Du sang sur Rome de Steven Saylor

Publié le par lesdiagonalesdutemps

aout 2016

aout 2016

 

Voilà une réédition que j'attendais avec impatience. Ici ou là j'avais lu grand bien de cette série qui narre les enquêtes de Gordianus dans la Rome antique. Je voulais commencer par le premier tome mais malheureusement il était épuisé depuis longtemps et atteignait des prix déraisonnables en occasion, il fallait compter 50 € pour ce livre de poche même pas en bon état. Heureusement les éditions 10-18 ont mis fin à ce scandale par cette réédition. Espérons qu'elles vont continuer à éditer et rééditer l'oeuvre de cet américain féru d'antiquité car ce premier volume m'a donné l'envie de lire tous les autres, il y en aurait une quinzaine.

Certes il faut passer par l'anachronisme de voir une sorte de détective privé enquêter à Rome à la manière déductive d'un sherlock Holmes mais une fois que l'on est passé sous les fourches caudines de cette extravagance on se régale tout du moins avec ce « Du sang sur Rome ».

Nous sommes à la fin de la dictature de Sylla (80 avant J.C.), période qui n'était pas de tout repos pour les citoyens romains quel que soit la classe à laquelle il appartenait ou l'opinion qu'il avait l'audace de rendre publique. On avait vite fait de se retrouver raccourci, la tête au bout d'une pique, cette dernière exposée sur le forum (pratique qui a connu et connaitra probablement encore, une grande fortune au cours de l'Histoire).

Or donc, un jour de canicule Tiron le joli esclave de Cicéron va, sur les ordre de son maitre quérir l'aide (rémunérée) de Gordianus pour qu'il apporte à Cicéron des élément pour étayer la plaidoirie qu'il doit faire pour sauver d'une mort infâme Sextus Roscius. Un propriétaire terrien accusé du crime le plus impardonable à Rome: le meurtre de son propre père. Le roman est basé sur une des premières plaidoirie de Cicéron (Cicéron, Discours, tome 1, Les belles lettres, 1965). L'affaire n'est pas gagnée car le dénommé Sextus Rocsius détestait son père qui dilapidait sa fortune dans les bordels. C'est d'ailleurs devant l'un d'eux qu'il a été assassiné. En outre l'accusé est particulièrement peu sympathique et n'aide en rien ses défenseurs... Cicéron pour aider Gordianus lui prête, le temps de l'enquête son précieux Tiron. A eux deux il forme un couple qui n'est pas sans rappeler celui de Guillaume de Baskerville et de son jeune secrétaire Adso dans le nom de la rose d'Umberto Ecco.

Le premier atout de la série est que Gordianus est rudement sympathique (beaucoup plus que Sherlock Holmes ou Poirot) et puis il aime les chats... Il habite une grande maison décatie dans laquelle avec Bethesda, son unique esclave, une égyptienne avec laquelle il vit une union assez maritale. Notre perspicace enquêteur romain ne déroge pas aux canons du genre. Il boit plus que de raison, ne sais pas résister au sexe faible (tout en trouvant Tiron très joli, il faut révéler que Steven Saylor Sous le pseudonyme d'Aaron Travis, a également publié des romans érotiques gays.) et se fait souvent rosser car il a une fâcheuse tendance à fouiller là où il ne faudrait pas... C'est d'ailleurs peut-être cette obéissance aux conventions du genre qui me gène un peu. Je trouve parfois notre Gordianus un peu trop américain...

Les évènements historiques qui sont au coeur de cette aventure sont « les prescriptions de Sylla ». On comprend vite que Sylla n'a pas la faveur de Gordianus et donc de Saylor mais la résolution de l'énigme après moult rebondissements nous fait changer le regard que l'on a porté tout au long du livre sur le dictateur. A propos de Sylla, vers la page 280, le romancier en quelques pages très vivantes nous brosse la geste de ce grand homme d'état romain; ce cours express n'est pas parfaitement intégré au reste du récit mais quel formidable prof d'Histoire que Steven Saylor...

Petit rappel historique: Sylla est à la tête des aristocrates romains opposé au progressisme de Marius, l'autre homme fort de cette époque. Et il fallait être fort à ce moment de l'Histoire romaine face à Mithridate, le roi du Pont dont les troupes menaçaient Rome. Après 15 ans de guerre civile (de 107 av. J.C. À 82 av. J.C.). Sylla victorieux est nommé dictateur et décrète, en 82 av. J.C., la proscription de ses ennemis politiques. La dictature de Sylla est une dictature d'un genre nouveau car Sylla n'était soumis ni au jugement populaire, ni à des limites temporelles. On voit dans le roman que deux ans après la prise du pouvoir par Sylla, Gordianus craint que cette dictature ne prenne fin qu'à la mort du dictateur*. En outre Sylla accepta ces pouvoirs exceptionnels à la condition qu'il n'aurait aucun compte à rendre à la fin de son mandat... La mesure la plus controversé est l'établissement de tabulae proscriptionis, soit des listes de citoyens considérés comme ennemi de la République. Ils étaient condamnés à mort et leurs biens étaient confisqués par l'état. On évalue qu'en sept mois, les prescriptions prennent fin théoriquement le 1 juin av. J.C., 5000 personnes ont été soumis à ces violences politiques. Ces proscrits étaient des notables qui avaient soutenu les adversaires de Sylla. Les malheureux proscrits pouvait être éliminés par n'importe qui et leurs assassins recevaient une récompense en échange de ce service rendu à la République. Les listes ne comptaient pas que des ennemis politiques mais comme le met en scène très bien « Du sang sur Rome » aussi des gens desquels ont voulait acquérir le bien. C'est ainsi que s'enrichissait des proches de Sylla comme dans le roman Chrysogonus et historiquement Crassus.

Le mélange entre la fiction et les événements historiques est très réussi. Comme Gordianus  navigue aussi bien dans les ruelles boueuses remplies de prostituées, de mendiantes et d'assassins que dans les maisons nobles où la violence et la corruption sont bien plus raffinés, en le suivant mener son enquête, le roman propose une sorte de coupe transversale de la société romaine de la fin de la République. Gordianus croise de nombreuses figures célèbres de son temps Cicéron, Sylla, Crassus... Notre auteur connais son Cicéron sur le bout des doigts qui pourtant n'apparait pas comme très sympathique dans « Du sang sur Rome » voici ce que le célèbre orateur romain dit de Chrysogonus  : << La troupe seule de ses musiciens est si nombreuse que sans cesse tous les alentours retentissent du fracas bruyant des instruments, des voix et des fêtes qu'il donne pendant la nuit. Quelles dépenses, quelles profusions ! quels festins ! honnêtes, sans doute, dans une telle maison, disons mieux, dans ce repaire de toutes les débauches et de toutes les infamies. Et lui-même, vous voyez comment, les cheveux artistement compassés et parfumés d'essences, il voltige dans toutes les parties du forum, menant à sa suite une foule de protégés, revêtus de la toge. Vous voyez encore quelle est l'insolence de ses regards et l'orgueil de ses mépris.>>. On retrouve cela dans le roman.

Les détails sont nombreux sur la vie quotidienne des Romains à cette époque, quelle que soit leur couche sociale : habitudes culinaires, loisirs, habitat thermes, littérature de l'époque... Le lecteur est embarqué dans cette époque grâce à la plume de l'auteur, riche en descriptions précises et sensitives. Rome devient un personnage à part entière et les quartiers qui la composent font l'objet de multiples descriptions et analyses. Tout en étant un jouisseur Gordianus sait voir et dire la poésie de sa ville. Il est parfois un peu philosophe comme dans ce passage: << La nature du temps change quand le monde dort. Les instants se figent ou se dissolvent, comme des grumeaux dans le fromage blanc. Le temps devient incertain, inégal, élusif. Pour l'insomniaque, la nuit dure éternellement, ou passe à toute allure.>>.

Le fait antique qui paraît le plus intéresser l'auteur, allant semble-t-il jusqu'à l'obséder, est les rapports des hommes libres avec les esclaves. Steven Saylor n'est pas américain pour rien...

 

* En fait la carrière politique de Sylla pris fin avec son élection au consulat de l'an 80 av. J.C.. Il abandonna la vie publique l'année suivante pour se retirer dans ses propriétés rurales de Puteoli où il écrivit ses mémoires qui ne nous sont malheureusement pas parvenues. La mort l'emporta en 78 av. J.C.

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Jean-Marc 28/09/2016 09:27

Oui, j'ai lu "Imperium". Tiron en est le narrateur et la période évoquée s'étend des débuts d'avocat de Ciceron, avec une première partie consacrée à l'affaire Verres, jusqu'à l'évolution politique de Ciceron et son accès au consulat, en passant par l 'épisode "Catilina". C'est un bon livre, recommandable, peut être un peu sec dans ses explications politiques. La réalité historique (pour autant qu'elle soit réellement connue) est rapportée par Tiron avec une visée quelque peu hagiographique pour son ancien maître (qui l'a affranchi), Harris prenant comme point de départ la rédaction d'un texte dont on sait qu'il a existé, mais qui est aujourd'hui perdu.
La description que fait Gordianus de Subure dans le texte du roman serait à rapprocher de celle d' une des parties de"Roma aeterna" que vous avez commenté.

lesdiagonalesdutemps 02/10/2016 09:02

Merci pour les précisions en ce qui concerne "Imperium" livre que je vais mettre sur ma liste des ouvrages à me procurer. La réalité historique de l'époque est tout de même assez bien documentée, bien sûr on ignorera toujours certaines coulisses de l'Histoire, mais c'est encore vrai pour notre époque. Bonne idée de rapprocher "Du sang sur Rome" de "Roma aeterna" dont je recommande également la lecture.

Bruno 24/09/2016 19:23

Très vivant et passionnant, un beau "swap" final, de surcroit !
Un anachronisme p.105 : "litres"...on eut pu utiliser "setier" me semble-t-il, à l'inculture près de notre temps...
Merci pour vos billets

lesdiagonalesdutemps 02/10/2016 08:52

Il y a en effet quelques détails de cette espèce mais dans le cas présent c'est peut être pour rendre plus intelligible la lecture car l'indication d' une mesure d'époque induit forcément une note en bas de page. En ce qui me concerne j'ignore l'équivalence entre 1 litre et 1 setier par exemple.

Jean-Marc 21/09/2016 21:21

Le jeune esclave Tiron est promis à une belle carrière: inventeur des "notes Tironiennes"(notae tironianae) première méthode de sténographie pour les discours de Cicéron, il est affranchi en 53 avant JC et prend selon l'usage le nom de Marcus Tulius (reference à son ancien maître) Tiron. On retrouve ce personnage dans "Imperium" de Robert Harris. Je viens de terminer le livre de Saylor. Très bon et très romain...

lesdiagonalesdutemps 02/10/2016 17:09

merci pour cette précision

jean-Marc 02/10/2016 11:54

Un setier (romain) équivalait à environ un demi-litre (unité de mesure liquide contemporaine)

lesdiagonalesdutemps 22/09/2016 07:07

Merci de ces informations. Cette invention de Tiron est également mentionné dans la troisième aventure de Gordien "L'énigme de Catilina" que j'ai également chroniqué. Je n'ai pas lu Imperium de Robert Harris. qu'n pensez vous?

xristophe 01/09/2016 16:23

Quel âge a-t-il cet esclave M. Thirius ?

lesdiagonalesdutemps 01/09/2016 17:21

Vingt deux ans mais parait moins d'après Gordianus qui en a environ 10 de plus à l'époque Cicéron est âgé de 26 ans

patrick 29/08/2016 09:54

oui ce serait plus logique mais déjà sur les 8 ou 9 on peut les lire dans l'ordre chronologique

patrick 28/08/2016 19:44

10 / 18 en a réédité au moins 8 déjà. Je viens d'acheter Les 7 Merveilles

lesdiagonalesdutemps 28/08/2016 21:13

espérons qu'il les réédite dans l'ordre chronologique car j'ai lu que l'auteur tenait à ce qu'on les lise ainsi puisque la chronologie de son écriture recoupe la chronologie du personnage. Cela devrait m'annoncer de bonnes lectures futures.

thirius 28/08/2016 13:47

Dans l univers de la Rome Antique, il y a un fantastique livre érotique qui retrace les aventures d un esclave , il s agit de Dolko de Jean Paul Tapie

lesdiagonalesdutemps 28/08/2016 21:17

merci pour ces informations

thirius 28/08/2016 18:35

oui il est tout a fait trouvable pour ma parts je l ai trouvé dans une FNAC mais sinon
on peut le trouver la

http://www.priceminister.com/s/dolko#xtatc=INT-601
un lien sur l auteur et son ouvrage http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2008/01/28/1090084_pourquoi-l-ecrivain-jean-paul-tapie-rencontre-enfin-succes-commercial-et-critique.html

l auteur http://www.babelio.com/auteur/Jean-Paul-Tapie/122944
et un lien sur l avis des lecteurs http://www.babelio.com/livres/Tapie-Dolko-Tome-1--Lodyssee-de-lesclave/232799

lesdiagonalesdutemps 28/08/2016 13:53

Jamais entendu parler de cet ouvrage. Pourriez vous m'en dire un peu plus et s'il est trouvable.

Bruno 27/08/2016 23:48

Merci pour cette belle recension ainsi que pour les nouvelles indirectes de Clara

IHUEL 27/08/2016 11:08

En effet, je suis féru d'histoire antique, je vais donc me pencher sur ces volumes. Merci A propos, je voulais participer à vos efforts mais je réfute les paiements Paypal, si vous acceptez les chèques ce sera une modeste participation pour votre excellent travail. Bien à vous

lesdiagonalesdutemps 27/08/2016 11:12

Le premier mérite amplement votre visite.
Pour les dons contactez moi à mon adresse e-mail (voir contact en haut de la page) merci d'avance.