Give peace a chance de Marcelino Truong

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Give peace a chance de Marcelino Truong
Give peace a chance de Marcelino Truong

Dans le premier tome de son autobiographie, "Une si jolie petite guerre" Marcelino Truong racontait Saïgon entre 1961 et 1963. Né en 1957, il est métis. Son père est vietnamien, diplomate pour le régime du Sud Vietnam, alors que sa mère est française. "Une si jolie petite guerre  racontait les débuts du conflit vietnamien, alors que son père était en poste à Saïgon. Ce beau et très intéressant album lors de sa découverte m'avait fait penser au livre de Pascal Jardin "La guerre à neuf ans". 

Dans « Give Peace a Chance », toute la petite famille est désormais à Londres (l'album est sous-titré Londres 1963-1975). Marcelino a six ans. Il se voudrait occidental. Il déteste son nez épaté qu’il tente d’affiner avec une pince à linge... Cette fois c'est à un autre roman familiale, le très beau "Qu'a fait de tes frères" de Claude Arnaud auquel j'ai songé, en lisant le nouvel opus de Marcelino Truong même s'il faut attendre la fin du volume, pour en avoir la révélation de ce possible rapprochement.


Marcilino grandit. Il joue avec ses figurines Action Man, en reconstituant des scènes de bataille de la guerre qu'il vient de quitter. L'image était déjà le souci du jeune Marcelino, puisque parfois il photographie ses petits soldats. Les nouvelles de la guerre du Vietnam lui arrivent par la télévision. S'il n'oublie pas le Vietnam, l'Angleterre et surtout sa musique laissent leur empreinte. Il voudrait des cheveux longs comme les Beatles, mais ses parents insistent pour la coupe courte que les frères Truong appellent entre eux, la coupe «VC» (viet cong).

Le livre alterne donc la petite histoire familiale, parfois presque aussi tragique que la grande Histoire, celle de la guerre du Viet Nam.

La vie n'est ni simple ni tranquille dans la famille Truong, sous la pluie de wimbledon. Elle l'est d’autant moins pour Marcelino, issu d’une fratrie de quatre enfants et qui affronte tout cela dans ses plus jeunes années qu'Il doit vivre avec une mère à la santé mentale fragilisée par la Seconde Guerre mondiale et un père qui voit tout à ce qu'il a cru et son pays même, disparaitre. Le diplomate est en outre dans l’angoisse de la situation de ses parents restés au pays. Bientôt, craignant d'être renvoyé au Vietnam, il démissionne de son poste à l'ambassade du Vietnam de Londres. Il est dans la nécessité urgente de se retrouver un nouveau travail qui lui permet de nourrir sa famille, repartant de zéro, lui qui avait fréquenté les plus hautes sphères du pouvoir, il trouve un emploi modeste à l'agence Reuter.

Cette descente feutrée aux enfers, affecte directement le frère aîné de Marcelino, Domi, qui ne résiste pas à cet écroulement des valeurs d’autant plus rejetées qu’elles se perpétuent encore dans les usages familiaux, alors que tout autour, l’amour libre, le Flower Power, l’usage permissif des drogues et l’envoûtant chemin de Katmandou semblent si tentants.

Tout cela, Marcelino Truong le raconte d’une façon posée, simple et très émouvante.

 

Give Peace a Chance (Londres 1963-1975) - Par Marcelino Truong - Denoël Graphic

 

La famille est doublement expatriée; la mère a autant de difficulté à s'acclimater à l'Angleterre qu'elle en avait eu pour vivre au Vietnam. Sa raison est chancelante. Il faut tout l'amour filiale et la gentillesse, qui transparait tout au long du livre, de Marclino Truong pour supporter cette pathétique emmerdeuse.

L'artiste ressuscite une Angleterre blanche qui n'existe plus: <<  A l'époque, l'Angleterre était encore marquée par la guerre et les privations : les gens vivaient chez eux, entre eux, et étaient très attachés à ce mode de vie. Il faisait froid, humide et à 17h30, extinction des feux : tout fermait, les rues étaient désertes. Rien à voir avec Saigon où tout le monde vivait dehors et où la ville ne s'arrêtait jamais. A l'époque les seuls Vietnamiens de Londres venaient de l'ambassade, nous étions des émigrés un peu chics, il n'y avait pas de réelles tensions avec les Anglais tant que nous adoptions leur style de vie. Les grands vagues d'immigration en provenance du Pakistan et des Antilles se sont produites plus tard.>>.

Ce qui est passionnant dans cet album, comme dans le précédent, c'est que la guerre du Vietnam est vue du coté des vaincus. Dans la famille de Marcelino, sud-mietnamienne, on ne porte pas les Viet Congs dans son coeur. Le gamin apprend vite la relativité des choses quand il croise à Londres des manifestants anti-Guerre du Vietnam clamant que «les Viet Congs sont des combattants de la liberté».

Marcelino et son frère ripostent, évoquent les exactions du côté du camp du Nord : les militants les traitent alors de «little reactionary fascists». Plus tard, lorsqu'il poursuit ses études en France, d'abord à Saint-Malo puis à Science-po Paris, Marcelino se rendra compte également, face à la doxa communiste qui a le vent en poupe, qu’il est du mauvais côté, celui des «réactionnaires» et des «fascistes».

 

Marcelino Truong à St-Malo, 1973. Accoudé à un brise-lames de la grande plage

 

Voilà un livre qui nous rappelle l'aveuglement de la plupart des intellectuels français. Il faut se souvenir qu'à la même époque que ce que nous raconte « Give Peace a Chance », ce jobard de Malraux qualifiait Mao de "plus grande figure historique de notre époque"! Ce sont les mêmes crânes d'oeuf qui aujourd'hui nous parlent d'islamistes modérés...

Marcelino Truong a le talent en une image d'épingler les ridicules d'un groupe, d'une époque, toujours avec causticité, mais jamais avec méchanceté. A cause de ses origines, de son parcours cosmopolite et chaotique, et aussi de sa grande culture, le dessinateur fait toujours un pas de coté par rapport aux milieux qu'il fréquente. Truong est toujours un peu extérieur, quelque soit le monde dans lequel il se trouve. Ce qui en fait un observateur d'une implacable lucidité.


Marcelino Truong mélange la chronique familiale et la grande Histoire, avec parfois ça et là, se mêlant au dessin, des photos d’archives, photos de l’album de famille, tracts d’époque, ou de clichés restés dans l’Histoire, comme celui de cet officier de l’Armée du Sud Vietnam abattant un Viet Cong : un mélange de supports très réussi. Outre son grand talent de dessinateur, Marcelino Truong parle bien*. Il ose émettre sur la guerre du Vietnam et de ce qu'est devenu ce pays aujourd'hui une parole que l'on entend malheureusement bien peu: << Comme toujours l'histoire est écrite par les vainqueurs. Pour les dirigeants communistes du nord, les Vietnamiens étaient tous aux côtés d'Ho Chi Min. Aujourd'hui encore, les enfants apprennent à l'école que ceux qui étaient du côté des Français et des Américains étaient des traîtres, des mercenaires quine méritent pas d'être considérés comme des Vietnamiens. Cela fait très bien dans le bréviaire du parfait petit révolutionnaire, mais c'est assez éloigné de la réalité… Mon expérience, mes lectures, mes recherches, mais également de nombreuses rencontres et témoignages recueillis au Vietnam où une grande partie de ma famille qui a épousé la cause du Nord vit encore, m'amènent à d'autres conclusions. Refuser le “paradis communiste” ne faisait pas de vous un traître, surtout lorsque on sait comment les gens vivaient au Nord Vietnam et ce qu'il advenait des opposants… Les sud-Vietnamiens voulaient un autre système politique, plus démocratique, mais le Nord ne leur en a pas laissé le choix. A l'origine, ce qui s'est passé au Vietnam était une guerre civile, un choix de société. Puis la Chine et les Etats-Unis s'en sont mêlés, nord et sud-vietnamiens, nationalistes et patriotes sont alors devenus les jouets des super puissances, des marionnettes, des fantoches. Le plus difficile en arrivant en Europe a été de découvrir la manière dont les médias occidentaux couvraient les évènements. L'époque était alors au romantisme révolutionnaire, le maoïsme faisait rêver et les intellectuels comme Marcuse et tant d'autres se faisaient les chantres d'un marxisme hédoniste qui serait l'avenir de l'homme. Les correspondants de guerre n'échappaient pas au climat ambiant, qui donnaient une image biaisée et manichéenne du conflit. Aucun d'ailleurs n'est jamais allé voir dans le Nord Vietnam ce qui s'y passait. A leur décharge, les dirigeants communistes n'accueillaient que quelques journalistes totalement acquis à leur cause. Dans les années soixante, le Vietnam était comme la guerre d'Espagne pour les générations précédentes : chanteurs, artistes, écrivains, penseurs, tous les gens que nous admirions étaient du côté du David nord-vietnamien contre le Goliath américain. Pas facile de lutter pour faire entendre sa voix. Ce n'est qu'aujourd'hui, maintenant que l'illusion maoiste a volé en éclats et que l'on sait ce dont ont été capables les Khmers rouges au Cambodge, que je peux accomplir ce devoir de mémoire. »

Il capture merveilleusement une époque, le Londres des années 60 et 70, les Beatles et le Flower Power. La musique est bien sûr très présente dans cet album qui possède une véritable bande son. Truong nous rappelle que les chansons des Beatles, de Joan Baez, de Bob Dylan, de Country Joe & Fish et de bien d'autres ont placé insidieusement dans notre subconscient l'image de Sud-Vietnamiens fachos à la solde de l’impérialisme américain et installé "l’Oncle Hô" comme une icône de la paix. Ce roman graphique m'a rappelé bien des souvenirs, moi aussi j'espérais en avril 1972, lors de la grande offensive nord vietnamienne, que les troupes du Sud-Vietnam allaient tenir bon... 

Parallèlement à son histoire, Marcelino Truong retrace aussi le tragique et émouvant parcours de son frère aîné, Dominique, en pleine recherche de lui-même (je n’en dirais pas plus, pour ne pas déflorer l'ouvrage).

L'album ne se présente pas comme une succession de cases de bande-dessinée mais plutôt comme une suite d'illustrations dont quelques unes sont en pleine page.

Le seul reproche que l'on peut faire à ce formidable livre est qu'il est trop court. On aurait aimé en savoir un peu plus et rester d'avantage avec cette famille. Espérons qu'il y aura un autre volume. Il y a même matière à en faire plusieurs en regard de la riche vie de ce talentueux auteur*. 


Gouache de Dominique, le frère de Marcelino Truong (©Denoël Graphic)

 

Give peace a chance de Marcelino Truong

*pour s'en persuader allez à cette adresse: http://la-charte.fr/dans-les-petits-papiers-de/article/marcelino truong )

Give peace a chance de Marcelino Truong
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