Les délices de Tokyo un film de Nomi Kawase

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Les délices de Tokyo un film de Nomi Kawase

C'est un film pour ceux qui savent écouter le vent, l'été dans les arbres, pour ceux qui préfèrent la neige des pétales des cerisiers en fleurs à celle de décembre, pour ceux, qui un jour, ont fêté hanami au parc Ueno et y ont trop bu de saké, pour ceux qui ont suivi des yeux le départ des pétales de sakura pour l'océan sur la rivière Sumida... et bien sûr pour les gourmands qui savent combien les dorayaki*, ces sortes de pankas fourrés à la pâte de haricots rouges (le an, qui est le titre original du film) sont savoureux et puis bien sûr pour tous les amoureux du Japon, ce pays qui ne ressemble à aucun autre. Les cinéphiles qui ont Ozu pour cinéaste préféré ne devraient n'être pas déçus non plus.

Les délices de Tokyo un film de Nomi Kawase

Un jeune homme, Sentaro, cuisine et vend ses doriyakis dans une petite échoppe. Comme celle-ci est près d'un collège, la clientèle de Sentaro est surtout composée de collégiennes pépiantes (les collégiennes japonaises me semblent encore plus bavardes que les anglaises. Est-ce possible?). Si la pâte de ses pâtisserie est bonne, le an que Sentaro se fait livrer est médiocre. Un jour alors que le grand cerisier qui fait ombrage à la boutique est en pleine floraison apparait une curieuse petite vieille aux doigts déformés (Kirin Kiki). Elle veut absolument travailler dans la boutique. Sentaro refuse. Quelques temps après la septuagénaire apporte du an de sa confection. Sentaro le goûte, il n'en a jamais mangé d'aussi bon. Il engage Tokue. Le commerce qui vivotait devient une petite affaire prospère grâce à la pâte de haricot rouge de Tokue. Mais bientôt quelques uns remarquent les doigts déformés de la vieille dame...

Les délices de Tokyo un film de Nomi Kawase

A ce sujet j'ai été très surpris d'apprendre d'une part que la lèpre semblait avoir été une maladie rependue au Japon à l'époque contemporaine et que les lépreux y était reclus  jusqu'en 1996!** Si un lecteur peut apporter un témoignage sur ce point, je le remercie d'avance. Naomi Kawase par le biais de son film avec discrétion nous montre combien la société japonaise est dure et exigeante.

Pour la première fois Nomi Kawase a choisi de filmer un scénario écrit par un autre en l'occurence Durian Sukegawa qui a adapté son propre roman, et c'est une bonne idée, cela ajoute une tension dramatique qu'il n'y avait pas dans les films précédents de Naomi Kawase.

La cinéaste a construit son film autour du cycle des saison, d'un printemps l'autre, illustré par un majestueux cerisier.

Il y a une parfaite harmonie entre l'histoire et les acteurs choisis qui jouent avec une grande sobriété, ce qui n'est pas toujours le cas dans le cinéma japonais. Le casting se résume presque à trois acteur, à ce propos je songe qu'il serait très facile d'adapter cette histoire au théâtre, mais c'est peut être déjà fait; les japonais étant les champions des recyclage des romans, mangas, animés, péra, dramatique radio, souvent pour le meilleur si bien que l'on a souvent du mal à dire qu'elle a été la forme première de l'histoire (ici c'est un roman). Or donc, il y a Kiri Kirin, grand-mère idéale du cinéma japonais, qui fit ses début à la Shoshiku dans les années 60. Elle est aujourd’hui une actrice familière des cinéastes Kore-eda et Kawase Naomi. Nagase Masatoshi que l'on est heureux de voir accéder enfin à un premier rôle. On l'avait vu en second rôle convaincant dans Mistery train, La servante et le samourai, Electric dragon... Un acteur au jeu raffiné dont le visage fermé s’épanouit à mesure que le récit avance. Et enfin dans le rôle de Wakana, la jeune collégienne réservée, une révélation qui s’appelle Uchida Kyara, elle n’est autre que la petite fille de Kiri Kirin

Les délices de Tokyo nous invite, avec modestie,  à une réflexion sur la transmission du savoir, l'importance de la communion entre le maitre et l'élève...

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Il y a beaucoup d'émotion dans cette rédemption par le doriyaki pour Sentaro qui va se pacifier au contact de Tokue dont il retiendra la leçon d'humilité devant la nature et de plaisir qu'apporte  de faire bien une chose, avec amour même si ce n'est qu'un humble gâteau comme le doriyaki. Si le film est sombre, la dernière image est pleine d'espoir... Toute la leçon de vie de ce beau film tient dans cette réplique de Tokoe: << Quand je cuit le an, je tend toujours l'oreille à la parole des haricots rouges. C'est à dire que j'imagine les jours de pluie et les jours ensoleillés que les haricots ont vus. Je prend le temps d'écouter l'histoire de leurs voyages, de connaitre quel genre de vent a soufflé pour les amener jusqu'ici. Oui, j'écoute.>>  

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Bande annonce du film

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En japonais, dora signifie « gong », et cela expliquerait donc le nom de la pâtisserie. Celle-ci consiste en deux pâtes en forme de pancake, faites en kasutera, enveloppant une garniture de pâte de haricot rouge nommée anko (ingrédient courant en cuisine japonaise). À l'origine, cette pâtisserie n'avait qu'une seule couche. La forme actuelle fut inventée en 1914 à la pâtisserie Usagiya à Ueno, un quartier de TokyoDans des endroits de la région du Kansai, comme Osaka ou Nara, cette pâtisserie est souvent appelée mikasa (). Le nom signifie initialement « triple chapeau de paille », mais est également un des noms du Mont Wakakusa, une petite colline se trouvant à Nara. La colline ayant une pente assez douce, on dit que de nombreux habitants pensent à la forme de la colline lorsqu'ils mangent un mikasa. Il y a un plus grand mikasa réputé à Nara, faisant environ 30 centimètres de diamètre.

 les délice de Tokyo n'est pas la première incursion du doriyaki dans une oeuvre de fiction. En effet ldorayaki est la nourriture favorite de Doraemon, héros du manga éponyme. On peut donc voir ce robot en forme de gros chat bleu sans oreilles se goinfrer de dorayaki.

Les délices de Tokyo un film de Nomi Kawase

Les doriyaki n'est pas une pâtisserie "noble" au Japon. Elle appartient à la catégorie des namban-gashi, littéralement "sucrerie des barbares du sud" des gâteaux influencés par l'occident et les premiers visiteurs portugais. Dans les doriyaki, comme dans les autres douceurs japonaises, il y a beaucoup moins de sucre que dans les pâtisseries occidentales. Elles contiennent beaucoup de protéines végétales. La plupart des gateaux nippons ne contiennent ni crême ni gluten.

Deux bonnes adresses pour les pâtisseries japonaises qu'hélas pour la bonne santé ma balance, qui ne peut supporter qu'un poids limité, j'ai testées (même si les gâteaux nippons sont moins caloriques que leurs homologues occidentaux): Aki 16 rue Sainte Anne 75001 Paris et Walaku 33 rue Rousselet 75007 Paris

Les délices de Tokyo un film de Nomi Kawase

** La lèpre est attestée au Japon dès le VIe siècle. La possibilité d’une origine contagieuse est envisagée très précocement,mais les conceptions inspirées du bouddhisme font état d’une maladie dite kharmique, résultant des fautes commises dans les vies antérieures. Les malades rejoignent ainsi les confréries de mendiants aux abords des temples et des rizières. Il semble qu’à l’intérieur même de ces groupes ait également existé une discrimination.

La perspective change au XVIe - XVIIe siècle et la conception d’une maladie héréditaire s’impose progressivement. Dans la pratique, la situation des lépreux est très variable. Certains malades, rejetés par leurs familles, se trouvent condamnés à une vie d’errance et tendent à se regrouper autour de sources thermales, constituant peu à peu de véritables colonies, parfois bien acceptées par la population locale. D’autres continuent à être soignés à domicile. Quoi qu’il en soit, la notion de quarantaine, fondamentale en occident, ne joue ici aucun rôle et c’est surtout la crainte d’épouser un membre d’une famille de lépreux qui motive la discrimination.

Une loi de 1871 met fin à toutes les discriminations qui persistent dans la pratique. Les préjugés concernant l’hérédité subsistent au sein même du monde médical et bien après que la découverte de l’étiologie bactérienne, par le norvégien Hansen, ne soit connue au Japon. Jusqu’en 1895, la lèpre intéresse peu les pouvoirs publics et le gouvernement, plus préoccupé par les épidémies de choléra qui troublent l’ordre public et entraînent des émeutes, tend à négliger les maladies chroniques comme la lèpre ou la tuberculose. Dans les faits, ce sont des religieux occidentaux, comme le Français Testuide ou l’Anglaise Hanna Riddel, qui fondent entre 1889 et 1894 des léproseries. Tous ces occidentaux ont en effet été choqués par le spectacle de ces lépreux qui vagabondent avec leurs visages et leurs membres déformés par la maladie, spectacle désormais oublié en Occident.

Le dermatologue Mitsuda Kensuke, dont l’influence sur la politique du Japon en matière de lèpre ne cessera de croître, prône inlassablement la mise en place d’une quarantaine absolue. Les débats parlementaires aboutiront, en 1907, au vote d’un premier règlement pour la prévention de la lèpre. Celui-ci prévoit d’interner les lépreux surpris en situation de vagabondage dans cinq établissements publics. Les capacités d’accueil sont limitées (à peine 1000 patients pour environ 30000 malades) et paraissent bien dérisoires pour une maladie que l’on dit, à corps et à cris, plus contagieuse que le choléra.

En 1920 est créée une léproserie sur l’île de Nagashima ayant pour objectif d’enfermer 10 000 malades, rassemblés sur l’ensemble du Japon, dans les 10 ans à venir. Dans cet établissement dirigé par Mitsuda les conditions de vie ont tout du régime pénitentiaire. Sous des dehors paternalistes, Mitsuda, qui prône une structure familiale, impose une vie en autarcie avec une monnaie propre. Les patients sont assujettis à diverses corvées et subissent des châtiments corporels. L’encadrement médical et infirmier est quasi-inexistant et le personnel est en majorité constitué d’anciens policiers. On se dirige ainsi vers une quarantaine absolue, d’ailleurs consacrée par la loi qui sera votée en 1931. A la fin des années 30 les lépreux sont stérilisés.

1947 au Japon, un traitement par Promine est disponible. L’avènement de cette thérapeutique, qui va d’ailleurs transformer l’existence des lépreux et conduire à supprimer définitivement la quarantaine, ne suffit pas à mettre fin à la discrimination au Japon. Un malade traité et non contagieux reste considéré comme dangereux. Une nouvelle loi de 1948 prévoit cette fois explicitement la stérilisation des lépreux ou la pratique d’avortements thérapeutiques, ceci en dépit de la nature infectieuse de la lèpre.

Ce n'est qu'en avril 1996 que Le Parlement japonais vote l'abrogation de la loi de 1953 sur la prévention de la lèpre, stipulant l'internement obligatoire des malades. En juin 1995, une commission du ministère de la Santé avait reconnu que «le fait d'isoler les malades et d'attiser la peur malgré le caractère peu contagieux de la maladie» avait été une «grave erreur». Le milieu médical japonais fut bien obligé d'admettre à son tour qu'en approuvant tacitement cette loi il avait en fait fermé les yeux sur les progrès de la médecine. La léproserie d'Oshima Seisyoen (le Jardin des pins verts) est l'une des 15 léproseries au Japon. La plupart ont été créées au début du siècle. La France, par contraste, n'a pratiqué que des hospitalisations.  

    

Les délices de Tokyo un film de Nomi Kawase
pétales de cerisier sur la rivière, Japon, avril 2010

pétales de cerisier sur la rivière, Japon, avril 2010

Les délices de Tokyo un film de Nomi Kawase
Les délices de Tokyo un film de Nomi Kawase
hanami au parc Ueno, Tokyo, avril 2010

hanami au parc Ueno, Tokyo, avril 2010

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