Rêves de gloire de Roland C. Wagner (réédition complétée)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Rêves de gloire de Roland C. Wagner (réédition complétée)

Je subodore que malheureusement vous répugnez à vous enfoncer dans les entrailles de mon merveilleux blog et passez ainsi à coté de découvertes incommensurables. C'est pour cette raison que je réédite certains billets. Pour les livres je le fais en particulier lorsqu'un ouvrage est réédité en poche ce qui lui donne une nouvelle visibilité surtout s'il reparait sous une si belle couverture que "Rêves de gloire". Cette réédition en poche rend en outre "Rêves de gloire" plus accessible pour les bourses plates. A ce sujet n'oubliez pas les dons car ma bibliothèque me ruine...  

 

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Le monde dans lequel nous entraine Roland C. Wagner n'est pas celui dans lequel nous vivons. Plutôt que de qualifier l'univers de "Rêves de gloire" d'uchronique je le qualifierais plutôt parallèle au notre. En effet pour qu'il y ait uchronie, il faut qu'il y ait un point de bifurcation bien distinct avec notre réalité, cela crée par un évènement précis. De cette modification découle ensuite toutes les différences dans le récit par rapport avec l'Histoire que nous connaissons. Il n'en va pas ainsi dans le roman de Wagner. Même si on peut considérer comme point de divergence avec notre présent ce qui se déroule le 17 octobre 1960 dans le monde de Wagner. Le chauffeur du général de Gaulle choisit de passer par la Croix de Berny plutôt que par le Petit Clamart comme cela était prévu. La voiture du chef d'état est mitraillée. Le général décède quelques instant plus tard n'ayant le temps que de dire: << On aurait dû passer par le Petit-Clamart. Quelle chienlit...>>. On voit immédiatement que Roland C. Wagner n'est pas dénué d'humour... Si l'on comprend bien que la mort du général de Gaulle en 1960 à une incidence directe sur ce qui va se passer ensuite en Algérie où l'histoire du livre se déroule, il est beaucoup moins évident que cette mort fasse que par exemple Kennedy ait lui échappé à son attentat et, que malgré son souffle court, Albert Camus soit toujours en vie aux abords de l'an 2000. Il n'est pas évident non plus que le trépas de la grande Zoha fasse que Johnny Halliday ait quitté ses fans en 1964 victime de l'explosion d'une charge de plastique... Il est encore plus improbable que le fait que le général ait calanché puisse avoir une incidence sur des évènements ayant eu lieu avant ce trépas, comme la sortie de la Hongrie du bloc de l'est en 1956 et que la même année les anglais et les français aient mis une pâtée à Nasser dans l'affaire de Suez...  L'auteur nous fait découvrir ces évènements par petites touches, comme par inadvertance. Il faut dire que le narrateur principal est peu intéressé par la politique. Il est en revanche obsédé par l'histoire du rock... algérois! Car les rêves de gloire du titre sont ceux, dans les années 60,  des groupes de rock qui fleurissent alors à Alger devenu après quelques vicissitudes une enclave indépendante dans une Algérie tout aussi indépendante présidée par Boudiaf. Dans cet algérois cohabite quatre millions d'habitants d'origines des plus diverses et aux tendances idéologiques multiples. Le groupe le plus inattendu est celui que forme les vautriens , secte agnostique et festive dont le grand homme est Timothy Leary pourvoyeur de « gloire » que l'on peut traduire par L.S.D. Le titre du livre est ainsi à double sens, Rêves de gloire peut être ceux provoqués par cette drogue. Il l'est même à triple, car « Rêves de gloire » est aussi le titre d'un disque d'un groupe mystérieux et éphémère, les Glorieux Fellaghas. Cette galette de vinyle provoque la mort de celui qui la possède! Il faut ajouter que durant cette guerre d'Algérie est apparu dans le djebel un prophète, un soldat français déserteur, qui avant d'être tué par ses anciens camarades a fait de nombreux adeptes parmi les autochtones. Il y a bien d'autres choses encore dans cette riche brique. Le moins qu'on puisse dire c'est que Wagner ne manque pas d'imagination et si parfois on a un peu de mal à suivre les multiple fils de son histoire on ne s'y ennui jamais.

Tout cela est vu à travers les yeux d'un antiquaire, spécialiste des vinyles anciens et lui même grand collectionneur. On apprend les faits saillants de l'Histoire dans cette réalité aux détours de longues considérations sur le rock et plus particulièrement sur le rock méditerranéen. J'espère que l'auteur, en fait je n'en doute pas, a pris beaucoup de plaisir à réinventer l'histoire de sa musique préférée. Le lecteur que je suis, a un peu moins de bonheur à déchiffrer les arcanes de cette aventure culturelle d'autant que je suis assez ignorant  de l'histoire de ce courant musicale dans le monde réel. Il est probable qu'en raison de cette méconnaissance, je n'ai pu que savourer très peu des clins d'oeil dont Wagner parsème son récit. L'auteur est un grand spécialiste dans le domaine; il est musicien lui-même : son groupe s’appelle Brain Damage, ce qu’on pourrait traduire en français par Lésion Cérébrale. Il n'a pas manquer de citer son groupe dans son texte. J'ai tout de même percuté aux allusions à Radio Caroline (Qui se souvient de cette radio pirate qui émettait d'un bateau dans les années 60) et à Woodstock transplanté à... Biarritz!

D'ailleurs après plus de 350 pages, l'auteur nous avoue son plaisir, qu'heureusement il réussit en partie à nous faire partager, qu'il a eu à écrire le livre. Plus loin, il nous fournit aussi son point de vue sur le roman et les clés pour lire celui-ci. Il met cette confession dans la bouche d'Albert Camus (qui parle au narrateur du roman qu'il est en train d'écrire), il n'y a pas de mal à se faire du bien: << Quel est l'intérêt d'un roman? Et qu'est-ce qu'un roman, sinon une philosophie mise en images? (…) Je reconnais ce monde a été amusant à construire, bien qu'il soit pire que le nôtre. C'était un jeu très excitant. Et une source de plaisir inédit pour moi. Mais ce monde n'est que le décor devant lequel se déploie la parabole, il n'est que l'arrière plan de la philosophie qui guide le livre. (…) C'est un livre sur une autre Algérie, mais pas seulement. En traitant d'autres possibilités, on relativise ce qui s'est réellement produit. Et de fait, on prend un recul supplémentaire.>>. Voilà un sage et pertinent mode d'emploi pour tous les lecteurs et auteurs d'uchronies.

Wagner ne se penche pas que sur le passé. Certains passages, à peine transposé, sont en prise directe sur notre actualité.

Notre auteur n'est donc pas féru que de musique. Il a une bonne connaissance de l'Histoire, vous me direz que c'est le minimum pour un écrivain qui se coltine à l'uchronie mais son savoir du monde arabe est remarquable, ce qui fait qu'il est même prophétique et éclairant sur ce qui s'est passé il n'y a pas très longtemps en Egypte. En témoigne le passage suivant, dialogue de deux protagonistes passablement imbibés, mais néanmoins politiquement lucide, page 45 de l'ouvrage: << Pour les saoudiens c'est de toute manière mieux que l'Egypte soit dirigée par un parti religieux. Par principe, je dirais ou croyance. Et puis il y a le canal de Suez, "objet de toutes les convoitises. Un concept que les saoudiens n'ont jamais digéré, c'est le pan-arabisme.>> (à méditer)...

L'origine de Roland C. Wagner n'est pas étrangère à ce savoir. Il est né le 6 septembre 1960 à Bab El Oued qui était encore à l'époque en Algérie française. Wagner n’est pas un pseudonyme : WAGNER est bien le nom hérité de son père, soldat allemand enrôlé par la Luftwaffe à 19 ans, baladé par les conflits mondiaux d’Indochine en Algérie, puis rapatrié en France comme les autres pieds-noirs en 1962, avec femme et enfant. Cette hérédité peu commune, dont il a doté son narrateur collectionneur de disques, fait que l'on sent que le livre est nourri de morceaux d'autobiographie; ce qui donne une émotion à la lecture, très rare dans ce type d'ouvrage. 

Question de style on voit bien que le livre a été écrit au fil de la plume qu'heureusement Wagner a facile. Autrement il n'aurait pas avant cet ouvrage, en trente ans de carrière, déjà publié une centaine de nouvelles et une cinquantaine de romans. On peut regretter  que Wagner travaille n'est pas plus travaillé son écriture et surtout la construction de l'ouvrage pour un livre dont on perçoit bien l'ambition derrière l'imagination débridée.

Pour dynamiser son récit et que celuci ne soit pas qu'une description d'un univers différent du notre, le romancier y instille une intrigue policière. De très méchant sont à la recherche d'un disque. Ces vilains personnages croient que le narrateur le possède. En fait lui aussi est en quête de la mystérieuse galette. Les affreux sont prêt à tout pour la récupérer. Pourquoi? Que révèle ce mystérieux disque pressé il y a plus de trente ans qui sème la mort? Il me semble que l'auteur aurait du faire intervenir le suspense policier plus tôt dans la narration.

Est-ce pour faire comprendre au lecteur étourdi que "Rêves de gloire" se place dans le sillage de Philip K. Dick, mais l'on peut penser que l'amateur de cet opus ne sera pas sans connaitre "Le maitre du haut château", que Roland C. Wagner fait dans la déconstruction du récit, procédé totalement antagoniste avec certains relâchements de l'écriture. Des voix anonymes, chacune intervient régulièrement dans le récit, nous introduisent progressivement dans cette autre histoire, mais cet anonymat ne les rend pas immédiatement reconnaissable. La lecture parvient tout de même à être fluide malgré à la fois cette coquetterie de construction, pourquoi multiplier les narrateurs, ce qui fait que parfois on ne sait pas immédiatement qui parle, d'autant que d'un fragment à l'autre, on peut changer d'époque. Cette complication narrative fait que l'on ne parvient pas immédiatement à entrer en empathie avec le collectionneur de disque, visiblement l'alter égo de l'auteur. Il faut en plus ajouter des bizarreries gratuites de vocabulaire. Pourquoi appeler les hélicoptères des coléoptères!

J'aimerais bien savoir si Wagner a écrit les chapitres à la suite les uns des autres tels qu'ils se présentent dans le livre ou s'il a rédigé dans la continuité chaque fragment de son ouvrage se rapportant à un personnage et qu'il les a fragmenté et ensuite mélangé les morceaux d'intrique ainsi obtenus. Je penche pour la première solution, mais je m'interroge. Autre interrogation le romancier a t-il arpenté les rues de l'Alger d'aujourd'hui ou a t-il travaillé seulement d'après un vieux plan de la ville du temps de la colonisation, peut être les deux... Incidemment « Rêves de gloire » devrait séduire les vieux algérois qui retrouveront dans ce texte une topographie et le nom de rues qu'ils ont connues. Alger est un personnage à part entière du récit, un peu à la manière de ce qu'est par exemple Barcelone pour les romans de Zafon. Roland C. Wagner a un autre point commun avec l'écrivain espagnol, sa diabolique habileté pour relancer l'intérêt du lecteur en fin de ses courts chapitres.

On subodore bien assez que les nombreux personnages qui hantent les différents morceaux du récit ont bien entre eux un quelconque rapport et que comme dans tous les feuilletons, car il y a aussi du feuilleton dans « Rêves de gloire », les morceau du puzzle vont bien finir par s'imbriquer, mais pour apercevoir une ébauche du motif, il faut tout de même bien attendre les environs de la quatre centième page!

L'ennui avec un auteur érudit, c'est qu'il faut que le lecteur ne soit pas complètement ignorant, une bonne connaissance de l'Histoire est ainsi indispensable pour apprécier un roman uchronique. Dans le cas présent c'est l'Histoire de l'Algérie sur laquelle il est bon d'avoir de solides lumières. On apprend beaucoup de chose par exemple sur la guerre d'Algérie à condition de bien connaître son déroulement, d'autant que l'auteur a une liberté de propos très rare sur le sujet.

Philip K. Dick n'est pas la seule influence du livre, pour sa totale liberté et son gout pour une géopolitique échevelée on peut également penser à Norman Spinrad (que Roland C. Wagner a traduit), quand à la teneur des réflexions politiques et leur ton, ils rappellent parfois celui de Jean-Pierre Andrevon. 

Les éditions de l'Atalante savent fabriquer de beaux objets, une fois encore, la maquette est très belle.

Malgré les réserves que j'ai développées précédemment, pour l'époustouflante invention, la culture discrète mais immense et la plume alerte de son auteur ce livre d'une absolue originalité est à ne pas manquer. 


 

Rêves de gloire de Roland C. Wagner, aux éditions de L'Atalante


 

Nota: 

1- D'autres billets où il est question d'uchronie sur le blog:  Roma aeterna,  Les îles du soleil de Ian R. MacLeodL' appel du 17 juin d'André CostaL'uchronie d'Eric B. Henriet,  Replay de Ken GrimwoodLa séparation de Christopher Priest,  Septembre rouge, Octobre noir de Duval & Pécau - Calvez La montagne de feu d'Alfred Coppel,  Jin de Murakami MotokaLe cercle de Farthing de Jo Walton,  22/11/63 de Stephen KingLe baton de Plutarque de Juillard et Yves SenteDominion de C. J. SansomHamlet au paradis de Jo Walton   

2- En février 2012, aux mêmes éditions de l'Atalante a fait paraitre "Le train de la réalité" dans lequel Wagner reprend le même univers que "Rêve de gloire".

3- le 26. 5. 2012, à 22 heure, France Culture dans sa fameuse émission Mauvais genre a consacré un numéro à ce livre que la chaine présentait ainsi: << Uchronie avec "Rêves de gloire", monument historico - romanesque érigé, chez L'Atalante, par le romancier Roland Wagner à la gloire de l'Algérie jadis française, des sixties et des vinyls collector. Un roman-monstre de près de 700 pages, une oeuvre choral charriant tous les grains de voix imaginables du légionnaire au fan de 45 tours, du maquisard kabyle à l'amateur de LSD. Une uchronie fleuve qui, jouant des ressorts de l'histoire alternative, nous transporte dans un monde où De Gaulle est mort au Petit-Clamart, Kennedy en a réchappé, Johnny est mort dans un attentat, et où, à l'issue de soubresauts politiques insurrectionnels, l'Algérie française n'est plus qu'un confetti portuaire hanté par les disciples de Timothy Leary et les groupes de garage-rock.>>

4- Roland C. Wagner est mort le 5 aout 2012 à Laruscade (Gironde) dans un accident de voiture.   

5- Ce livre ne manque pas d'études ni de commentaires sur la toile, voir ci-dessous

COMMENTAIRES LORS DE LA PREMÈRE ÉDITION DU BILLET

Un coléoptère n'a pas grand chose à voir avec un hélicoptère, voir ce lien :

http://www.avionslegendaires.net/snecma-c-450-coleoptere.php

Ceci explique peut-être cela.
COMMENTAIRE N°1 POSTÉ PAR GABU LE 06/06/2011 À 17H56
Merci pour cet article très éclairant, il me dit enfin ce que je voulais savoir sur ce livre (ce n'est pas faute d'avoir cherché)!
Bon, en même temps, il m'a encore moins donné envie de le lire, même si ce n'était pas son but, mais comme je ne connais absolument rien de l'histoire d'Algérie (je suis Belge, et c'est un épisode de l'histoire qui est tout simplement passé sous silence sur les bancs de l'école), ni de l'histoire du rock avant les années 80 (je suppose que de connaître les Beatles, les Pink Floyd, les Doors, les Rolling Stones et Bowie n'est pas suffisant pour comprendre la chose ^_^) et je ne suis pas vraiment attirée par ce sujet au départ, bien qu'aimant les uchronies. Du coup, je sens que je vais être perdue dans les aspects historiques et frustrée par les références que je ne comprendrais pas...

On verra si un jour je le lirai quand même, qui sait. Mais pas tout de suite en tout cas...
COMMENTAIRE N°2 POSTÉ PAR CACHOU LE 29/08/2011 À 08H48

réponse à Cachou

Je regrette de n'avoir pas pu vous entrainer à la lecture de ce livre rare. Et puis c'est toujours ce qu'il faut chercher d'être perdu et frustré dans les références d'un livre, je crois que c'est aussi comme cela qu'on apprend et en plus en se distrayant ah quelle belle chose que la lecture et être appelé par un gros livre lorsque l'on musarde dans une librairie, on ne voudrait pas l'acheter parce que ce n'est pas raisonnable, et puis d'un coup on le saisi brusquement comme si on le volait, on le serre contre soi et coure presque jusqu'à la caisse et on va se perdre dans ses fameuses références...  

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 29/08/2011 À 14H40
Ah, mais je l'ai déjà acheté, portée par sa réputation, puis quand je l'ai eu en main, j'ai réalisé le sujet, qui ne m'intéressait pas, le potentiel de frustration, et surtout l'agacement face à une myriade d'éloges qui m'ont semblé "un peu trop" même si apparemment amplement méritées (la tienne, déjà plus modérée, fait du bien à lire d'ailleurs).

J'aime à me perdre dans des livres, même si je ne maîtrise pas leur sujet, mais à condition que celui-ci me tente (astrophysique, pays asiatiques, etc.). Ici, c'est différent, parce qu'à la base, ce roman n'a rien pour me plaire, c'est juste sa réputation qui m'a intriguée. Mais j'ai un "mauvais feeling" à son sujet, du coup je vais attendre d'arrêter d'en entendre parler à tout va, de ne plus être dans la folie "RDG", d'autant plus que les deux précédents livres lus de l'auteur n'ont pas été des "révélations" en ce qui me concerne.

Mais c'est amusant, parce que dès que j'émets des doutes quand à mon envie de lire ce livre, la première réaction des gens, c'est d'essayer de me persuader de le faire. RDG rend prosélyte on dirait ;-p.
COMMENTAIRE N°3 POSTÉ PAR CACHOU LE 29/08/2011 À 14H51

C'est vrai que je me veux prosélyte en ce qui concerne ce livre qui est le premier que je lis de son auteur dont honte à moi je n'avais jamais entendu parler. Ce qui m'a attiré vers ce livre c'est que ce soit une uchronie sur la guerre d'Algérie et mon père ayant fait, un peu malgré lui d'ailleurs le putch des généraux félon cela devrait bien sûr me parler même si je n'ai pas du tout trouvé ce que j'attendais... 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 29/08/2011 À 19H20

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