La paix des dupes de Philip Kerr

Publié le par lesdiagonalesdutemps

La paix des dupes de Philip Kerr

 

En matière de roman d’espionnage je suis resté de la vieille école autant dire que je m’intéresse peu aux histoires de barbus mais fais toujours mon miel des histoires méandriques de la guerre froide, avec ce maître incontesté qu’est John Lecarré tout du moins avant qu’il tombe dans un tier-mondisme-écolo-obscurantiste, plus rarement je m’ aventure du coté de la deuxième guerre mondiale avec une tendresse pour les classiques du genre que sont les romans d’Eric Ambler et de Jean Bommart.

Je n’avais encore rien lu alors de Philip Kerr, lorsque j'ai ouvert ce roman dès que je l'ai eu refermé, j’espèrai que cette premiere lecture d'un livre de Kerr serait suivi de celles de nombreux autres livres de cet auteur, ce qui fut le cas avec surtout la saga des aventures de Bernar Gunter dans l'Allemagne nazie. Avec le recul, il s'est avéré que "La paix des dupes" est un des meilleurs livres de Kerr.

Dans “La paix des dupes” nous sommes en 1943 et nous suivons deux espions de haut vol, intimes de leur chef d’état respectif, d’une part le professeur Willard Mayer, philosophe de renom et néanmoins ponte de l’OSS (l’ ancètre de la CIA) qui est à la fois d’origine juive et allemande et d’autre part Schellenberg, général allemand très peu nazi responsable du contre espionnage. Schellenberg pour sauver l’Allemagne, déjà en fort mauvaise posture en cette fin 1943 à imaginer le plan machiavélique de tuer les trois grands, Roosevelt, Churchill et Staline lors de leur rencontre au sommet à Téhéran. Plan que Mayer va tenter de faire échouer.

Les deux héros de Philip Kerr, pas très héroïques souvent (quoique vers la fin du volume Mayer nous prend un petit air de Jack Bauer) ont quelque chose du désabusé d’un Marlowe. Le roman est d’ailleurs très proche de la tradition du polar “hard boiled” américain, dans lequel un homme est en prise avec un monde bancal, essayant de sauver quelques miettes de dignité et d'honnêteté alors que tout le reste s'effondre, inexorablement.

Ne comptez pas sur moi pour vous dire si ce roman est une uchronie, ou plus exactement le point de départ d’une formidable uchronie, dans le cas où Scheollenberg et ses sbires réussissent ou si dans le livre le plan échoue et devient un roman à la Dumas brodant sur les marges de l’histoire.

En espérant que le suspense vous conduira sans retard à acheter ce livre épatant que l’on ne peut pas lâcher après la lecture de la première page malgré un début un peu lent inhérent au genre.

Au delà du plaisir enfantin de connaître la suite “La paix des dupes” nous rappelle la complexité des choses en brouillant le manichéisme qui est de rigueur lorsque l’on envisage  cette période de notre histoire.

Ce qui me rend d’ emblée Kerr sympathique c’est sont anti soviétisme primaire attitude qui aujourd’hui se fait rare ce que je regrette tous les jour. Ce n’est pas que l’on sente chez cet homme un grand amour du nazisme, du colonialisme ni même des démocraties occidentales. Pas plus qu’un amour immodéré des anglais, des américains, des allemands, des polonais des égyptiens ou des iraniens autant de peuples qui traversent le livre. Notre distingué plumitif aime peut être les esquimaux ou les natifs de Bornéo maiscomme ils n’ ont joué qu’ un rôle modeste durant la seconde guerre mondiale, il n’en parle pas...

Il n’en demeure pas moins que ce livre, qui a demandé une connaissance parfaites des arcanes de la seconde guerre mondiale peut déplaire. Tout d’abord par le style qui fait que la progression dramatique est presque exclusivement due aux dialogues, mais dans ce cas, ce lecteur qui sera gêné par ce mode de narration, sera allergique à quatre vingt quinze pour cent de la littérature anglo-saxonne contemporaine... Plus sérieusement il peut avoir un peu de mal à entrer dans l’intimité d’Hitler, Himmler et consort qui perdent ainsi leur statut de monstre pour devenir des hommes presque ordinaires. L’auteur lui même semble avoir éprouvé quelques malaises à cette fréquentation car à partir de la seconde partie du roman Willard Mayer est beaucoup plus présent que Schellenberg. Ce qui déséquilibre ce qui me semblait être le projet initial de Kerr.

Je crois vous l’avoir déjà dit précédemment, j’ai toujours un grand plaisir, un peu snob je l’avoue, à découvrir aux détours des pages d’un livre quelqu’un que j’ai croisé dans “la vraie vie”. Je dois dire que je ne m’y attendais pas dans un tel roman, et voici que surgit entre deux péripéties sanglantes et historiques, Enoch Powell que j’avais eu l’insigne honneur de rencontrer lorsqu’il briguait la place de leader des torys; mais il fut battu par Thatcher. Je songe que si les choses avaient tourné autrement l’East end londonien serait moins coloré et qu’ ainsi il n’y aurait pas eu l’ attentat qui a endeuillé Londres... Ah quand le virus de l’uchronie vous tient...

“La paix des dupes” n’est pas seulement un divertissement haletant il a aussi le grand mérite d’humaniser cette période en donnant chair aux grands de ce monde (et aux petits). Il met en évidence aussi que les deux camps en présence étaient loin d’être homogènes et que même dans les grandes pages de l’histoire presque tous les hommes, grands et petits, songent surtout à jouer leurs cartes personnelles.

 

Publié dans livre

Commenter cet article