Quand on a 17 ans un film de Téchiné

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Quand on a 17 ans un film de Téchiné
Quand on a 17 ans un film de Téchiné

 

 

Téchiné a de la chance, les critiques français méconnaissent le cinéma américain, dit indépendant, en réalité formaté pour le festival de Sundance, et ignorent à peu près tout du cinéma gay, si l'on excepte Didier Roth-Bettoni, l'auteur de l'indispensable « L'homosexualité au cinéma » qui depuis ce livre, malheureusement ,ne donne plus beaucoup de ses nouvelles. Si ce n'était pas le cas, les dits critiques ne crieraient pas à l'originalité à propos de ce film, mais remarqueraient que l'argument de « Quand on a 17 ans » est des plus éculés: Deux garçons, en dernière année du lycée, commencent par s'affronter pour bientôt tomber follement amoureux l'un de l'autre. Je ne vous infligerais pas la liste des films qui ont le même pitch tant elle est longue. Le cinéaste a même poussé le mimétisme des américains jusqu'à prendre deux acteurs pour jouer les deux adolescents qui sont plus vieux ou font plus que leur âge.

Mais a bien y réfléchir, il n'a pas autant de chance que cela, car les dits critiques assermentés, de leur dense inculture, ne s'apercevrons pas que de cet argument d'une affligeante banalité, Téchiné a réussi à faire un film formidable, en y insufflant son romanesque habituel, toujours sur le fil du rasoir, toujours prêt de verser dans le mélo et réussissant cette fois à n'y jamais tomber, peut être que parce que dans chaque plan du film surgit de l'inattendu pourtant toujours juste. Sans doute Téchine doit cette justesse à sa co-scénariste, Celine Sciamma (scénariste entre autres de Tomboy) qui a su canaliser le trop plein de romanesque du cinéaste. La principale raison pour laquelle on est à chaque instant suspendu au romanesque de l'intrigue est que pour une fois Téchiné est parvenu à l'ancrer dans un tissu sociologique crédible. Car chez ce cinéaste si tous ses films sont intéressants, avant celui-ci aucun était complètement réussi, souvent à cause d'un contexte sociologique peu crédible, parfois en raison aussi d'une erreur de casting. Ici tous les rôles sont remarquables tenus à commencer par ceux des deux jeunes acteurs. Corentin Fila est Tom, le fil métis adopté par un couple petit fermier de montagne. Kacey Mottet-Klein (déjà très bien dans « L'enfant d'en-haut, déjà une histoire de montagne...) est Damien le fils d'une famille plus bourgeoise de la vallée, la mère (Sandrine Kiberlain) est médecin, tandis que le père est militaire. Pourtant lorsqu'ils apparaissent à l'écran, ils ne paraissent pas évident dans leur emploi; mais bien vite ils s'imposent comme les seuls possibles. Et puis il y a bien sûr Sandrine Kiberlain dont de film en film, on cherche le superlatif que l'on pourrait appliquer à son jeu. Le soin dans le choix de tous les petits rôles est également un grand atout du film comme le sont les paysages de montagne de l'Ariège et de Haute Garonne filmés principalement l'hiver; vous remarquerez combien il est rare qu'un film soit situé en hiver, principalement à cause des contraintes climatiques. Téchiné a augmenté la difficulté en multipliant les scènes tournées sur un sol enneigé, exercice très périlleux en raison des traces que peuvent laisser l'équipe à chaque prise. La localisation de l'intrigue m'a fait penser à « Perthus », la belle pièce de Jean-Marie Besset, elle aussi, une histoire d'amour entre deux garçons à la fin de l'adolescence dans les Pyrénées. Il aura fallu attendre son vingt et unième film pour avoir la révélation que Téchiné peut être aussi un grand paysagiste. Merveilleux paysages aussi sont les plans sur les deux garçons nus, apaisés après avoir fait l'amour. La scène de sexe est si belle que l'acte en paraît réinventé. Contrairement à bien des films gay l'obstacle à leur amour ne vient pas à l'extérieur mais ce trouve à l'intérieur d'eux-même. Mais si le film est réussi ce n'est pas seulement grâce à l'excellence des comédiens et la beauté des paysages, c'est surtout parce que ce n'est pas le dialogue qui dessine l'opposition puis la fusion des deux garçons mais la mise en scène.

Le plus enthousiasmant dans ce film c'est sans doute que l'on est sûr que ces personnages si plein d'énergie auront l'avenir qu'ils auront décidé d'avoir.   

Quand on a 17 ans un film de Téchiné

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Roth-Bettoni Didier 05/06/2016 17:03

Bonjour, je découvre les mots très gentils que vous avez pour mon livre L'Homosexualité au cinéma, et je voulais vous en remercier. Vous vous inquiétez dans la même phrase du fait que je sois trop peu présent pour parler du sujet qui vous préoccupe depuis la parution de ce livre : je tiens à vous rassurer. J'ai depuis écrit et publié plusieurs ouvrages, dont un consacré au Cinéma français et l'homosexualité, un à Derek Jarman (Sebastiane, ou saint Jarman cinéaste queer et martyr) et un autre, en 2015, autour de Philippe Vallois (Différent !, le cinéma de Philippe Vallois), et j'en aurai un nouveau en librairie début 2017. Par ailleurs, j'écris tous les mois dans le magazine gay Hétéroclite, et je fais très régulièrement des conférences partout en France autour du cinéma et des questions LGBT. Bref, je n'ai pas l'impression d'avoir disparu... Bien à vous

lesdiagonalesdutemps 25/06/2016 20:51

Merci pour ces informations. Et continuez à persuader La musardine.

didier roth-bettoni 21/06/2016 19:30

Mon livre sur Vallois, Différent ! le cinéma de Philippe Vallois, est paru aux éditions ErosOnyx, comme celui que j'ai consacré à Derek Jarman, et comme mon prochain ouvrage. Je ne manquerai pas de vous tenir au courant. Quant à une mise à jour de L'Homosexualité au cinéma, j'en rêve autant que vous, mais pour l'instant je n'ai pas encore réussi à convaincre l'éditeur (La Musardine) de la nécessité de ce lifting. Mais je ne perds pas espoir d'y parvenir... Bien à vous

lesdiagonalesdutemps 05/06/2016 18:37

Et bien je suis très heureux d'avoir de vos nouvelles et encore plus que vous ayez consacré un livre au cinéma de Philippe Vallois que je connais bien puisque j'ai édité plusieurs de ses film en VHS puis L'homme que j'aime en dvd. Il a en outre filmé de nombreuse interviews pour les bonus des dvd que j'éditais sous le label Eclipse. Je suis confus d'avoir ignoré vos travaux récents. Pouvez vous me donner l'éditeur du livre sur Vallois pour que je me le procure. Informez moi des parutions de vos livres, annonces que je ne manquerai pas de répercuter sur mon blog. Ayez la bonne idée de rééditer L'homosexualité au cinéma en le réactualisant. Ce livre est une bible pour les cinéphiles.

ismau 06/04/2016 17:37

Ce film est en effet ''enthousiasmant'', et je dois à votre critique très justement élogieuse d'avoir eu le bonheur de le voir . Je ne connaissais de Téchiné que ''Les Témoins '' et Les Egarés'' que j'avais aimés, mais en leur reconnaissant comme vous certains défauts . Pour celui-ci, vous dites que son ''tissu sociologique est crédible'', je n'en suis pas si sûre, mais cette fois c'est parfait ainsi . Qu'il n'y ait aucune tension ni dans le milieu familial, ni dans le milieu scolaire ( avec les autres élèves ou avec les professeurs ) c'est assez curieux, peu banal ; que le papa militaire soit aussi doux et charmant, que l'homosexuel rencontré sur internet puis sur son exploitation soit un jeune paysan ordinaire, que la maman médecin soit aussi agréable comme mère que comme épouse, qu'il y ait une amitié entre les parents des deux garçons de milieux si différents … tout ceci est sinon ''peu crédible'' au moins hors cliché, assez inattendu . Mais c'est si bien joué et mis en scène, que c'est exactement ce qu'il fallait pour mettre en valeur la relation des deux garçons : ses difficultés uniquement internes, et finalement son accomplissement heureux . Accomplissement qui est superbement mis en scène par le décor naturel : beauté, solitude et rudesse des paysages, mais surtout sensualité de la nature et des animaux, en écho à la sensualité des corps . Ainsi les corps des deux garçons sont beaux et émouvants à chaque instant, et pas seulement lorsqu'ils sont nus dans la scène d'amour : scène voluptueusement, sobrement et crûment très réussie, comme vous le signalez .

lesdiagonalesdutemps 06/04/2016 17:47

Comme vous le dites très justement c'est hors cliché mais je trouve que ça reste plausible surtout en raison du cadre et du lieu. Nous ne sommes ni à Paris, ni dans une zone sinistrée économiquement même si la disparition de l'agriculture de montagne est évoquée, ce n'est pas non plus une région à forte densité et on est dans un milieu assez homogène ethniquement. Le fait que le militaire soit "doux" pour reprendre votre thème ne m'a pas choqué car j'en ai connu beaucoup en raison de mon milieu familiale et j'en ai jamais rencontré de véritablement sceugneugneu, ni qui étaient des brutes épaisses.

psykokwak 04/04/2016 20:37

Je trouve ce film remarquable. Téchiné nous fait partager le monde intérieur de ces adolescents sans jamais donner une interprétation psychologique. Il nous laisse vivre les mouvements affectifs de deux jeunes à travers l'expression de leurs corps, de leur corps à corps. Le film débute lentement suivant le rythme des élans affectifs contradictoires qui habitent ces deux personnages.
Dans les Roseaux sauvages il était "bavard" certainement pour nous éclairer dans la compréhension de la psychologie des ados qu'il filmait. Ici ce n'est plus la peine... on mesure le chemin parcouru par notre société.
Et il n'hésite pas à bousculer la pudibonderie actuelle en caressant les corps dénudés des deux jeunes.

lesdiagonalesdutemps 04/04/2016 22:52

Vous semblez en fait tout à fait d'accord avec moi. Le chemin parcouru par notre société je ne le vois pas beaucoup, du moins pas sur tous les points. Des femmes voilées en plein Paris quel chemin... Je préférais les talons aiguilles de ma jeunesse... C'est surtout Téchiné qui a fait du chemin. Les roseaux sauvages est un film très intéressant malheureusement abimé par une naiveté politique et surtout par des anachronisme dans les décors. Vous avez raison en faisant remarquer que dans "les roseaux sauvages" c'était beaucoup les dialogues qui faisait avancer le film, ici c'est presque uniquement la mise en scène, ce qui fait toute la différence. Autre perfection le casting, certes les deux garçons sont très bien mais le moindre petit rôle est excellent avec pourtant peu de chose à faire, et c'est là où c'est difficile de ne pas en faire trop. Vous avez encore raison en ce qui concerne la caresse de la caméra sur les deux corps nus des garçons après l'amour. On ne va pas exporter ce film au Maroc ou aux Etats-Unis.

mister bean 02/04/2016 09:56

Est-ce que le metteur en scène A.Téchiné, est lui-même homo ?
Si oui, ne bénéficie t-il pas de jugements complaisants par rapport à la valeur cinématographique de ses films ?

lesdiagonalesdutemps 02/04/2016 17:12

Il y eu surtout des gens de talent blacklistés à commencer par Losey qui était disons un compagnon de route des communiste et aussi homosexuel et alcoolique comme MCarthy mais apparemment la solidarité de la bouteille n'a pas jouer.
Pour Sadoul, je n'ai jamais été un grand lecteur de ce monsieur, je lui préfère Jacques Lourcelle.

mister bean 02/04/2016 11:59

Vous le savez très bien que la plupart des critiques sont souvent partisans.
Prenons par exemple celui qui faisait figure de référence absolue dans les années d'après guerre: Georges Sadoul .Il était juif et communiste.
Presque tous les cinéastes juifs ou sympathisants communistes (comme certains médiocres tacherons blacklistés par le Maccarthisme) sont encensés dans ses encyclopédies du cinéma.

lesdiagonalesdutemps 02/04/2016 10:13

En quoi le fait d'être homo hétéro ou zoophile pourrait influer sur le jugement que l'on a sur un film. Je fais épisodiquement de la critique cinématographique depuis plus de 45 ans, ma première fut publiée dans Matulu, et la plupart du temps je ne connais pas la vie privée du cinéaste sur lequel j'écris un billet et si c'est le cas je ne me préoccupe que de ce que je vois à l'écran. Que je sache Abdellatif Kechiche (qui a tourné comme acteur pour Téchiné) n'est pas lesbienne ce qui ne l'a pas empéché de réaliser avec "La vie d'Adèle" un superbe film sur l'amour entre deux femmes! Il faut savoir qu'un choix (qui n'est pas toujours un choix) ne donne pas du talent. Téchiné en a malheureusement ses films toujours intéressants je le répète, ne sont pas exempts de défauts mais celui la est parfait, ce sera probablement mon film de l'année ou tout du moins il sera dans les tous premiers