Sparte tome III, Ne pas craindre la mort de Christophe Simon & Patrick Weber

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Sparte tome III, Ne pas craindre la mort  de Christophe Simon & Patrick Weber

Je suis ébahi qu'une oeuvre de cette qualité sorte en quasi catimini alors que d'autres, de moindre envergure apparaissent avec fanfares et trompettes. Mais visiblement comme le dit le cher Michel Ciment, Christophe Simon n'a pas "la carte". C'est grâce à mes baguenaudages sur la toile que j'ai appris que la suite (et la fin) de série Sparte était parue.

Dans ce billet, je ne vais pas répéter ce que j'ai déjà écrit dans les recensions des deux premiers tomes (1), vous pourrez utilement vous y reporter mais m'intéresser aux spécificités de cette ultime livraison et appréhender l'oeuvre dans son ensemble maintenant que nous pouvons la lire dans sa totalité.

Il faut vraiment lire les trois ensemble en raison de la complexité de l'intrigues ou plutôt des intrigues entremêlées et du défaut majeur de la narration, son manque de fluidité. Si le récit se tient bien et que ces trois albums se suffisent en eux même on peut néanmoins penser que la fin du dernier album ne conclut pas la geste puisqu'il se termine  par exemple avec la promesse d'Agésilas de se venger de son frère (voir case immédiatement ci-dessous).




Ou avec le départ du jeune Icare à la poursuite de Dorkis. Lui aussi veut se venger (case immédiatement ci-dessous). En outre la toute dernière case est assez énigmatique.

Cela laisserait-il espérer une deuxième époque; la première étant close avec ce troisième album. Mais si c'est ce que les auteurs ont dans la tête, il faudra être patient puisque actuellement Simon est attelé à la reprise de Corentin, la sortie de cet album reprise ne devrait pas trop tarder.

Voyons maintenant le résumé du scénario de "Ne pas craindre la mort" qui ne simplifie pas l'intrigue bien au contraire. J'ai mauvaise grâce à me plaindre d'un scénario riche pour ne pas dire obèse à l'indéniable ambition dramatique et historique, alors que j'ai regretté que certains scripts d'Alix par exemple soient étiques ou que Murena ne fasse pas assez d'embardées fictionnelles par rapport à l'Histoire, mais là Wéber y va tout de même un peu fort rajoutant sans cesse de nouveaux personnages, heureusement il en fait mourir quelques uns...

Sparte tome III, Ne pas craindre la mort  de Christophe Simon & Patrick Weber

Grace au chasseur de primes Diodore, le roi de Sparte Nabis a fait arrêter son ennemi Agésilas, qui menait la tête d’un groupe de frondeurs à son autorité. Il a ainsi découvert qu’Agésilas était une femme… et il entend bien la reléguer au rang de servante pour l’humilier plus encore. Il la rebaptise Athanasia et montre sa vraie nature à l’un de ses lieutenants… qui préfère la mort plutôt que d’endurer la honte d’avoir été dirigé par un vagin ! En marge de cette machiavélique vengeance, Nabis reçoit une proposition d'alliance du roi de Macédoine. En échange, il lui offre la garde de la ville d’Argos. Nabis accepte, évidemment, et y place son général Alexandros en tant que gouverneur. Pendant ce temps, Diodore comprend qu’en trahissant Agésilas, il a été roulé dans la farine. Car Dorkis, le fils d’Hélène kidnappé, ne lui a pas été rendu pour autant. Dorkis a intégré le redoutable centre de formation des guerriers spartiates. Désormais, il apprend à combattre jusqu’à la mort, et il se révèle progressivement doué pour cette vie d’abnégation…

Sparte tome III, Ne pas craindre la mort  de Christophe Simon & Patrick Weber
Sparte tome III, Ne pas craindre la mort  de Christophe Simon & Patrick Weber
Sparte tome III, Ne pas craindre la mort  de Christophe Simon & Patrick Weber

 

 

Le dessin de Simon est toujours aussi somptueux aussi bien en ce qui concerne les décors que les anatomies. A propos de ces dernière il me semble que Simon a tendance à faire les torse un peu trop long ou les jambes un peu trop courtes. Toujours à propos des corps, les ligues de vertus ont du souffler. Le dessinateur a rhabillé ses spartiate, plus de bites, pardon plus de nudité frontales, alors que dans le premier tome, elles se comptaient par dizaines (ci dessus une case du tome III et ci-dessous du tome I).

 

La géographie de la page est toujours aussi inventive et généralement très réussie avec ces cases qui servent de fond à d'autres cases; ceci n'est pas sans rappeler un procédé cher aux comics américain, appliqué à une histoire antique comme Sparte, où les scènes d'action ne manquent pas c'est très efficace et de surcroit plaisant à l'oeil, toutefois le dessinateur aurait pu éviter la case ronde en milieu de planche. Ce n'est guère heureux. On n'avait pas vu cela depuis Bécassine!

Il est dommage qu'a l'instar de son mentor, Jacques Martin, le duo Simon Weber n'est pas vu les bienfaits de la pose dans l'action, car si l'intrigue est bien ficelé, avec dilemme cornélien, fils cachés, lourd secret de familles, félons à la pelle et sang en flot contrairement au modèle martinien, la lenteur n'y a pas sa place. Les dialogues des fondateurs de l'école belge étaient certes ampoulés et abondants mais écrit dans un bien plus beau français que ceux proposés ici par Weber mais il avait le mérite de faire s'attarder le lecteur sur l'image dans laquelle le dessinateur pouvait faire abonder le détail.

Les couleurs, qui ont été vraisemblablement appliquées grâce à un programme informatique par Simon lui même, sont réussies, à la fois cassées et claires, très agréables pour les yeux.

chistophe simon

Christophe Simon : autoportrait à gauche dans le premier tome de la série

Historiquement non seulement situer une bande dessinée au deuxième siècle avant J.C est original mais en plus relativement tranquille pour le dessinateur car si je ne m'abuse, on ne sait pas grand chose à quoi pouvait ressembler la cité lacédémonienne en ce temps là. Il reste que la reconstitution de Sparte proposé par Simon est très crédible.  Les colonne rouge, que l'on rencontre au début du tome 1, sont tout de même un peu curieuses et font penser au cités minoènnes...

Pour continuer sur l'aspect historique le seul reproche que l'on peut faire aux auteurs est de ne pas avoir cherché à contextualiser leur histoire. Il aurait suffit d'ajouter 15 ou 20 lignes explicatives par-ci par-là ou un petit mémo historique en fin de volume car nous avons à faire à une période assez méconnue du grand public et même du public éclairé (pour être tout à fait informé sur la question, lire: Edmond Levy, Sparte : Histoire politique et sociale jusqu’à la conquête romaine, Éditions du Seuil. juin 2003. et/ou  le n° 56 de la Revue d'Histoire antique et médiévale, paru en juillet 2011, justement consacré à Sparte), une période de décadence pour Sparte qui vit ses dernière heures de liberté avant de tomber sous la coupe de son allié romain. Les hilotes n'ont plus du tout le même statut qu'à l'époque classique : l'armée de Nabis était constituée d'hilotes et le mercenaires étrangers. En cause : le déclin démographique des Egaux! Nombre d'entre eux avaient perdu leur citoyenneté en raison de leurs dettes, et les réformes des rois Agis et Cléomène n'avaient pas rencontré le succès espéré.

A propos du dernier monarque cité il me semble que le moment est venu d'en parler quelque peu car un des héros de "Sparte" est le petit fils de ce Cléomène que l'on peut considérer comme le dernier grand homme de Sparte.

Cléomène III (en grec ancien Κλεομένης / Kleoménês) a été roi de Sparte de 235 à 222 av. J.-C. Issu de la famille des Agiades, c'est le fils de Léonidas II. On peut considérer Cléomène III comme le dernier roi d'envergure de Sparte. Acquis à l'idée d'une réforme radicale de la société lacédémonienne, il s'est efforcé de lui rendre sa grandeur passée en cherchant à restaurer le projet social et politique de Lycurgue. Dans un premier temps, Cléomène cherche à obtenir des succès militaires face à la ligue achéenne pour que dans un deuxième temps, il puisse bénéficier d’un prestige suffisant afin de mettre en place sa politique de réformes. 

 

Sparte tome III, Ne pas craindre la mort  de Christophe Simon & Patrick Weber
Sparte tome III, Ne pas craindre la mort  de Christophe Simon & Patrick Weber

De retour à Sparte après une expédition en Arcadie, il réussit un coup d’État en 227 qui se conclut par des reformes radicales du système politique afin de restaurer la puissance spartiate. Fidèle à l’esprit réactionnaire de son époque, Cléomène cherche à revenir à la constitution originelle de Lycurgue. Pour ce faire, Cléomène supprime l'éphorat, fait exécuter les éphorestitulaires, avant d'annoncer la restauration des institutions traditionnelles spartiates comme les syssities ou l’agogè. Cléomène procède également à un partage des terres et à une abolition des dettes. Il confère la citoyenneté à 4 000 Périèques ce qui permet de renforcer les effectifs militaires qui s'étaient progressivement effondrés. Dans la continuité, il fait équiper la phalange spartiate à la macédonienne. Contrairement à Agis IV, le règne de Cléomène III est marqué par la guerre lors de la période s’étalant de 229 à 222. Dans la première phase de cette guerre qui est dite cléoménique, son armée fait subir défaite sur défaite à la ligue achéenne dont le chef, Aratos, après la prise d'Argos puis de Corinthe par Cléomène, n'a d'autre solution que de se tourner vers l’ennemi héréditaire des Grecs qui est la Macédoine. Afin de regagner de l’influence dans le Péloponnèse, d’Antigone III Doson répond favorablement à cette proposition. L'intervention de la Macédoine dans le conflit change la donne. Bien que soutenu par l'Égypte lagide de Ptolémée III Evergète, Cléomène est chassé d'Arcadie. La guerre se termine par la déroute spartiate àSellasia en juillet 222. Cette défaite provoque le déclin irrémédiable de Sparte. Cléomène s'enfuit en Égypte où il est reçu par le souverain lagide, son ancien allié. Mais après une tentative de soulever le peuple alexandrin contre le jeune Ptolémée IV en 219, il est arrêté et contraint au suicide.

Sparte tome III, Ne pas craindre la mort  de Christophe Simon & Patrick Weber

L'histoire de Cléomène est connue par Polybe qui pourtant lui est hostile. Les écrits de Polybe ont comme source les Mémoires d'Aratos. Tite-Live voit en Cléomène « le premier tyran de Lacédémone». Plutarque a écrit sa biographie dans ses Vies parallèles en même temps que celle d'Agis IV. Les deux personnages sont mis en parallèle avec les Gracques. Plutarque est favorable à Cléomène III même si cet auteur utilise Phylarque comme source principale avec une certaine prudence.

On peut dire que que les fascistes du xxe siècle ont été fasciné par l'idéal guerrier de Cléomène III ainsi que par sa capacité à régénéré un corps civique malade. Sa politique de violences notamment celle de son coup d'État en 227 a pu servir de modèle à des acteurs politiques souhaitant s'emparer du pouvoir par le force. En revanche, les théoriciens et les acteurs politiques marxistes n'ont pas su intégrer Cléomène III dans leurs corpus idéologique en raison de l'inexistence d'une universalité dans le cadre de sa politique de réformes sociales.

Sparte tome III, Ne pas craindre la mort  de Christophe Simon & Patrick Weber

Les auteurs donnent un véritable documentaire sur les mœurs et l’organisation sociale de la Sparte antique avec par exemple une explication de ce qu'était l'éducation spartiate ou une représentation du lesché, petite fête eugéniste où l’on jetait les bébés dans un précipice lorsqu’ils étaient trop frêles. Avec une variante moins spectaculaire voilà une solution à méditer  de nos jours comme remède aux surcouts sociaux...

C'est un beau tour de force dans le domaine de la bande dessinée historique qu'ont réussi Simon et Weber, à travers des personnages attachant et ayant une véritable épaisseur que de raconter, surtout par l'intermédiaire de Diodore, la fin politique de Sparte. Elle va d'ailleurs précéder de peu la chute de la Grèce, et sa conquête par l'Empire Romain. Même si ces considérations historiques me semblent trop peu valorisées, en dépit du personnage de Nabis (tyran et dernier roi de Sparte) qui reste au premier plan durant toute l'histoire. Et puis ce n'est pas tous les jours que l'on peut se mettre sous les yeux une bande dessinée crypto gay d'ailleurs assez peu crypto...

Sparte tome III, Ne pas craindre la mort  de Christophe Simon & Patrick Weber

Nota

-1 (http://www.lesdiagonalesdutemps.com/article-sparte-de-christophe-simon-et-patrick-weber-84142664.htmlhttp://www.lesdiagonalesdutemps.com/2014/08/sparte-tome-2-ignorer-toujours-la-douleur-de-simon-et-weber.html)

Publié dans Bande-dessinée

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Bruno 13/12/2015 16:38

Très belle série, en effet. Il me semble bien qu'il se trouve une case ronde centrale dès le premier volume...
Il va falloir que je relise mes Bécassines ( héritage,....)

lesdiagonalesdutemps 13/12/2015 17:43

En effet il y a une case ronde dès le premier tome. Cette géographie de la page était assez courante dans les années 40. Personnellement je ne trouve pas cela heureux contrairement aux autres tentatives de Simon qui louche vers les disposition dans les comics. On sent qu'il a voulu absolument rompre avec le gaufrier classique.