Le héros discret de Vargas Llosa

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Le héros discret de Vargas Llosa

 

Vargas Llosa est un des très rares écrivains, à avoir le désir et les moyens de changer de genre et de style à chaque nouveau roman qu'il écrit. En cela je ne vois que Ian McEwan qui puisse lui être comparé.

Dans « Le héros discret » pas d'écriture au scalpel comme dans « Les chiots » ou de construction en suite de nouvelles comme pour « La vilaine fille » mais une double narration à l'écriture fluide et moelleuse (traduction d'Albert Bensoussan et d'Anne-Marie Casès). Vargas Llosa nous raconte deux histoires parallèles (à moins qu'elles soient en miroir?); on subodore qu'elles finiront bien par se rencontrer même si elles se passent à 900 km de distance. Il n'y a que dans les romans que les parallèles se rejoignent...

La première se déroule à Piura dans l'extrême nord du Pérou, près de la frontière avec l'Equateur. Elle a pour héros Felicito Yanaqué la cinquantaine passé patron d'une entreprise de transport qu'il a édifiée à la force du poignet. Son travail est sa raison de vivre. Il s'est marié très jeune pour régulariser une situation comme on dit. Au fil des ans sa femme est devenu une sorte de meuble pratique auquel il voue une tendresse distraite. Il n'a que des rapports cordiaux mais distants avec ses deux fils qui travaillent dans la firme paternel. La seule distraction de Felicito est sa jeune maitresse Mabel qu'il a installée dans une petite maison dans les faubourgs de la ville. Felicito était satisfait de sa vie jusqu'au jour où il reçoit une lettre de racket signée d'une petite araignée. Cette missive va changer sa vie. Se rappelant du conseil de son père sur son lit de mort: Ne jamais se faire marcher dessus, Felicito ne cèdera pas au chantage...

Dans la seconde nous sommes à Lima et nous suivons Rigoberto bras droit et ami d'Ismael patron d'une société d'assurance. Rigoberto a décidé de prendre sa retraite. Ce passionné d'art et de littérature considère qu'il est grand temps de se consacrer à sa vaste bibliothèque et de voyager en Europe avec sa seconde épouse. Avant son départ en retraite Ismael demande un grand service à son ami. Celui d'être le témoin de son mariage. Ce service que Rigoberto ne peut refuser, le stupéfie néanmoins, d'autant qu'Ismael passait à ses yeux pour un veuf inconsolable et qu'il lui apprend qu'il va se marier avec sa bonne qui a la moitié de son âge, et ceci essentiellement pour déshérité ses deux truands de fils. Mais voilà que ceux-ci rendent responsable de leur déchéance ce pauvre Rigoberto qui risque d'avoir bien des ennuis. Il n'avait vraiment pas besoin de cela car en plus son fils de 15 ans, Fonfon, lui explique qu'il converse régulièrement avec un certain Torres, un homme d'âge mûr, qui pourrait être le malin, ce dernier prenant l'apparence d'un suborneur de jeunes garçons...

Je ne vous en dirais pas plus pour ne pas vous priver du plaisir de la lecture de ce diabolique roman que l'on ne peut lâcher jusqu'à sa dernière page. Vargas Llosa est un maitre du suspense chaque fin de chapitre laisse le lecteur sur une interrogation comme dans les bons feuilletons. La construction du roman est à la fois classique, soignée et efficace. Les deux fils du récit se partagent équitablement et alternativement les pages de ce gros volume de près de 500 pages. Avec beaucoup d'adresse et de douceur l'auteur mélange les genres, thriller, roman philosophique, fable, fantastique, policier, critique sociale (c'est aussi un portrait corrosif de la société péruvienne contemporaine avec sa corruption, ses arrivistes, son racisme larvé...)... sans jamais perdre de vue son intrigue. Dans le roman se conjuguent les voix de plusieurs personnages. L'auteur n’hésite pas à jouer avec la chronologie du récit permettant, de manière très ingénieuse, au lecteur de voir plusieurs scènes à la fois. On oscille sans cesse entre mélodrame et vaudeville. Le tout est raconté souvent d'un ton goguenard, parfois distancié, celui d'un homme qui a beaucoup vu et qui ne se fait guère d'illusions sur ses semblables, sans pourtant pouvoir s'empêcher de les aimer. Ce qui fait que le lecteur, encore plus celui qui comme le romancier et ses deux héros discret, tombe immédiatement en sympathie avec Felicito et Rigoberto.

Le point commun entre les deux histoires, qui n'apparait qu'en filigrane, est la relation père-fils.

L'auteur s'est amusé à reprendre des personnages que l'on avait déjà croisés dans son oeuvre comme le capitaine Silva, bon vivant et amateur de croupes féminines ondulantes, et le sergent Lituma, tous deux déjà croisés dans Qui a tué Palomino Molero ? (1987). On avait déjà fait connaissance avec Rigoberto dans Cahiers de don Rigoberto (1998). Rigoberto, c'est un peu semblable au héros de « la vilaine fille », si celui-ci, à l'instar de l'auteur, n'avait pas choisi de quitter le Pérou. L'exil volontaire, le désir ou la crainte de partir, la perception de l'ailleurs, thèmes qui traversent toute l'oeuvre de Vargas Liosa, est à travers Rigoberto, très présents dans « Le héros discret ».

Il y a bien d'autres personnages que ces deux héros discrets car si le titre vise Felicito, il me semble que Rigoberto en est un autre et que le pluriel du titre aurait été mieux adapté au livre. Le grand talent littéraire de Vargas Llossa à contrario de ses grands collègues littérateurs sud-américains, dont l'archétype est Gabriel Garcia Marquez, est de ne pas mettre au centre de ses romans des figures trop hautes en couleurs, mais de laisser celles-ci en périphérie, ici le couple de policier par exemple, d'en faire le paysage sur lequel se meuvent ses héros sans doute plus ternes que leurs truculents faire-valoir, mais tellement plus humains.

Tout en étant en rien autobiographique, Vargas Llossa a mis beaucoup de lui-même dans les personnages du « Héros discret », en particulier dans Rigoberto et Ismael. Comme ce dernier à près de quatre vingt ans, il vient d'épouser une jeunesse et a du, sans pour autant avoir de fils à déshériter, se poser les questions qui pèsent sur Ismael. En outre lui qui a quitté, jeune son pays, on peut penser que l'existence de Rigoberto est une vie possible qu'aurait menée Vargas Llossa s'il n'avait pas fait le choix de l'exil et puis nul doute qu'il aurait aimé être cet héros discret qu'est Felicito.

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ismau 31/03/2016 18:19

J'ai depuis écouté les autres entretiens - il y en a cinq - tous très intéressants . J'ajoute donc ce lien, meilleur car plus complet .
http://www.franceculture.fr/dossiers/memoires-vives-mario-vargas-llosa-la-pleiade-de-son-vivant-l-integrale-en-cinq-entretiens

lesdiagonalesdutemps 31/03/2016 21:01

Merci pour les liens. Je les ai également écouté et ils sont très intéressant. Dommage qu'il ne soit pas repassé par l'antenne de France-Culture pour fêter sa "pléiadisation"

ismau 23/03/2016 15:23

Vous me donnez encore une fois envie de lire l'excellent Vargas Lliosa . Je ne connais de lui qu' ''Histoire de Mayta'' - un roman extrêmement habile sur fond de complexe intrigue révolutionnaire péruvienne - que j'avais adoré ...
Hasard du calendrier ? Il va faire demain son entrée dans La Pléiade : 1er auteur étranger à y être publié de son vivant . Je l'ai appris sur le site de Fr.culture, en écoutant cet intéressant ancien ''à voix nue'' : http://www.franceculture.fr/litterature/mario-vargas-llosa-c-est-paris-que-j-ai-decouvert-que-j-etais-un-latino-americain

lesdiagonalesdutemps 23/03/2016 15:42

Hasard du calendrier oui et non, Le héros discret est le dernier roman de Vargas Liosa qui est paru en octobre dernier. Je l'avais acheté à mon retour du Pérou et pas encore lu... Je viens de le terminer et dans l'enthousiasme de ma lecture j'ai commis ce petit billet. L'habileté de construction de ses roman est encore un point commun qu'il possède avec McEwan... Le héros discret est facile à lire même si Vargas Liosa y reprend sporadiquement ces chapitres dans lesquels il mélange les temporalité en un montage très "cut".
Je vais sans doute investir dans les deux tome de La Pléiade mais je crois que le mot investir n'est pas exagéré en regard du prix des deux volumes...
Je vais aller sans trop tarder écouter cette émission - Merci pour le lien -
Autre rapprochement que l'on peut faire en lisant la citation du prix Nobel, c'est avec Murakami qui lui aussi truffe ses livres de références cultuelles qui ne sont pas de son pays mais le plus souvent américaine, c'est plutôt l'européennes en ce qui concerne Vargas Llosa.