Dent d’ours T4 : Amerika Bomber par Alain Henriet et Yann

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 Dent d’ours T4 : Amerika Bomber par Alain Henriet et Yann
 Dent d’ours T4 : Amerika Bomber par Alain Henriet et Yann

Avant de parler de ce quatrième tome qui est en fait le premier tome d'une nouvelle trilogie qui prend une direction assez différente de la première, faisons le points sur cette série (on peut aller voir les billets que j'ai consacré aux premiers albums: Dent d'ours, Max de Yann & Henriet, Dent d'ours, Hanna de Yann & Henriet ). L'histoire débute en Haute silésie dans les années 30. Trois enfant deux garçons, Werner et Max et une fille Hanna rêvent de devenir aviateur. Ils sont inséparables. Bientôt Hanna et Werner intègre une école de pilotage dirigée par des nazi. Max qui est juif ne peut s'y inscrire... C'est la fin de l'innocence.

La saga Dents d'ours a débuté en 2013. Elle est éditée par Dupuis. Alors que les trois premiers volumes s'éloignaient assez peu de l'Histoire, le quatrième fait la part belle au fantasme nazi de l'arme secrète. il donne corps et crédit à la fantasmagorie de "L'amerika Bomber" un bombardier à très longue portée menaçant New-York d'une bombe atomique. Il est tout de même bon de rappeler que d'une part les nazis n'ont jamais possédé l'arme nucléaire et que le fameux bombardier à très longue portée n'a jamais quitté... les table à dessins... Parfois en regard du nombre impressionnant d'albums de bandes dessinées qui mettent en scène la victoire des nazi en 1945, je me demande si la profession de dessinateur de bandes-dessinées n'est pas celle qui compte le plus de révisionnistes...  

 

 

 

 

Annonce de la prépublication du tome 1 en Une de Spirou n°3903 (30 janvier 2013)

L'envol d'une amitié (extrait de Dents d'ours t.1, p.12 - Dupuis 2013)

Yann est un scénariste prolifique. La Seconde Guerre mondiale l'inspire particulièrement. Sur cette période, outre Dent d'ours, on lui doit déjà: « Pin Up » avec Philippe Berthet ; « Le Groom vert-de-gris » avec Olivier Schwartz. L’aviation est un autre de ses tropisme. Sur ce thème il a déjà scénarisé: « Le Grand Duc » et « Angel Wings » avec Romain Hugault ; « Mezek » avec André Juillard. Dans une saga d’aventure il mèle ses deux passion. La première trilogie a été brillamment menée. Il a su ne pas retomber dans l’académisme de séries plus anciennes; le titre fait par exemple songer au totem de « La Patrouille des Castors. En dépassant désormais – avec l’accord de l’éditeur, avec beaucoup d'audace, le carcan moraliste jadis imposé par la prépublication dans Spirou, Yann et Henriet peuvent ainsi montrer sans détours la violence nazie (mais aussi celle des résistant polonais), les conflits psychologiques ou la sexualité de leurs protagonistes… Max et Werner sont tous les deux amoureux d'Anna. Mais c'est avec beaucoup de tact que le scénario traite de ces sujet. Ce parfait dosage, en accord avec le trait réaliste magnifique d’Henriet (« Golden Cup »), explique du reste la très bonne réception de la série, saluée successivement en 2013 et 2014 par le Prix Saint Michel du meilleur scénario et le Prix des Collégiens d’Angoulême.

 

Couvertures des trois premiers tomes (Dupuis 2013 - 2015)

Berlin en 1945

Comme le suggèrent les visuels de couvertures des trois premiers titres de la série, « Dents d’ours » se fonde sur le destin de trois enfants émerveillés par les prouesses de l’aviation. Jouant avec des maquettes en bois, ils idéalisent le simple fait de pouvoir voler. Mais les nouvelles directives du parti nazi imposent aux pilotes d’adhérer aux thèses du national-socialisme. Pour Hanna Reitsch et Werner Zweiköpfiger, l’affaire n’est qu’un détail : il en va tout autrement pour Max, qui est issu d’une famille juive polonaise, et dont le destin tragique est irrémédiablement scellé. Comme on le comprend avec la couverture de « Dents d’ours T1 : Max » (prépublié dans Spirou n°3903 à partir du 30 janvier 2013 ; l'album est paru en mai 2013), le récit fait un lien temporel entre deux époques : les années 1930, où l’émerveillement est encore possible au sein d’un paysage idyllique, et la chute du Reich en 1944-1945, dans la mesure où le ciel semble ici déjà contrôlé par les Corsairs américains. Ces avions, ayant principalement servis durant les campagnes du Pacifique pour y affronter l’armée impériale japonaise, font aussi un lien avec la séquence d’ouverture du tome 1, où surgissent les pilotes kamikazes. En couverture du tome 2, « Hanna » (prépublication dès le 2 avril 2014 dans Spirou n°3964 ; album paru en mai 2014), la vision est symétriquement inversée : une fille remplace le garçon, le regard et la silhouette tournés vers la gauche suggèrent le blocage et les difficultés sous-jacentes, tandis que le paysage ruiné souligne l’agonie du troisième Reich. L’ultime parade contre les Alliés semble être le recours aux « Wunderwaffen » (armes miracles) de tous modèles, dont les Triebflügels (avions à rotor tripale et à décollage vertical, conçus par la société Focke-Wulf), mais qui ne furent en réalité jamais achevés.

 

Des armes nouvelles ! (Spirou n°3964, 2 avril 2014)

Un trio amoureux (extrait de Dents d'ours t.3, p.43 - Dupuis 2015)

Poster offert dans Spirou n°4021 (6 mai 2015)

Pour le tome 3, « Werner » (prépublié à partir de Spirou n°4014 le 18 mars 2015, album paru en mai 2015), la vision est amplement plus désenchantée : de dos, perdu dans les ruines berlinoises à proximité de la Porte de Brandebourg, le principal protagoniste ne lève plus les yeux vers le ciel. On imaginera sans peine son rêve brisé – voir le symbole de la maquette d’avion en bois, partiellement cassée – et l’échappatoire suggérée par l’envol d’un unique appareil (un Fieselier Fi 156 Storch, avion de reconnaissance allemand). Pour les connaisseurs de la période, ces éléments font référence à un évènement authentique de la fin de la guerre, repris en ouverture de ce troisième tome : le Generaloberst Robert Ritter von Greim, blessé aux commandes d’un Storch le 26 avril 1945 par la DCA soviétique, dut son salut à sa passagère, le pilote d’essai Hanna Reitsch (c'est Hanna Reitch qui sert de modèle pour la Hanna de "Dent d'ours" qui pour le récit est plus jeune de quelques années que la véritable aviatrice). Celle-ci prit les commandes par dessus les épaules du blessé et posa l’appareil près de la porte de Brandebourg à Berlin. Isolé dans son bunker, Hitler nommera Greim commandant en chef d’une Luftwaffe quasi-inexistante ! La véritable Hanna Reitsch, qui avait testé une version pilotée de la fusée V1 et tenté vainement d’évacuer Hitler en 1945 (comme dans le tome 3 de la saga), prendra conscience in fine de la terrible réalité des chambres à gaz et se liera d’amitié en 1948 avec une résistante et déportée française (Yvonne Pagniez) tout en reniant pas complètement son passé de nazi convaincu. Hanna volera jusqu’à la fin de sa vie… en 1979.

 

Démarrage de la prépublication du tome 3 dans Spirou n°4014 (18 mars 2015)

Des enjeux explicites (extrait de Dents d'ours t.2, p.44 - Dupuis 2014)

La série prend un assez malin plaisir à se jouer des clichés et des conventions du genre : des héros-enfants innocents liés par un serment scellé dans une grotte par une nuit d’orage (chacun adoptant dès lors comme porte-bonheur une authentique dent d’ours) ; deux adolescents pouvant changer d’identité (Max et Werner) ; le fanatisme froid d’une belle jeune femme insaisissable, qui aimera ses deux amis l’un autant que l’autre ; les missions-suicides confiées par les services secrets US (l’OSS, Office of Strategic Service alors dirigé par le major-général Donovan); les rebondissements à répétition causés par l’amour-haine que se portent les personnages. Yann réussit à doser ce périlleux cocktail. Il est dommage qu'au dessin Henriet se laisse aller parfois à la caricature, ainsi les méchant nazis ont des gueules ideuses qui tranchent avec le réalisme des physionomies des héros ou des personnages dans le bon camp. On se croirait revenu au temps de Batler Britton!

 

 

Spirou 4070 (13 Avril 2016)

Vivre et laisser mourir : amour et guerre froide ! Un trio amoureux (extrait de Dents d'ours t.4, p.13 - Dupuis 2016)

Dans ce premier tome de la deuxième trilogie de la saga la guerre est virtuellement terminée, puisque Adolf Hitler s'est donné la mort. Les alliés organisent méthodiquement des attaques sur les dernières poches de résistance, dont la base où Werner et Hanna sont réfugiés. Désormais convaincue que ce n'est pas Max qu'elle a en face d'elle, la pilote d'élite allemande lui explique que le projet « Amerika Bomber » n'est pas mort et qu'elle compte bien défendre jusqu'au bout la dignité de son pays et honorer son engagement. Lui-même avoue qu'il est là pour la tuer, sur ordre des forces alliées et notamment de l'Office of Strategic Services du général Donovan. Sans pouvoir pour autant cacher ses sentiments pour celle dont il est amoureux depuis l'enfance. Si bien que lorsqu'elle le convoque pour l'accompagner dans une mission dont elle ne dévoilera pas le but, Werner est tiraillé entre la volonté d'épargner peut-être le bombardement de New York, et la vie de la jeune femme. A bord d'un avion léger et vers une destination inconnue, il essaye de raisonner la pilote obnubilée par sa mission de mort. Mais lorsqu'un chasseur allié les prend en ligne de mire, il ne peut s'empêcher de tenter de la défendre. Il ignore encore que la détermination d'Hanna repose sur un secret militaire très bien gardé.

 

La première planche d'« Amerika Bomber » a été prépubliée dans Spirou n°4070 le 13 avril 2016. Dans ce deuxième cycle les Russes (et Staline) aurait aussi leur mot à dire? En couverture, le jeu entretenu entre réalité historique et fiction uchronique prend une nouvelle envergure, avec l’image d’une New-York totalement dévastée et dévorée par les flammes, survolée par une escadrille d’ailes volantes nazies sous les yeux d’une Hanna (adulte) arborant fièrement sa tenue de pilote militaire. Parmi celles-ci figure le Horten XVIII, un projet de bombardier transcontinental réellement développé dès 1942 dans l’optique d’aller détruire l’Amérique mais jamais finalisé. L’album évoque également le Silbervogel « Oiseau d’argent », projet de bombardier sub-orbital propulsé par un moteur-fusée, conçu par Eugen Sänger et Irene Sänger-Bredt dès les années 1930. Lui aussi resté dans les limbes de l'industrie aéronautique nazie. Il n'est pas bien difficile de s'apercevoir que P. E Jacob s'est inspiré de ce projet pour imaginer  L’Espadon des aventures de Blake et Mortimer. Ces appareils et avancées scientifiques, une fois récupérées grâce à l’opération Paperclip, donneront comme on le sait une sérieuse avance aux Américains dans la conquête de l’espace, lors des années 1950-1960. Russes anglais et Français hériteront aussi de certaines technologies: avions à réactions et essais sur le décollage vertical.

 

Vues conceptuelles du Silbervogel sur son rail de lancement

Crayonnés par Henriet

Visuel pour le coffret BDfugue des tomes 1 à 3 (2015)

Même si ce quatrième tome est très estimable et que l'on désire en connaitre la suite, d'autant qu'il se termine d'un manière abrupte inattendue sur un suspense intriguant.

Si la fin de l'album est surprenante, le début l'est encore plus. Alors que l'on avait laissé les protagonistes à la fin du troisième tome, on les retrouve dans les premières pages du quatrième à... New-York dans une séquence qui permet certes à Henriet de nous offrir un bien beau dessin mais qui est parfaitement inutile pour le développement de l'intrigue, séquence qui se termine par quelques cases ridicules... Dans une interview, Henriet donne la raison de ces cases malencontreuses: << Je suis fan de "The walking Dead". Pour me faire plaisir, Yann a ajouté ce prologue!>>. Voilà comment on abime une oeuvre. Un scénariste ne doit pas faire plaisir à son dessinateur mais on contraire lui rappeler qu'il est au service du scénario.

 Dent d’ours T4 : Amerika Bomber par Alain Henriet et Yann
 Dent d’ours T4 : Amerika Bomber par Alain Henriet et Yann

Il reste que je pense que cette suite n'était pas indispensable tant les trois premiers tomes constituent un chef d'oeuvre qui se suffisait à lui même. 

 

Couverture de l'intégrale (tomes 1 à 3) Khani éditions. Tirage limité de 200 exemplaires numérotés et signés par Henriet.

 
 Dent d’ours T4 : Amerika Bomber par Alain Henriet et Yann

Publié dans Bande-dessinée

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Bruno 03/06/2016 03:33

Merci pour cette belle recension. Une phrase semble incomplète, juste en dessous de : Visuel pour le coffret BDfugue des tomes 1 à 3 (2015)