Montherlant, Sentein, Egermeier dans le Marianne du 30 mai 1940

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Montherlant, Sentein, Egermeier dans le Marianne du 30 mai 1940
Montherlant, Sentein, Egermeier dans le Marianne du 30 mai 1940
Montherlant, Sentein, Egermeier dans le Marianne du 30 mai 1940
Montherlant, Sentein, Egermeier dans le Marianne du 30 mai 1940
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Sport et Art par Henry de MONTHERLANT

Le sport est né de la guerre dont il perpétuait l'inutile pureté, il nous rappelait qu'une civilisation païenne avait enseigné aux Grecs la tragédie des cœurs dans l'amphithéâtre et celle des corps dans le stade ; que la fin du héros sur la scène et la victoire de l'athlète sur l'arène avaient élevé des peuples vers la mort et la vie dans deux messes également désespérées.

« Le sport, c'est le grand cercle vide et pur du stade qui doit devenir au milieu des casernes ouvrières, des usines et de l'entassement immonde des banlieues, le bassin de la joie, de l'inutilité, de la force et la dernière vasque où naisse la beauté. C'est la dernière patrie où la femme retrouve une grandeur que, de l'atelier à l'université, tout conspire à lui faire perdre, et où les jambes brunes et brillantes d'une fille, ruisselantes de lumière, de sueur et d'un éclat mystérieux de faïence, soutiennent un corps parfait comme deux colonnes nervées. Le sport vit dans ce lieu où l'intelligence s'éprend d'un corps, comme elle d'autant plus libre qu'il s'est soumis à un ordre et confié à un habitus, qu'elle voit obéir à une course aussi déterminée que celle d'un astre ; où le moindre geste est aussi inutile que la moindre conquête de l'esprit. »

Un jeune homme, M. François Sentein, écrit, dans la revue Prétexte, ces bonnes phrases. Il est vrai qu'il y a une mystérieuse corrélation entre le jeu du corps et le jeu de l'intelligence ; et il est vrai quel le stade est, sinon le seul, du moins un des très rares lieux où la jeune fille, sinon la femme, retrouve une grandeur que le monde moderne, « de l'atelier à l'université », conspire à lui faire perdre (l'université où les jeunes hommes apprennent tout ensemble à corrompre les jeunes filles, et à les mépriser de pouvoir les corrompre si aisément).

« Le sport, continue M. Sentein, rend à l'adolescent le domaine du jeu (de son enfance) ; il lui permet de continuer à se créer ces mondes éphémères, durs, exigeants, inflexibles, que l'enfant fait surgir en imaginant des règles, des conventions, des châtiments, et qui disciplinent ses premières révoltes, son premier romantisme, sa première évasion. Il nous parait grave que l'on ne se souvienne plus des rigueurs inutiles recherchées par des chevaliers sous le prétexte d'une dame aimée ; que l'on ne comprenne plus le sens du théâtre de Corneille, que l'on ne puisse voir dans la Princesse de Clèves qu'un livre moral et dans les Liaisons dangereuses (ou les Jeunes Filles), qu'un roman immoral ; que l'on ne sache plus voir tout ce qu'une anarchie cohérente recèle d'harmonie, tout ce que le sport offre de courtois. »

J'ai donné ces longues citations, parce qu'il est réconfortant de voir que, en un temps où la mode a cessé chez nous de se porter sur le sport, de jeunes intellectuels savent encore en parler si justement.

Les artistes, eux non plus, n'ont pas abandonné le sport. La guerre a suspendu le projet d'une édition des Olympiques, illustrée par l'admirable Luc-Albert Moreau. Par contre, un photographe tchécoslovaque, Karel Egermeier, m'avait proposé l'an dernier de les illustrer, et cet album va paraître. Au vrai, il ne s'agit pas du texte même des « Olympiques » ; ce sont des souvenirs inédits sur le temps et les conditions où ce livre fut écrit. Mais chaque photographie commente, reproduit en regard d'elle, un passage des Olympiques, que voici une fois de plus rénovées.

Il y a eu, en France et à l'étranger, plusieurs éditions illustrées de cet ouvrage. Aucune d'elles ne pouvait satisfaire l'auteur comme celle dont l'illustration se contente – par de photographies – de réfléchir la réalité. De même qu'un roman ne petit rien faire de mieux que montrer les choses telles qu'elles sont, une image ne peut rien faire de mieux que montrer les choses telles qu'elles sont, en leur donnant seulement assez de marges, je veux dire assez d'isolement pour corriger notre défaut d'attention à ce qui est beau dans la nature. Et l'illustrateur de ce volume, lui aussi, en était à ce point convaincu, qu'il repoussa avec sursaut l'idée de certains « montages » qu'on lui conseillait : sint ut sunt, aut non sint. D'autre part, c'est le cœur amer que j'ai dû renoncer pour la reproduction de ces images, et cela du fait de nécessités matérielles inéluctables, au papier couché, que je prétends plus fidèle à l'objet que le papier mat employé ici. Le treillis des mailles d'un sweater, le duvet d'un avant-bras, le grain grumeleux d'une cuisse (que je devine râpeuse comme la langue d'un chat), la topographie d'un soulier de foot bourbeux, le détail du sable d'un sautoir, sont pour moi choses bien dignes d'être aimées. Et il me semble que le papier mat les absorbe, tandis que le papier couché est comme une vitre à travers quoi la réalité apparaît. 

Dans le même esprit, enfin, Egermeier et moi, nous avons le principe de compositions arrachées et posées, représentant des scènes Olympiques. Les Olympiques comme tissues de traits d'une valeur permanente, il était aisé de faire saisir par l'objectif, sur les stades, des expressions et des attitudes auxquelles des phrases du texte s'adaptaient précisément.

J'écrivais dans la préface de l'édition de 1938 des Olympiques : « De mon livre une fois fermé ne resterait-il qu'un double parfum de fraicheur terrestre et humaine, il suffirait, tout serait très bien ainsi. » C'est ce double parfum qu'Egermeier et moi nous avons voulu faire sortir de l'illustration. Toutefois, nous avons négligé un peu la fraîcheur « terrestre ». Les anciens ont témoigné de l'ennui que leur causait la nature, en disant que les nefs sont l'ornement de la mer, les coursiers l'ornement de la plaine ». Voilà un ennui qui me va comme un gant. Le présent album est donc un catalogue de créatures humaines.

Comme dans les Olympiques, il ne s'agit pas ici, à quelques exceptions, près, d'athlètes adultes, mais de « juniors » et de « cadets », du molliter juvenis et du viriliter puer (les deux, expressions sont de Pline) auxquels Egermeier, de par sa formation scoute, était d'ailleurs bien préparé.

Comme dans les Olympiques, il ne s'agit pas ici de performance, mais d'atmosphère. Les photos de performances, les publications sportives les donnent. Les auteurs de ce volume, qui ont choisi de reproduire le corps humain lorsqu'il passe par son adolescence, ont choisi aussi de l'y reproduire de préférence dans son repos, et par figures isolées, selon ces deux règles qui gouvernent l'art plastique des anciens : l'économie des figures, et la retenue dans leurs gestes. Les anciens voulaient exprimer toute une action non seulement par une figure unique, mais par une figure unique qui fut calme, comme par respect pour l'état qui seul permet à l'homme d'examiner et de connaître la nature et la propriété des choses ; à la bonne époque, ils avaient horreur des excités. L'essence du sport est mouvement, mais ici, comme dans les Olympiques, c'est un état qui nous a séduits et retenus.

Etrange destinée d'un livre consacré aux plus gracieuses images de la paix et qui, conçu durant l'autre guerre, et nourri d'elle, reparaît durant la guerre nouvelle. Les dernières photographies en ont été prises par Egermeier, mobilisé dans l'armée tchécoslovaque levée en France, au cours d'une permission…

Henry de Montherlant

Bon, les souris ont un peu bouffé les archives de la B.N. mais cet article est un joyau pour les admirateurs de Karel Egermeier. Ce que J. Y. A. a bien compris puisqu'il l'a rendu beaucoup plus lisible. Qu'il en soit chaudement remercié.

 

Je suis contraint de lancer un nouvel appel: s'il se trouve parmi vous, chers visiteurs, des personnes qui ont connu François Sentein contactez moi; votre témoignage est précieux. Merci d'avance.

Publié dans livre

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xristophe 05/04/2016 02:47

Activités homosexuelles entre jeunes scouts ? Eh bien il suffit de voir qq dessins de Joubert pour ne plus avoir de "doutes" : comment résister à un dessin de Joubert ?

Bruno 04/04/2016 09:57

Merci pour cette belle transcription et aussi pour les restitutions des parties manquantes.
Digne des meilleurs épigraphistes !

Jean-Yves Alt 03/04/2016 19:21

Je me suis permis de scanner votre texte pour une meilleure lisibilité :
Sport et Art par Henry de MONTHERLANT
Le sport est né de la guerre dont il perpétuait l'inutile pureté, il nous rappelait qu'une civilisation païenne avait enseigné aux Grecs la tragédie des cœurs dans l'amphithéâtre et celle des corps dans le stade ; que la fin du héros sur la scène et la victoire de l'athlète sur l'arène avaient élevé des peuples vers la mort et la vie dans deux messes également désespérées.
« Le sport, c'est le grand cercle vide et pur du stade qui doit devenir au milieu des casernes ouvrières, des usines et de l'entassement immonde des banlieues, le bassin de la joie, de l'inutilité, de la force et la dernière vasque où naisse la beauté. C'est la dernière patrie où la femme retrouve une grandeur que, de l'atelier à l'université, tout conspire à lui faire perdre, et où les jambes brunes et brillantes d'une fille, ruisselantes de lumière, de sueur et d'un éclat mystérieux de faïence, soutiennent un corps parfait comme deux colonnes nervées. Le sport vit dans ce lieu où l'intelligence s'éprend d'un corps, comme elle d'autant plus libre qu'il s'est soumis à un ordre et confié à un habitus, qu'elle voit obéir à une course aussi déterminée que celle d'un astre ; où le moindre geste est aussi inutile que la moindre conquête de l'esprit. »
Un jeune homme, M. François Sentein, écrit, dans la revue Prétexte, ces bonnes phrases. Il est vrai qu'il y a une mystérieuse corrélation entre le jeu du corps et le jeu de l'intelligence ; et il est vrai quel le stade est, sinon le seul, du moins un des très rares lieux où la jeune fille, sinon la femme, retrouve une grandeur que le monde moderne, « de l'atelier à l'université », conspire à lui faire perdre (l'université où les jeunes hommes apprennent tout ensemble à corrompre les jeunes filles, et à les mépriser de pouvoir les corrompre si aisément).
« Le sport, continue M. Sentein, rend à l'adolescent le domaine du jeu (de son enfance) ; il lui permet de continuer à se créer ces mondes éphémères, durs, exigeants, inflexibles, que l'enfant fait surgir en imaginant des règles, des conventions, des châtiments, et qui disciplinent ses premières révoltes, son premier romantisme, sa première évasion. Il nous parait grave que l'on ne se souvienne plus des rigueurs inutiles recherchées par des chevaliers sous le prétexte d'une dame aimée ; que l'on ne comprenne plus le sens du théâtre de Corneille, que l'on ne puisse voir dans la Princesse de Clèves qu'un livre moral et dans les Liaisons dangereuses (ou les Jeunes Filles), qu'un roman immoral ; que l'on ne sache plus voir tout ce qu'une anarchie cohérente recèle d'harmonie, tout ce que le sport offre de courtois. »
J'ai donné ces longues citations, parce qu'il est réconfortant de voir que, en un temps où la mode a cessé chez nous de se porter sur le sport, de jeunes intellectuels savent encore en parler si justement.
Les artistes, eux non plus, n'ont pas abandonné le sport. La guerre a suspendu le projet d'une édition des Olympiques, illustrée par l'admirable Luc-Albert Moreau. Par contre, un photographe tchécoslovaque, Karel Egermeier, m'avait proposé l'an dernier de les illustrer, et cet album va paraître. Au vrai, il ne s'agit pas du texte même des « Olympiques » ; ce sont des souvenirs inédits sur le temps et les conditions où ce livre fut écrit. Mais chaque photographie commente, reproduit en regard d'elle, un passage des Olympiques, que voici une fois de plus rénovées.
Il y a eu, en France et à l'étranger, plusieurs éditions illustrées de cet ouvrage. Aucune d'elles ne pouvait satisfaire l'auteur comme celle dont l'illustration se contente – par de photographies – de réfléchir la réalité. De même qu'un roman ne petit rien faire de mieux que montrer les choses telles qu'elles sont, une image ne peut rien faire de mieux que montrer les choses telles qu'elles sont, en leur donnant seulement assez de marges, je veux dire assez d'isolement pour corriger notre défaut d'attention à ce qui est beau dans la nature. Et l'illustrateur de ce volume, lui aussi, en était à ce point convaincu, qu'il repoussa avec sursaut l'idée de certains « montages » qu'on lui conseillait : sint ut sunt, aut non sint. D'autre part, c'est le cœur amer que j'ai dû renoncer pour la reproduction de ces images, et cela du fait de nécessités matérielles inéluctables, au papier couché, que je prétends plus fidèle à l'objet que le papier mat employé ici. Le treillis des mailles d'un sweater, le duvet d'un avant-bras, le grain grumeleux d'une cuisse (que je devine râpeuse comme la langue d'un chat), la topographie d'un soulier de foot bourbeux, le détail du sable d'un sautoir, sont pour moi choses bien dignes d'être aimées. Et il me semble que le papier mat les absorbe, tandis que le papier couché est comme une vitre à travers quoi la réalité apparaît.
Dans le même esprit, enfin, Egermeier et moi, nous avons le principe de compositions arrachées et posées, représentant des scènes Olympiques. Les Olympiques comme tissues de traits d'une valeur permanente, il était aisé de faire saisir par l'objectif, sur les stades, des expressions et des attitudes auxquelles des phrases du texte s'adaptaient précisément.
J'écrivais dans la préface de l'édition de 1938 des Olympiques : « De mon livre une fois fermé ne resterait-il qu'un double parfum de fraicheur terrestre et humaine, il suffirait, tout serait très bien ainsi. » C'est ce double parfum qu'Egermeier et moi nous avons voulu faire sortir de l'illustration. Toutefois, nous avons négligé un peu la fraîcheur « terrestre ». Les anciens ont témoigné de l'ennui que leur causait la nature, en disant que les nefs sont l'ornement de la mer, les coursiers l'ornement de la plaine ». Voilà un ennui qui me va comme un gant. Le présent album est donc un catalogue de créatures humaines.
Comme dans les Olympiques, il ne s'agit pas ici, à quelques exceptions, près, d'athlètes adultes, mais de « juniors » et de « cadets », du molliter juvenis et du viriliter puer (les deux, expressions sont de Pline) auxquels Egermeier, de par sa formation scoute, était d'ailleurs bien préparé.
Comme dans les Olympiques, il ne s'agit pas ici de performance, mais d'atmosphère. Les photos de performances, les publications sportives les donnent. Les auteurs de ce volume, qui ont choisi de reproduire le corps humain lorsqu'il passe par son adolescence, ont choisi aussi de l'y reproduire de préférence dans son repos, et par figures isolées, selon ces deux règles qui gouvernent l'art plastique des anciens : l'économie des figures, et la retenue dans leurs gestes. Les anciens voulaient exprimer toute une action non seulement par une figure unique, mais par une figure unique qui fut calme, comme par respect pour l'état qui seul permet à l'homme d'examiner et de connaître la nature et la propriété des choses ; à la bonne époque, ils avaient horreur des excités. L'essence du sport est mouvement, mais ici, comme dans les Olympiques, c'est un état qui nous a séduits et retenus.
Etrange destinée d'un livre consacré aux plus gracieuses images de la paix et qui, conçu durant l'autre guerre, et nourri d'elle, reparaît durant la guerre nouvelle. Les dernières photographies en ont été prises par Egermeier, mobilisé dans l'armée tchécoslovaque levée en France, au cours d'une permission…
Henry de Montherlant

lesdiagonalesdutemps 03/04/2016 21:19

Un grand merci pour ce bel effort.

subaru 03/04/2016 15:34

bonjour,
Les photos d'Egermeier consacrées au scoutisme sont très belles et constituent un fond historique inestimable.
A propos des mouvements scoutistes, les ados plongés dans cet environnement, avaient-ils parfois (ou même plus souvent qu'on ne le pense) des expériences homosexuelles pendant les séjours en groupe ?
De nombreux ex-scouts apportent un déni complet sur ce sujet, mais leurs affirmations suscitent cependant quelques doutes.
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