Hamlet au paradis de Jo Walton

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Hamlet au paradis de Jo Walton

Hamlet au paradis est le deuxième volet d'une trilogie ayant pour titre "Subtil changement", le premier étant "Le cercle de Farthing" (voir l'article que j'ai consacré à ce livre: Le cercle de Farthing de Jo Walton), le second est celui que je chronique présentement et le troisième, que je n'ai pas encore lu s'intitule "Une demi couronne". En lisant les lignes qui suivent, il faut avoir présent à l'esprit qu'elles peuvent être partiellement amendées après la lecture complète de la trilogie. S'il est préférable d'avoir lu le premier tome avant d'aborder le second, qui se passe chronologiquement immédiatement après le premier, chaque volume peut néanmoins se lire séparément. Nous sommes toujours dans un mélange de roman policier classique et d'uchronie. L'histoire se déroule en Angleterre en 1949. Hitler est toujours de ce monde et les nazis sont toujours en guerre contre les soviétiques: Ils se disputent Irkoust qui change de main presque chaque jour... Par bribes on comprend que l'Angleterre a négocié une paix séparée avec l'Allemagne à l'occasion du voyage impromptu d'Herman Hess en Angleterre. Dans cette Histoire, les propositions du dauphin d'Hitler ont été prises au sérieux. Un certain Mark Normanby favorable aux allemands dont qu'il rêve d'imiter est premier ministre. Il instaure un fascisme rampant fortement teinté d'antisémitisme*.

L'histoire commence par l'enquête de l'inspecteur Carmichael, l'un des deux narrateurs du roman, que nous retrouvons, sur l'explosion d'une bombe qui a tué une actrice renommée. Elle venait d'être engagée pour jouer dans Hamlet lors d'une représentation de prestige, qui aurait dans un vénérable théâtre londonien, à laquelle assistera rien de moins que le premier ministre britannique et Adolf Hitler. On comprend assez vite que cette bombe leur était réservée. L'autre voix du récit est celle de Viola Lark qui a coupé les ponts avec sa noble famille, elle est flanquée de soeurs encombrantes**, et à qui on a proposé le rôle titre dans Hamlet. L'actrice qui n'est passionnée que par le théâtre ne pourra pas échapper néanmoins à la politique...

Le principal défaut d'"Hamlet au paradis" est qu'il reprend exactement le même schéma narratif que "Le cercle de Farthing" et cela en un petit peu moins efficace. Jouant sur le contraste des deux narrateurs, l'un l'inspecteur Carmichael de la classe moyenne ,Carmichael est un personnage noble mais soumis au chantage de ses supérieurs à cause de son homosexualité; l'autre Viola Lark, est issue de la haute aristocratie. Jo Walton alterne un récit à la première personne (l’actrice Viola) et la troisième personne (l’inspecteur Carmichael). Bien que ce ne soit pas très clair, pour la partie de Viola, c'est cette dernière qui raconte les évènements qui se sont déroulé dans un passé plus ou moins lointain. On ne sait pas de quel présent elle parle. L'auteur a du mal à tenir ce subterfuge d'écriture tout le long du récit; de plus il désamorce une partie du suspense qui est néanmoins grand tout du long du roman, puisque si Viola écrit ses mésaventures, on peut logiquement penser qu'elle s'en est sortie. On peut avoir aussi une lecture moins optimiste et que Viola est en train de rédiger ses aveux.

Les romans de Jo Walton pâtissent de la comparaison qu'on ne peut s'empêcher de faire avec "Dominion de C. J. Sansom", chef d'oeuvre absolu du roman uchronique et j'ose l'affirmer du roman tout court. Les deux auteurs partent du même point de divergence, au début des années 40, l'Angleterre a signé une paix séparée avec l'Allemagne, ayant, dans les deux oeuvres, plus ou moins les mêmes conséquences.

Il en demeure pas moins que cet "Hamlet au paradis" est d'une lecture plaisante et souvent haletante. De surcroit, le roman offre quelques considérations et descriptions intéressantes sur le métier de comédien. En catimini il brosse un tableau du paysage théâtrale de la fin des années 40 à Londres; sur ce sujet, il faut être bien conscient qu'un lecteur non averti de la vie théâtrale londonienne passera à coté de quelques allusions, mais cela n'entachera pas le plaisir de la lecture. Surtout Hamlet au paradis réussit un beau portrait type de ceux qui ne veulent pas voir... << Depuis huit ans, l'Angleterre est un pays de somnambules qui marchent vers un précipice. Vous êtes prospères, satisfaits. Vous vous moquez bien de ce qui se passe de l'autre côté de la Manche, tant que cela ne menace pas l'existence de vos courses de bateaux, de vos concours hippiques et de vos spectacles londoniens. >>

* Il est assez surprenant, que dans un des rares pays d'Europe à n'avoir pas connu la traque des juifs, que trois auteurs britanniques placent ce funeste fait historique au centre de leur oeuvre, Ian R. MacLeod dans "Les iles du soleil", C.J. Samson avec Dominion et enfin Jo Walton avec cette trilogie. Faut-il y voir une sorte de refoulé historique ou une dénonciation de l'antisémitisme larvée en Grande-Bretagne que les conditions historiques n'a pas permis de mettre en lumière?

** Les soeurs Larking sont directement inspirées des célèbres sœurs Mitford. Leur destin sera hors du commun. Nancy, amoureuse de la France et de Gaston Palewski, gaulliste historique, devient une romancière célèbre. Diana brûle pour le fascisme anglais naissant et se compromet auprès de son chef de file ; Unity devient une proche amie de Hitler ; tandis que Jessica, l'avant-dernière de la fratrie, s'engage auprès des jeunes républicains espagnols avant de rejoindre le parti communiste. Seules Pamela et Déborah suivent la voie rêvée par leurs parents, et se marient dans le luxe et le conservatisme.  

D'autres billets où il est question d'uchronie sur le blog:  Roma aeterna,  Les îles du soleil de Ian R. MacLeod,  Rêves de gloire de Roland C. WagnerL' appel du 17 juin d'André CostaL'uchronie d'Eric B. Henriet,  Replay de Ken GrimwoodLa séparation de Christopher Priest,  Septembre rouge, Octobre noir de Duval & Pécau - Calvez La montagne de feu d'Alfred Coppel,  Jin de Murakami MotokaLe cercle de Farthing de Jo Walton,  22/11/63 de Stephen KingLe baton de Plutarque de Juillard et Yves Sente, Dominion de C. J. SansomHamlet au paradis de Jo Walton   

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