédents, même vie routinière, sans espérance, à l'horizon bornée de leur village. Lorsque le père devient trop déliquescent la petite famille est rejoint par Marcel, tout juste sorti de l'adolescence. Ce neveu du père va remplacer ce dernier devenu grabataire. L'auteur décrit le quotidien de ces pauvres paysans. Il fait un sort à chaque tâche dans des descriptions d'un tel de vocabulaire qu'il ne faut pas trop s'éloigner de son Littré. On a parfois le sentiment de lire une suite de dictées destinées au Certificat d'étude de ces années là. C'est du Maurice Genevois, ou plutôt du Louis Pergaud (celui de « Goupil à Margot ») mais du Genevois ou du Pergaud gore. Cette suite de tableaux figés me fait penser à ces grandes images, que dans mon jeune temps fort lointain, la maitresse accrochait au tableau pour l'exercice de vocabulaire. Bien sur celles détaillées par Del Amo ne sont pas identiques à celles de mes souvenirs enfantins, mais comme dans celles qui affleurent ma vieille mémoire, rien n'y manque. Le romancier y utilise souvent un vocabulaire redondant, abusant de synonymes en cascade. Ce sont des sortes de scènes de genre, nous avons droit au retour des champs, à la veillée un soir d'été, à la sortie de la messe, aux soins aux animaux... Rien ne manque tout est juste, cela sonne vrai. Mais tout cela est décrit avec des mots morts en même temps que ce monde paysan. Le sentiment de véracité s'éloigne lorsque parfois, l'auteur se lâche et étire une scène. On peut alors se croire revenu au temps du Nouveau roman triomphant, mais un nouveau roman écrit par un écrivain saisi d'une transe érotique glauque. Je vous recommande particulièrement dans cette veine la mise en bière du père et encore plus son enterrement avec écoulement du premier sang menstruel de la fille sur le cercueil du père, au fond du trou où la petite Eléonore était descendu pour récupérer un crapaud chu là par inadvertance. Il faut oser la scène, par ailleurs parfaitement gratuite, et bien Del Amo ose.

Cette première partie, sous titrée 1898-1914, m'a conduit à me faire plusieurs réflexions. Celle d'abord que pour la plupart d'entre vous mes chers lecteurs ces fieffés crétins ce sont vos grands parents, des êtres parfaitement bornés dont la seule justification semble d'accomplir une terne routine dans l'attente impatiente de la mort. Et encore curieusement les culs-terreux mis en scène par l'écrivain ne sont pas alcooliques, ce qui est tout de même une singularité dans cette France d'alors. Ah il y a tout de même le curé du village qui est ivrogne, et pour faire bonne mesure le bougre meurt d'une attaque suite à une vision pédophile, celle d'un gracile enfant de choeur crucifié... J'aime bien les écrivains qui ne craignent pas de charger la barque... Ensuite grâce à la description que fait Del-Amo de sa petite famille gersoise, j'ai mieux compris l'attitude des officiers de la Grande Guerre vis à vis de leurs soldats, comment considérer les hommes qui nous sont décrits ici, autrement que de la chair à canon, quel autre rôle pourrait-il avoir, sinon celui de se faire tuer.

Il m'est impossible de pas comparer la scène de l'irruption de la guerre dans ce petit village du Gers avec celle qui ouvrait « 14 » de Jean Echenoz. Cet évènement était décrit chez Echenoz en phrases aussi sèches que celles de Del Amo sont grasses. Mais chez Echenoz ont sentait immédiatement le morceau de prose poli par un écrivain consacré à Saint Germain des prés, alors que Del Amo restitue la vérité de l'ébahissement et de l'incompréhension de ces gueux devant ce qui leurs arrive. Le tour de force est que Del Amo en dépit d'un style que l'on peut qualifier pour certains morceaux de pompier, réussit à être toujours juste psychologiquement. Sur l'irruption de la guerre, puis sur le vide causé par le départ des hommes, il y a des pages magistrales dans ce « Règne animal » qui évoque aussi le phénomène des « gueules cassées » mais moins frontalement que dans « La chambre des officiers » de Marc Dugain ou que dans « Au revoir la haut » de Pierre Lemaitre.

A la 208 ème page nous faisons un grand saut dans le temps. Nous quittons le début des années 20 pour être propulsé en 1981. Et là cela se gate beaucoup... Les sauts temporels semblent être de plus en plus prisés par les romanciers... Cela commence par une sorte de confession d'Eléonore à laquelle nous ne comprenons pas grand chose sinon qu'elle est donc toujours vivante. Puis nous faisons connaissance avec Jérôme*, un enfant qui paraît bien singulier et qui fait chambre commune avec ces cousins des jumeaux plus jeunes que lui. On comprend petit à petit que les parents des garçons vivent ensemble et gèrent un élevage de cochons sous la férule d'Henri que nous avions quitté nourrisson soixante ans plus tôt. Petit à petit nous faisons connaissance avec l'intégralité du clan à travers la description minutieuse qu'est la fabrique de viande qu'est cette exploitation d'élevage de porc. Ce livre est recommandé à tous ceux voulant devenir végétarien. Déjà que les personnages dans la première partie du livre n'étaient pas particulièrement brillants ni attachants mais leurs descendants sont bien pires. Disons le tout net, ils sont intégralement tarés.

A la fin c'est un peu n'importe quoi. Del Amo a du avoir une régurgitation de Moby Dick transformant la baleine en... verrat!

J'ai vérifié par moi même de la réalité du fait que la jadis belle campagne française était en effet le gite de solides crétins; la cause en étant, en partie comme dans ce livre, due aux mariages consanguins. Il suffit pour s'en instruire d'étudier n'importe quel arbre généalogique... Mais il ne faudrait d'une part pas croire que les citadins de cher pays, qui ne sont des rats des villes, le plus souvent que depuis trois générations, aient été ou soient plus brillants que les croquants, ni d'autre part que les campagnes françaises, ou autres, soient peuplées que de demi-fous.

Une fois le livre refermé, je n'ai pas compris quel a été le but de Del Amo en écrivant cet ouvrage; certainement de faire une virulente critique de l'agriculture industrielle, certes horrible sous sa plume; Il transpire de tous le texte, le dégoût de l'auteur pour une humanité qui s'obstine à détruire, dans une totale illusion du « toujours mieux, toujours plus »; mais d'abord les croquants d'antan qu'il décrit dans la première partie de son roman, supérieure à la deuxième, n'étaient pas meilleurs et n'avaient pas une vie plus facile; ensuite la singularité de la famille d'exploitants agricoles qu'il présente, enlève toute exemplarité à ce qu'il dénonce. Je ne comprend pas l'utilité de ce livre, à moins que Del Amo donne des livres comme le pommier donne des pommes. Après tout ce n'est pas plus bête d'écrire un roman que de façonner un tabouret ou de faire pousser des salades. Et puis, il y a toujours la quête du graal Goncourt; il paraît que ce prix sert surtout, pour ceux qui sont en manque d'imagination, comme cadeau de Noël! Je ne sais pas pourquoi mais je ne vois pas bien cet ouvrage grandement morbide et scatologique sous le sapin...

J'ai lu quelque part que Del Amo était un défenseur de la cause animale mais je n'ai ressenti dans son gros roman pas plus d'empathie pour les bêtes que pour les hommes. Je n'arrive pas à m'expliquer, ce qui a pu pousser un homme non dénué de talent dans sa pratique à passer des mois et sans doute des années avec l'aréopage de tarés qu'il nous décrit avec minutie. Je n'envisage que le masochisme de l'écrivain mais il est à craindre pour lui que peu de lecteurs soient disposés à le suivre dans ce vice.

Plutôt que de lire cette version glauque du « Sel » découvrez ou relisez ce beau deuxième roman de Del Amo qu'est « Le sel ». Si malgré ma mise en garde vous vous obstinez à lire ce livre morbide sachez qu'il vous faudra un effort surhumain pour réussir à vous extirper de ce roman nauséabond, à l'écriture hallucinée.

 

* Je ne saurais dire pourquoi mais très vite à propos de Jérôme, c'est le visage aux grands yeux de l'enfant de la série télévisée "Des revenant" qui s'est imposé à moi.

 

Pour retrouver Del Amo sur le blog: Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo, Le règne animal de Del Amo, Le sel de Jean-Baptiste Del Amo (réédition complétée)   

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ismau 11/09/2016 19:11

Le titre de Millet, n’est-ce pas plutôt ''La gloire des Pythre'' ? En tous cas merci pour cette référence, qui m’intéresse : il y a un moment que j’avais envie de découvrir cet auteur apparemment singulier et exigeant, que je ne connais qu’à travers les violentes polémiques qu’il a suscité, et par ailleurs le culte que lui voue Luchini .
Del Amo c’est drôle, je viens de lire dans le dernier Télérama une critique très élogieuse de son livre, se terminant par : ''Ce quatrième roman est sans doute son meilleur'' ! Il va sans dire qu’ils ne voient, eux, nul mépris pour ces ''corps au travail, harassés, malmenés, cabossés'' ; mais je sais ce que vous pensez de leurs opinions ...

lesdiagonalesdutemps 11/09/2016 21:48

J'ai en effet lu cette critique de Télérama qui en dehors de l'opinion qu'elle exprime est fort médiocrement écrite c'est presque aussi mauvais que dans les Inrocks. Ce qu'il y a de terrible chez ces prétendus critique c'est qu'ils semblent n'avoir rien lu.
En effet le livre de Millet est bien "La gloire des Pythe" comme je vous l'avais écrit je n'ai pas ce livre que j'ai lu à sa parution, il doit y avoir une quinzaine d'années.

ismau 07/09/2016 22:30

Vous ne nous recommandez donc vraiment pas la lecture de ce dernier del Amo ! J’ai vu que le précédent : Pornographia - avait de bonnes critiques, et avait reçu le prix Sade 2013 . Peut être est-il meilleur ?
Pour mon Goncourt 72 de Jean Carrière, je regrette de l’avoir si mal présenté, en cherchant des comparaisons trop partielles et tendancieuses . C’est un livre que j’ai trouvé très beau . Les questions métaphysiques qui émanent de la nature extrêmement hostile qu’il décrit, où la vie quotidienne paysanne est si fruste, sont surtout proches du style de Giono .

lesdiagonalesdutemps 08/09/2016 07:27

Je n'ai pas lu Pornographia dont le thème ne me tentait pas du tout. Mais comme il vient de paraitre en poche, je vais en faire l'acquisition. Pour certains livres dont je sais qu'ils paraitront en poche, j'attend cette parution pour les lire pour la double raison, la première l'économie, car mon budget livre est impressionnant en regard de mes revenus et aussi parce que je lis en parallèle avec des livres peu maniables d'autres en poche; ceci lorsque je me déplace, avion métro train... ou lorsque je vais être soumis à une longue attente, médecins, poste, impôts...
Pour le Del Amo, c'est un livre fort, d'un incontestable écrivain mais je n'ai pris aucun plaisir à le lire. Même si le point de vue exprimé sur la guerre de 14 est intéressant, nouveau par son angle d'attaque; mais le livre est trop complaisant dans sa noirceur. Et puis je préfère les livres qui se déroulent dans des milieux aisés, dans de belles demeures, anglaise de préférence. On est snob ou on ne l'est pas comme le chantait Boris Vian. En outre je n'ai jamais accroché à Giono. Le livre de Millet que j'évoquais est "Les Pic". N'ayant pas le livre, je ne suis pas sûr de l'orthographe, le titre étant le nom de famille de la tribu que l'auteur décrit. Il n'y a pas non plus chez Del Amo ce panthéisme que l'on trouve dans certaines oeuvres qui traitent des rapports entre les hommes et la nature (comme chez nombre d'auteurs japonais par exemple).

ismau 07/09/2016 15:16

Le Sel -lu grâce à vous- était déjà pas mal glauque, et pourtant je l’ai beaucoup aimé, alors pourquoi ne pas essayer la dose supérieure ? Ce serait aussi pour savoir si vous avez été juste avec ce pauvre Del Amo, que vous éreintez tout de même ''un peu'' … mais votre critique est comme toujours très intéressante, et fort réjouissante . Cette histoire de croquants gersois, telle que vous la décrivez, m’a rappelé exactement les rustres cévenols du Goncourt 72 : '' L’épervier de Maheux '' de Jean Carrière, que je viens de lire avec grand intérêt . On y trouve aussi une ''mise en bière du père avec écoulement…''... pas de la fille, mais du mort ! Un mort qui n’est vraiment pas très frais, et pourtant sa veuve ne songe qu’à reprendre son linceul souillé - économie oblige . La guerre auquel cet homme a participé, lui est également totalement incompréhensible . Quant au lien avec les animaux, il est forcément brutal - dans le roman de Carrière - puisqu’il l’est déjà entre ces humains qui luttent pour vivre . Mais pour autant, il n’y a pas le moindre mépris pour ces gens . Peut-être en est-il de même chez Del Amo ? C’est ce que me laisse penser ce que je connais de lui . La description de ces humains ''proches'' des animaux , n’est pas gratuite ( juste ''morbide'', ou ''nauséabonde''  ) si elle mène à se poser quelques questions … ?

lesdiagonalesdutemps 07/09/2016 16:06

Je pense qu'il y a mépris chez Del Amo et en cela il a bien raison. Ce n'est pas le reproche que je lui ferais. La première partie est intéressante mais la deuxième sent trop le pamphlet écolo. Bien que ce qu'il dénonce est une calamité, l'élevage intensif des porcs (en particulier en Bretagne). D'ailleurs lorsque l'on va à l'étranger on s'aperçoit que le porc est presque toujours meilleur et... beaucoup plus cher. Je n'ai pas lu ce Goncourt, vos descriptions ne m'incitent pas à le lire en revanche j'ai lu il y a quelques années un bon livre de Millet sur une famille de paysan du plateau de mille vaches. Ce n'était pas rose mais sans le parti pris du glauque pris par Del Amo.

Ludovic Joubert 07/09/2016 09:18

Belle critique, qui présente le double avantage à mes yeux de donner envie de lire Règne animal et l'impression de l'avoir lu (ce qui est bien pratique pour quelqu'un comme moi, qui accumule les lectures en cours ; alors je vais peut-être prendre le parti de la paresse). Incidemment, j'ai du mal à aller vers la série Les revenants à cause du film original, que j'ai trouvé extrêmement maniéré.
A tout hasard, je vous donne l'adresse de mon blog

xyloglosse.net

(dont le nom n'est pas représentatif de son contenu), que j'ai créé récemment.

lesdiagonalesdutemps 07/09/2016 10:08

Très intéressant votre blog. Curieux en effet qu'aimant la littérature vous n'ayez pas pris de plaisir au lycée à l'écriture de "rédactions". C'est plutôt une attaque de la glose à laquelle vous vous livrez.
Moi aussi j'aime beaucoup ce King Kong. Dans tous les film je regrette que l'on face du mal au gentils monstres qui ont la bonne idée de supprimer un maximum d'humains ce qui me réjouit toujours, comme le nombre des réfugiés noyés que l'on nous annonce chaque jour. Je ne peux plus allez sur les plages des iles grecques! Je crois que Del Amo est encore plus misanthrope que moi... Je suis entièrement d'accord avec ce que vous dites sur la science-fiction.
Etes vous un membre de la secte du mammouth? Vous devriez être éditeur car à vous lire, dans ce cas, il y aurait peut être moins de mauvais livres.

lesdiagonalesdutemps 07/09/2016 09:57

Votre commentaire m'inquiète un peu car je m'efforce dans mes billets de ne pas déflorer (ou de spolier comme on le dit aujourd'hui) l'intrigue du livre ou du film que je traite. En relisant mon texte (ce que je ne fais pas assez d'où les fautes) je crois avoir tenu ma ligne, en particulier en ce qui concerne la deuxième partie du roman. Donc votre pari de la paresse est discutable. Mais comme vous l'avez compris je n'incite pas vraiment à lire ce livre même s'il contient de remarquables morceaux et des traitements avec des angles très originaux. Del Amo est incontestablement un écrivain, ce qui est rare mais mieux vaut lire "le sel" son deuxième roman. Le premier est aussi très intéressant mais là encore un peu glauque.
Je vais voir votre blog.