François Sentein à redécouvrir...

Publié le par lesdiagonalesdutemps

François Sentein à redécouvrir...

Il m'est venu à l'esprit que probablement peu de mes lecteurs avaient une idée de qui était ce François Sentein qui tient une grande place dans le petit essai de biographie que j'ai consacré à Karel Egermeier. (http://www.lesdiagonalesdutemps.com/2016/03/essais-biographique-sur-charles-egermeier.html). Comme je ne pouvais faire mieux que ce qu'a écrit sur ce personnage Laurent Dandrieu dans Valeurs Actuelles, je vous livre son texte tout cru. Il resta à espérer qu'un audacieux éditeur continue à éditer les mémoires de cet homme remarquable que fut Sentein. Chose amusante mais pas surprenante venant des pages de l'hebdomadaire pré-cité, dans l'article qui suit, il n'est pas question de l'homosexualité de Sentein et de son goût pour les jeunes hommes... 

L’un des plus impitoyables clichés des conversations littéraires, depuis quelques décennies, tient à la croyance quasi mythologique en l’existence de grands écrivains cachés, fourbissant leurs chefs-d’œuvre dans quelque mansarde, à l’insu du public, des éditeurs et des critiques. Depuis qu’on nous l’assaisonne à toutes les sauces pour nier l’évidence du déclin littéraire présent, nul n’a jamais pu produire le moindre manuscrit de ces génies supposés. On a quelque répugnance à fournir à ces monstres de mauvaise foi un parfait exemple à l’appui de leur démonstration, exception dont ils auront beau jeu de confirmer leur règle – mais l’honnêteté du critique a son prix.

Livrons-leur donc en pâture le nom de François Sentein, écrivain quasi débutant de quatre-vingts ans, dont les éditions le Promeneur, grâce à la curiosité précieuse de Patrick Mauriès, publient aujourd’hui les deux premiers volumes (couvrant les années 1938 à 1943) d’un journal dont l’écriture s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui. Le premier tome, Minutes d’un libertin, avait paru en 1977 aux éditions de la Table Ronde dans l’indifférence quasi générale, bien qu’Antoine Blondin saluât « un très bel itinéraire spirituel qui se parcourt comme le roman le plus charnu ». Dans les années 1990, il n’y aura que les jeunes têtes folles de la revue Réaction, aiguillonnées par la fidélité de son ami Jacques Laurent, pour se souvenir de l’existence de ce journal et en publier quelques bonnes feuilles. C’est au moment où on n’espérait plus d’autre publication que parurent l’an passé un essai inédit, l’Assassin et son bourreau, aux éditions de la Différence, puis cette année, au Promeneur, les Minutes et les Nouvelles Minutes d’un libertin. Révélation bien tardive pour un écrivain dont on devine dès les premières lignes la grande race et la profondeur.

« Il ne doit pas y avoir de langue littéraire : le but doit être que ce que l’on écrit puisse être parlé, que ce que l’on parle puisse être écrit ; “tel à la plume qu’à la bouche”, comme Léon Daudet nous le rappelle. » On pourrait croire, à le lire, que François Sentein est lui-même infidèle à cette exigence qu’il énonce, tant son style, à la fois dense et limpide, gracieux et naturel comme celui des écrivains du Grand Siècle, est éloigné du sabir qui se cause aujourd’hui. Mais s’il n’écrit certes pas comme on parle, il parle aussi merveilleusement qu’il écrit. C’est cette langue admirable, déjà parfaitement formée chez le tout jeune homme que nous révèle ce journal, qui captive d’abord dans ces Minutes. Puis viennent la profondeur et la liberté du propos, pas moins stupéfiantes chez un garçon aussi jeune. Croirait-on qu’il a dix-neuf ans, celui qui défend ainsi son étendard ? « Mon drapeau, d’abord on s’en drape – comme le porte-drapeau de Rembrandt ; on en joue en tête du défilé ; on l’emporte chez soi sur son épaule ; on s’y couche dedans, au lieu de le veiller comme un cadavre. Ce n’est pas un symbole abstrait, presque chimique, de trois couleurs, devant lesquelles on est prié de se monter le cou. On en a plaisir, car il est beau, comme l’était le drapeau blanc fleurdelysé. Le mien sera plutôt noir, semé de fleurs de lys d’or. Et puis, ce drapeau dans lequel on ne peut se draper appelle à ce qu’un jour on s’en torche. »

Au fil des pages, de portraits (« le rire était chez cet être attristé comme le rouage cassé d’une vieille pendule, qui sonne encore les heures et les demies, mais non plus les quarts ni le carillon ») en propos sur le style (le définissant comme « une liberté à l’intérieur d’un code », il dénonce le « grammaticalement correct » – en 1943 ! ), de rencontres en échappées qui sont autant d’essais ébauchés sur le langage, l’éducation, la religion ou le sport, monte la stupéfaction d’avoir dû attendre jusqu’à ce jour pour découvrir ce journal qui se place quelque part entre celui de Green, pour la façon dont il sait tout à coup rebondir sur l’anecdote pour arriver à l’essentiel par l’accident, et celui de Léautaud pour la beauté de la langue et le don de faire de la littérature à partir des ingrédients les plus minces.

Aventures d’un « berger de Paris »

Le nom de François Sentein n’est pourtant pas tout neuf dans les Lettres. Au début des années quarante, tant Cocteau que Montherlant lui prédisaient une brillante renommée, qui ne lui est encore aujourd’hui que promise. C’est à dix-sept ans, en octobre 1937, que François (de son nom de baptême Félix) Sentein monte à Paris. Né à Montpellier le 20 avril 1920, d’une lignée de médecins, cet enfant d’une grande précocité connaît une adolescence agitée : le départ du père laisse ce dernier de trois enfants libre de faire ses quatre volontés. Ce fils de légitimistes, grandi dans une maison où les portraits du comte de Chambord encombraient le moindre coin de mur, pousse l’extravagance jusqu’à adhérer à l’Action française à l’âge de treize ans ; ce qui lui vaudra d’être renvoyé par les jésuites en février 1936, quelques mois avant le bac. Contre toute attente, cet élève brillant mais distrait le réussit tout seul.

Entre-temps, il sera passé de l’AF à la Cagoule, organisation révolutionnaire censément clandestine dont il ne tardera pas à découvrir qu’elle n’était qu’une « farce » : lors d’un transfert d’armes agrémenté de quelques pauses spiritueuses, le jeune Sentein se trouvera ainsi, ivre mort et cigare à la bouche, juché à l’arrière d’un camion sur une caisse qui s’avérera contenir… des explosifs. Plus tard, avec Jacques Laurent qui a lui aussi frayé avec l’Organisation, il échangera des souvenirs amplifiés par l’ironie sur ces missions foireuses, mais c’est Laurent qui les exploitera dans son roman le Dormeur debout.

Débarquant dans la capitale pour y quérir une licence de lettres, il fait parallèlement ses premiers pas de journaliste. A peine installé au Quartier latin, il entre dans une brasserie d’où il téléphone à Thierry Maulnier pour lui proposer ses services : le successeur putatif de Maurras lui donne aussitôt rendez-vous chez Lipp ; Sentein arrête un garçon et lui demande où se trouve cet établissement : « Très drôle », lui répond-on froidement. Ce n’est qu’en revenant du Divan, la librairie d’en face, que le « Parisien d’un jour » comprend qu’il a posé la question… à un serveur de chez Lipp.

Il ne tardera guère cependant à être plus au fait des choses capitales. Le Paris d’alors était accueillant aux jeunes intelligences et, de par le privilège de la jeunesse de se retrouver impromptu au cœur des choses quand elle joint l’esprit d’aventure à l’esprit tout court, Sentein se trouve bientôt, malgré son apparence fluette qui le fait paraître plus jeune encore qu’il n’est, l’une des figures de ce milieu intellectuel qui se réunit autour des tables de chez Lipp, tout étonné de converser avec Léon-Paul Fargue, Ramon Fernandez ou Kléber Haedens. Récupéré par Pierre Boutang, il se lie avec les figures montantes de l’AF d’alors : Jacques Laurent, Philippe Ariès ou le futur fondateur de la Table Ronde, Roland Laudenbach. Il publie quelques articles à Combat ou dans des revues, mais échoue à faire accepter par l’Eclair de Montpellier le récit de sa visite au congrès hitlérien à la veille des accords de Munich ; ces aventures de "Sentein à Nüremberg", où sa méconnaissance de l’allemand l’avait propulsé dans la tribune diplomatique, à quelques mètres d’Hitler, ne seront pas perdues pour tout le monde, puisqu’on les retrouvera en ouverture des Minutes.

Mobilisable en juin 1940, Sentein échappe de peu à une guerre dont les mots d’ordre stupides le révoltent. Après quelques efforts infructueux pour devenir journaliste, il entre en octobre 1941 dans un des centres de jeunesse créés par Vichy pour donner aux jeunes une formation professionnelle, pour y enseigner la culture générale. Le “chef Sentein”, suivant la terminologie de l’époque, s’y fait vite remarquer par la qualité de ses cours et l’originalité de ses vues pédagogiques, dans un cursus où tout est à inventer. Nommé directeur pédagogique, c’est-à-dire, dit-il, payé à ne rien faire, il aura le temps de s’occuper de Jean Genet, alors inconnu, qui fait de fréquents séjours en prison pour vol de livres : accablé de récriminations par son protégé, comme le montrent les lettres que celui-ci lui adresse de prison, aujourd’hui éditées sous le titre de Lettres au petit Franz, il tente vainement de revendre “ses” livres, prépare des colis, corrige le manuscrit de Notre-Dame des Fleurs et lui trouve un éditeur, sollicite l’intervention en sa faveur de Cocteau, mais aussi de Darnand qu’il connaît depuis la Cagoule : tâches énormes pour un jeune provincial manquant d’entregent.

Il est vrai qu’entre-temps, sans avoir eu à faire la moindre démarche, il est devenu familier de Montherlant (connu après qu’il eut procuré à Sentein un des grands plaisirs de sa vie, le 29 mai 1940, en citant à la une de Marianne un article que celui-ci avait consacré, dans une revue confidentielle, au sport) et de Cocteau, qui l’utilise comme nègre pour un livre sur Eschyle qui ne paraîtra jamais, et tellement satisfait de sa besogne qu’il lui propose d’en partager le crédit.

Dans l’amitié des dieux de l’Olympe

Sentein n’en revient pas, n’en veut pas revenir de la facilité qu’offre Paris de rencontrer de manière impromptue les gens qu’on croyait les plus inatteignables (« Gaz et Cocteau à tous les étages »), de pouvoir deviser en toute amitié avec des écrivains dont les noms admirés, quand il n’était encore qu’un jeune «Montpelhérenc » (toujours ce « berger de Paris », ce « Tityre parisien » restera attaché à sa terre occitane), lui paraissaient ceux de dieux de l’Olympe (« Garçons de ces provinces, nous venons à Paris avec, roulée sous le bras, notre soutane d’enfants de chœur pour lesquels ce que l’on vénère ne saurait être touché ») ; non plus que d’entendre Paulhan, quand on le lui présente, lui reprocher amicalement de ne lui avoir rien soumis pour la NRF. Drieu lui fait le même accueil affable, malgré leurs différences : « Il se lève, m’écrase – m’écrase de la douceur de son accueil. M’est souvenu ce que tel ou tel m’a dit de sa vie, nonchalamment abandonnée au courage. Je sens qu’il y a comme un bar, comme une table de bridge entre nous, les amusements et les ennuis de jeunes grandes personnes, un tas de femmes de trente ans – et la rombière Histoire, dont il a la discrétion de ne pas dire un mot ici, mais dont on sait qu’elle est sa plus prenante liaison, qu’on la rencontrera en sortant dans l’escalier, venant le chercher, une fois seul, pour qu’ils rentrent ensemble. »

Pour tous, il est d’emblée de la famille, par sa culture, son style de haute tenue, la vivacité de son esprit : Cocteau l’appelle sa « musaraigne » et Max Jacob, qui esquisse son portrait en ouistiti, le surnomme Friquet, nom qui, comme il le découvre dans le Dictionnaire de l’Académie de 1696, désigne un « jeune garçon éveillé (…) vif, alerte ». Vivacité d’esprit qui le sauvera in extremis du STO, dans des circonstances qui nous valent un récit drolatique comme ce journal de haute volée en contient plusieurs. Pour que l’administration allemande le perde tout à fait, ce jeune pédagogue de vingt-trois ans, qui paraît promis à la plus brillante carrière, va s’enterrer dans des centres de jeunesse reculés où il n’aura pas à présenter ses papiers ni à user de tickets d’alimentation. C’est à La Ferté-sous-Jouarre que le trouve la Libération.

Celle-ci, fermant les centres de jeunesse, met notre éducateur au chômage, qui est d’autant moins tenté de solliciter l’Education nationale qu’il lui arrive fréquemment, de retour à Paris, d’abriter des proscrits en cavale. Commence alors une période instable, faite de piges intermittentes (souvent obtenues par l’entremise de Jacques Laurent) et de petits boulots : entre deux articles pour Vaillant (l’ancêtre de Pif-gadget dans la presse communiste) ou Arts (l’hebdo culturel acquis par Laurent) et quelques travaux de nègre (pour la comédienne Cécile Sorel notamment), il est représentant en vin de Bordeaux ou commis de librairie. Son emploi journalistique le plus stable ne dure qu’un an, lorsque de juin 1954 à juillet 1955 il est rédacteur en chef de la prestigieuse, sinon prospère, revue la Parisienne (fondée par l’inévitable Laurent), qu’il quitte quand elle est reprise par François Nourissier. Années « inquiètes, sans argent » qui n’empêchent pas ce velléitaire et ce paresseux de décrocher, pour le plaisir, un diplôme de japonais à l’Ecole des langues orientales ou de créer une éphémère collection consacrée aux prénoms, dont il écrira lui-même six titres en un an !

Pour sortir de cette misère matérielle et morale, il se résout, en 1960, à réintégrer l’Education nationale, comme simple maître-auxiliaire : de Romorantin à Font-Romeu, il enseignera les lettres ou la philosophie jusqu’en 1985 ; seconde carrière qui lui vaut aujourd’hui une demi-retraite lui permettant de subsister dans une mansarde de cette rue Jacob où il a passé l’essentiel du dernier demi-siècle, et où se sont accumulées, pendant toutes ces années, les milliers de pages de ces Minutes que son ami Roland Laudenbach a publiées, pour la première fois, seulement en 1977, un peu par hasard, après qu’une parution de quelques pages en revue eut suscité suffisamment de curiosité pour qu’on songe à en faire un volume.

C’est alors que fut retenu ce titre de Minutes d’un libertin, le terme de minutes désignant, nous indique Sentein, « l’écrit original d’après lequel se fera une copie au net », par lequel l’auteur signifie qu’il « n’a jamais prétendu qu’à l’ouvrage et au plaisir du journaliste (…) Il faut lire celles-ci comme des esquisses, essais ou brouillons de l’article que l’on pourrait faire si… et que, le lendemain ou un demi-siècle plus tard, on retrouverait fixées pendant la nuit au marbre de la composition : choses vues, gens entendus, aventures vécues ou rêvées dans les rues d’une vie qui est une promenade – qu’on avait oubliées et qu’on lit comme des nouvelles » – ces esquisses étant la seule forme où l’insatisfaction et le désir de perfection qui le taraudent ne viennent pas paralyser la création. Quant au libertin, il faut l’entendre non au sens que comprit un libraire de Saumur, chez qui on finit par dénicher l’ouvrage au rayon des livres coquins, mais à celui que donne le Grand Larousse encyclopédique : « un homme sans ambition, occupé de cultiver son esprit et de se connaître soi-même ».

Une pensée soumise à la grâce de la gratuité

En cette occupation, le plaisir ne joue pas un petit rôle. Car Sentein ne vit jamais en lui l’ennemi de la vérité, qui est le vrai but que l’homme de qualité impose à sa liberté, mais son plus parfait accomplissement. Et de citer Vauvenargues : « La plus grande perfection de l’âme est d’être capable de plaisir », et Bossuet prêchant devant Louis XIV : « Ce plaisir sublime de soulager les misérables (…) Ah, que ce plaisir est saint ! Ah, que c’est un plaisir vraiment royal ! Sire, Votre Majesté aime ce plaisir. » Et Sentein confesse que si Maurras l’a converti à la monarchie, ce n’est pas par le système abstrait en lequel on caricature trop souvent sa pensée, mais parce qu’elle était la seule, au contraire, à prendre en compte une chose aussi concrète que le plaisir, citant « la phrase, d’une simplicité évangélique, qui me décida pour lui : “Vous croyez que l’on fait des enfants, détrompez-vous : on embrasse sa femme”. »

De même la monarchie le convainc-t-elle non par sa supposée perfection, mais par la place qu’elle laisse au hasard et au péché originel (« Le péché originel pour tous, voilà mon égalité, voilà ma démocratie »), qui fait d’elle une sorte d’« anarchie cohérente » qui, n’étant pas fondée sur la raison ni sur un principe abstrait, est le régime qui demande le moins d’adhésion à l’individu, et donc le laisse dans la plus grande liberté possible. Liberté qui est aussi celle du souverain, au rebours de l’élu ligoté par ses intérêts : « Qu’est-ce qu’un fils de roi, sinon quelqu’un qui n’a rien fait pour être roi ? Le seul en qui puissent être couronnées un jour, par hasard et par bonheur, des qualités d’intelligence, d’imagination, de sensibilité, de noblesse, de désinvolture, qui lui ôteraient, autrement, l’envie et lui interdiraient l’espoir de la moindre carrière électorale, du moindre sous-secrétariat d’Etat… Et nous nous prosternons devant ce miracle. Notre pensée politique monarchiste, c’est l’intrusion de la grâce dans la société, qui est le domaine des droits, c’est-à-dire, en définitive, du droit du plus fort. »

Un témoignage vrai sur une époque mythifiée

Ainsi, au fil de notations éparses, Sentein dévoile-t-il une philosophie de l’existence qui doit tout au réel et rien aux nuées, et qui trouve dans la tradition l’espace le plus large où déployer sa liberté, comme l’appui qui donne toujours une longueur d’avance : « ma politique : la tradition libératrice ». De même, ce libertin qui s’est exilé d’une religion catholique qui condamnait ses mœurs (dont les Minutes ne cèlent rien, mais ne cédant pas davantage à l’impudeur qu’à l’hypocrisie) ne cache pas l’admiration qu’il garde pour une foi dont il continue de défendre la justesse et qui, loin d’étouffer la liberté, la stimule en lui donnant ses raisons – chantant ainsi les anciens cantiques « avec leur appel de mystère qui étonne la raison et rend intelligent ».

Mais ces Minutes n’oublient pas de porter témoignage sur leur époque. Et s’agissant d’un temps sur lequel se disent tant de bêtises et se pétrifie de plus en plus ce que Sentein appelle une « mythistoire », le témoignage d’un esprit si libre est chose précieuse. Attentiste déclaré, aussi critique vis-à-vis du pétainisme que du gaullisme, qu’il qualifie de « pétainisme adapté aux p.d.g. et aux loges », il ne veut pas reconnaître son maurrassisme dans le catéchisme boy-scout de Vichy, mais se refuse à ignorer ses initiatives heureuses, dont les centres de jeunesse, comme son inconséquence propre à bien des privautés. Parce que l’étoile jaune l’indigne, il ne se croit pas obligé pour autant de prétendre que la vue d’un uniforme allemand le révulse ; s’étonne que cette guerre entamée pour sauver la Pologne du totalitarisme pousse certains à sacrifier de gaieté de cœur la même Pologne à « l’Urssie » ; s’insurge contre le « tragédisme » de ceux qui font monter les catastrophes pour mieux y jouer un rôle et les modernes disciples d’Agamemnon, « Perrichon tragique, acceptant le crime afin de déchaîner les vents de la guerre et de se sentir pris dans leur tornade ». S’étonne enfin que son refus affiché d’un éventuel serment prêté à Vichy lui vaille un regard torve de ses collègues gaullistes (« J’étais un enfant. Comme devaient l’enseigner la morale et la magistrature issues de la “Résistance”, il ne s’agissait pas de refuser un serment que l’on réprouvait ; il fallait prendre note de ceux qui le prêtaient sincèrement, afin de les dénoncer plus tard comme traîtres »), tout en admirant, malgré la rigueur des anathèmes, « cette ironie parisienne qui convoque au même cocktail – sans cocktails – ceux qui devraient s’assassiner », et cette souplesse de la vie qui fait que, lorsqu’on cherche un conseil pour échapper au STO, on va le demander d’abord à un collaborateur notoire.

Comme tout journal digne de ce nom, ces Minutes brossent le portrait d’une âme, délicate, modeste et malicieuse, enthousiaste mais n’acceptant rien sans en avoir éprouvé les raisons, d’une inquiétude gaie ou d’une gaieté inquiète, ouverte à tous les bonheurs sans jamais les rechercher comme tels. Ne pouvant atténuer la dureté de l’heure, Sentein décide de retenir de ce temps d’exception où les règles usuelles s’effacent le surplus de liberté qui s’en trouve miraculeusement alloué : « Années précieuses où tout prend du prix », note-t-il. Pour cet esprit doué pour l’émerveillement et décidé à faire miel de tout (« Toute porte ouverte, surtout si c’était inopinément, se sera pour moi ouverte à la joie… »), « ces belles années de Paris (…) moment privilégié du sentiment et du plaisir », sont l’occasion de mille petits bonheurs – « Plus de taxi, plus d’autobus, plus d’auto : la merveille pullule » – qui sont autant d’incarnations d’un nouveau rapport aux choses où les éléments et les êtres retrouvent leur vrai poids, du danger encouru (« Merveilleuse insécurité de ce temps. Chacun en est plus vrai ») ou de la privation : « Mille liens nous attachent désormais au soleil, à la pluie, à la grêle, aux gelées. Le rythme des saisons endort ou secoue l’habitant des villes, qui retrouve l’usage de sens à peu près perdus. Des antennes nous repoussent, longtemps atrophiées (…). Si ces jours et ces nuits noires nous ramenaient aux certitudes élémentaires ; s’ils nous faisaient redécouvrir le monde ; si ces nuits de Paris nous rendaient la nuit ; si le besoin nous rendait le désir ; si le risque de les perdre nous rendait plus juste possesseur de nos biens ; si nous découvrions les travaux dans les jours, et les tributs de l’année chacun comme une grâce, nous ne pourrions pas parler de temps perdu. »

Et si, à nous qui parcourons sans joie des temps doucereux, rassasiés de confort et assoupis de routine, la lecture des Minutes de François Sentein savait rendre un tel regard et faire en sorte qu’à nouveau « les “grâces” l’emportent sur le bénédicité », nous ne parlerions certes pas de temps perdu. 

 

Laurent Dandrieu

 

De François Sentein : Minutes d’un libertin, 1938-1941, 280 pages, et Nouvelles Minutes d’un libertin, 1942-1943,
470 pages, Le Promeneur.
Lettres au petit Franz, de Jean Genet, Le Promeneur, 120 pages.

 
François Sentein à redécouvrir...

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Jean-Claude Féray 01/04/2016 09:46

Vous avez peut-être lu trop vite cet article lorsque vous prétendez qu’il ne dit rien sur le goût de Sentein pour les jeunes hommes. Si l’on prête attention à ses amitiés (Cocteau, Montherlant, Max Jacob,...), ces lignes de Laurent Dandrieu deviennent assez claires pour ne pas exiger davantage d’explications :
« ce libertin qui s’est exilé d’une religion catholique qui condamnait ses mœurs (dont les Minutes ne cèlent rien [...] »
Merci en tout cas d’avoir ressorti et publié ici cet excellent article biographique qui donne envie de lire François Sentein !