Alix senator, Les démons de Sparte de Thierry Demarez et Valérie Mangin

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Alix senator, Les démons de Sparte de Thierry Demarez et Valérie Mangin
Alix senator, Les démons de Sparte de Thierry Demarez et Valérie Mangin

Comme dans le dernier Alix de la série mère, c'est, comme son titre l'indique, Sparte qui est au centre de cette nouvelle aventure. Je ne sais si les deux équipes se sont concertées mais on retrouve un peu un échos de "Par-delà le Stix dans Les démons de Sparte puisque là également apparait Héraklion. Une des bonnes idées de cette belle séquelle est de renvoyer régulièrement à la série mère. La précédente trilogie faisait allusion notamment au "Tombeau étrusque" alors que cette nouvelle aventure en appelle au "Dernier de spartiates". 

Auguste envoie Alix en mission en Grèce afin de récupérer et d’envoyer à Rome les fameux livres sibyllins. Ces livres légendaires collationnent l’ensemble des prophéties des oracles d’Apollon. C’est d’ailleurs une prophétie d’un de ces oracles qui a appuyé le statut divin d’Auguste (voir Alix Le Tombeau Etrusque).
Un commando de dissidents spartiates opposés à Rome et réclamant l’indépendance tente de s’emparer de ces livres, trésors nationaux. Alix doit intervenir. Khéphren continue discrètement à jouer un double jeu. Sa rancoeur envers Alix est attisée par ce nouvel évènement. Il trouve légitime le fait que les livres restent en Grèce.
Lors de son périple, Alix croise Héraklion, descendant spartiate, dont il a été une sorte de tuteur lorsque Héraklion était enfant (voir "Le dernier des spartiate" et "Par-delà le Styx"). Ce dernier est un patriote, mais il admet la puissance de Rome et conteste les actes de « terrorisme » de certains de ses compatriotes.
Mais tout le monde ne partage pas ce point de vue parmi les soi-disant alliés de Rome. Un nouveau complot se trame….

Alix senator, Les démons de Sparte de Thierry Demarez et Valérie Mangin

Précisons tout de suite que le transfert des Livres sibyllins dans le temple d'Apollon sur le Palatin à la demande d'Auguste est un fait historique qui a bien eu lieu en -12 av. J.C. comme il est mentionné dans l'album.

C'est avec une grande fluidité que Valérie Mangin parvient à faire passer beaucoup d'information sur le monde romain à l'époque d'Auguste sans pour cela nuire à la fluidité du récit.

Les quatre tomes d'Alix senator se déroulent en -12 av. J.C. Le choix de cette année là pour faire réapparaitre Alix, n'en doutons pas, a été murement réfléchit et il me parait judicieux. -12 a été riche en évènements tout en étant pas une date cruciale; donc un millésime où il sera aisé de glisser dans l'Histoire les aventures des protagonistes de la série.

Cette année là en effet les livres Sybyllins sont bien apportés à Rome. En revanche Lépide meurt en -13 av J.C. et non en -12 av J.C. comme dans les premières pages des "Aigles de sang". Mais c'est bien Auguste qui lui succède comme Grand pontife, un an plus tard que dans l'album. En revanche c'est bien en -12 qu'Agripa décède. Lépide comme Agripa seraient mort de maladie et non de l'attaque d'aigles comme dans le scénario d'Alix senator. A cette date le préfet d'Egypte est bien Barbarus comme il apparait dans le deuxième volume de la série.

La plus grande entorse historique des quatre albums d'Alix senator est l'assassina en plein sénat en -12 av J;C. de Cesarion, né en - 44, fils de César et de Cléopâtre; dans la réalité il fut probablement tué sur ordre d'Auguste dès la victoire de ce dernier sur Marc-Antoine.  

En - 12 Auguste est agé de 51 ans, il est né en -63 av J.C. Si l'on se réfère au Tombeau Etrusque, première apparition conjointe d'Alix et d'Octave (le futur Auguste), Alix est plus âgé que l'empereur. L'érudit en martinologie, qu'est Jacky-Charles  situe le Tombeau Etrusque en -49, ce qui est possible Octave à donc 14 ans et Alix étant né en -68, 19. Lorsque débute la série d'Alix senator Alix aurait donc 56 ans et l'on peut envisager que son fils, Titus à 16 ans et celui d'Enak, Kephren dont il a la charge à 18 ans.

Tégyre vu Thierry Demarez

Tégyre vu Thierry Demarez

Il n'est pas inutile me semble-t-il, pour bien apprécier l'album de faire quelques rappels historiques par exemple pour Tégyre et l'omphalos, voir immédiatement ci-dessous:

Histoire de la divination dans l'antiquité

Histoire de la divination dans l'antiquité

Alix senator, Les démons de Sparte de Thierry Demarez et Valérie Mangin

Selon la cosmogonie de la religion grecque antiqueZeus aurait lâché deux aigles des points extrêmes oriental et occidental du monde. Au point où ils se rencontrèrent, Zeus aurait laissé tomber l’omphalos, marquant ainsi le centre, le « nombril du monde ». Cette légende a été interprétée par les astronomes comme faisant peut-être référence à la chute d’une météorite de forme conique, devenue « pierre sacrée » et présentée enveloppée d’un tissu, comme le montre la copie romaine présentée dans le Musée de Delphes. L’original disparu était en outre surmonté de deux aigles en or. Selon la légende, l’omphalos serait une pierre substituée à Zeus nouveau-né, et avalée par Cronos. Elle symbolise ainsi la naissance de Zeus et sa puissance. Si la pierre était enveloppée d’un tissage, c’est parce que dans la théogonie grecque, Cronos, ayant appris qu’un jour l’un de ses fils le détrônerait, exigea de sa femme Rhéa qu’elle lui livre chaque nouveau né, qu’il engloutissait aussitôt. Elle réussit à éviter ce sort à son sixième enfant en lui substituant une pierre enveloppée d’un linge. Plus tard, devenu adulte, Zeus, aidé de sa grand-mère Gaïa, força son père à dégorger la pierre et les enfants précédemment avalés, qui devinrent les dieux de l’Olympe.

Plusieurs omphalos furent érigés durant l'antiquité à travers le bassin méditerranéen mais le plus célèbre est celui de l’oracle de Delphes, directement placé dans l’adyton du temple oraculaire d’Apollon. La tradition situait sous l’omphalos la tombe du Python vaincu par Apollon.

τ (tau) signifie 300, d'où la présence de cette lettre sur la poitrine des Romains tués par les mercenaires spartiates qui voulaient évoquer Léonidas et les siens.

τ (tau) signifie 300, d'où la présence de cette lettre sur la poitrine des Romains tués par les mercenaires spartiates qui voulaient évoquer Léonidas et les siens.

Alix senator, Les démons de Sparte de Thierry Demarez et Valérie Mangin

 

Après ces petits rappels d'Histoire romaine, revenons à notre bande dessinée.

L'album n'est pas avare de clins d'oeil pour les férus de péplum et aussi d'Histoire de la bande dessinée ainsi dans l'image ci-dessus j'ai cru, tout au fond de l'image, reconnaitre le mignon Giton du Satyricon de Fellini. Le personnage de Numa Sadulus est inspiré d'un ami de Jacques Martin, l'écrivain tintinilogue Numa Sadoul.

En reprenant des personnages épisodiques de la série mère, Alix senator épaissit la saga martinienne, répondant à la question que se pose immanquablement tous les lecteurs curieux: Que sont-ils devenu. Avec "Les démons de Sparte" nous avons la réponse pour l'un des plus attachant, Heraklion. Dans les "3 albums grecs" de Jacques Martin, il n'est qu'un enfant assez passif. Il a une certaine noblesse dans son maintien, mais s'exprime peu. Comment deviner ce qu'il va devenir?

Valérie Mangin et Thierry Demarez nous proposent une réponse assez logique à cette question.. L'enfant est devenu un vrai spartiate, ce que Marc Jailloux suggére d'ailleurs déjà dans Par delà de Styx.  Nous découvrons qu'Heraklion est devenu un soldat barbu, d'aspect énergique et aux traits assez sévères. Cette transformation est séduisante, et elle nous suggère toute une vie (encore mal connue) d'aventures de combats et d'expériences diverses. La confrontation du portrait que dessine Marc Jailloux, avec celui de Thierry Demarez, est à cet égard intéressante.

      

 

Autre grand retour dans "Les démons de Sparte": celui de Numa Sadulus ! Ce personnage est apparu dans l'Enfant grec, pour le créer, Jacques Martin s'était inspiré du critique de bande dessinée Numa Sadoul. Ce dernier a fait une belle carrière de critique, en publiant plusieurs interviews très complètes de grands auteurs de BD (Franquin, Hergé ou Uderzo) et Jacques Martin lui trouvait une personnalité un peu équivoque.  Ci-dessous à gauche une photo de Numa Sadoul à l'époque de l'Enfant grec et à droite Numa Sadulus dans ce même album. 



Numa Sadulus s'était compromis avec Arbacès dans la Chute d'Icare avant de s'éclipser avec une bande de pirates. Il réapparait dans les Démons de Sparte et ressemble cette fois-ci beaucoup plus à un scélérat, même s'il reste élégant et cultivé. Ce grand retour explique bien sûr le choix de Numa Sadoul pour écrire la préface des Démons de Sparte.
Sadoul dans cette préface semble s'étonner de la ressemblance persistante de Numa Sadulus avec lui-même, mais je pense qu'il n'y a pas de hasard. Thierry Demarez s'est probablement aidé de photos récentes du critique que l'on peut trouver facilement sur Internet. Ci-dessous une nouvelle comparaison entre le visage actuel, à droite, de Numa Sadoul et à gauche le Numa Sadulus dans Les démons de Sparte.





Remarquons que dans ce nouvel album, Numa Sadulus se montre plutôt malfaisant, mais qu'Alix semble incapable de le punir de ses méfaits. Alix serait-il lui aussi devenu "ambigu" ?

Après avoir parlé des personnages qui réapparessent voyons en un nouveau: Xanthos. C'est l'esclave et l'homme de confiance d'Alix. Xanthos est issu d'une vieille famille de Sparte. Ses grands parents ont été réduits en esclavage et déportés en Italie à l'issue de l'expédition du consul Sylla en Grèce. Alors que Xanthos est très brun son nom en grec signifie blond! Ce nouveau personnage est intéressant à plus d'un titre. Il fait entrer dans la saga d'Alix, un esclave qui n'est pas cette fois un personnage "décor" mais un véritable actant de l'histoire. Il donne à la scénariste la possibilité de faire entrer dans le récit la problématique cruciale de l'esclavage dans le monde romain. Plus trivialement il donne un interlocuteur à Alix, lors de ses déplacements. Il prend un peu la place, pour cette fonction de celle que tenait Enak dans la série mère, en même temps il est un peu le fidèle "Nasir" d'Alix.

Valérie Mangin intègre dans son récit quelques énigmes dont on peut supposer qu'elles seront la source de nouvelles aventures, dans des albums ultérieurs. Il y a en particulier cette énigmatique rencontre de Titus avec la pythie de Delphes. Manifestement, le fils d'Alix s'interroge depuis longtemps sur l'identité de sa mère, mais l'oracle lui donne une réponse énigmatique. Pauvre Titus, dont nous partageons un peu le désarroi, puisque nous aussi aimerions savoir le nom de sa mère. Quel est donc ce danger mortel qui plane autour de la mère de Titus ? Qui peut être cette grande dame romaine, probablement entourée d'intrigues, qui n'a probablement pas intérêt à faire connaître l'existence de son fils ? 

 

Le dessin de Thierry Demarez est très beau surtout pour les architectures. Dans ce domaine, par rapport au premier album il a corrigé les défaut de perspective et en particulier il a eu le bon ton de supprimé les fuyantes verticales, ce qui était presque un défaut de débutant. Il a également grandement amélioré son encrage qui était défectueux dans certaines cases du premier album. Il a toujours un léger souci avec les visages des personnages et en particulier avec celui d'Alix qu'il ne "tient" pas encore complètement et malheureusement ses corps manquent de sensualité.

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Malgré ces quelques réserve, Alix senator est la plus belle série historique en cours de la bande-dessinée franco-belge.

Alix senator, Les démons de Sparte de Thierry Demarez et Valérie Mangin
Alix senator, Les démons de Sparte de Thierry Demarez et Valérie Mangin

Publié dans Bande-dessinée

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xristophe 02/12/2015 19:40

Ah, rien que pour avoir un Découvertes Gallimard de plus - en plus sur Rome... Le titre de ce Découvertes ? "Néron" ?

lesdiagonalesdutemps 02/12/2015 22:15

Il s'agit de Néron le mal aimé de l'Histoire par Claude Aziza (je me suis honteusement trompé dans le nom de l'auteur que pourtant j'apprécie beaucoup). Il a écrit un très bon petit livre sur le péplum : Claude Aziza, le péplum un mauvais genre.

xristophe 02/12/2015 16:27

Certes ! mais l'Histoire n'est pas le problème de Fellini... L'Histoire c'est l'Histoire, et Fellini c'est Fellini... (Là je reconnais que je n' me surpasse pas...) Et puis l'Histoire a elle-même à faire avec la Légende - qui à son tour entre dans l'Histoire et la fait) (Je pense à Napoléon ; sa vogue (et la nave va...) s'envole, prend son ampleur avec le Mémorial de Saint Hélène.)

lesdiagonalesdutemps 02/12/2015 17:29

Allez savoir pourquoi, moi je pense plutôt à Néron, un empereur sans doute assez différent de sa légende que reprend par exemple Murena (pour rester dans la B.D.) voir à ce sujet le joli petit livre d'Azema dans la collection Découverte chez Gallimard.

xristophe 02/12/2015 01:35

Mais le mignon Giton de Fellini est encore bcp bcp plus mignon ! Et sa tunique est bien plus courte encore ! Rasibus au dessus de la naissance des fesses : je viens de vérifier... Mais le problème c'est qu'il y a encore plus beau que le Giton de Fellini, c'est le film lui-même de Fellini ! dont rien que la première séquence, que je viens de revoir (et j'en sors essoufflé), à la fois kaléidoscopique et fuyante, endiablée d'enivrantes propositions juxtaposées, chacune étant joyau extrême définitif, pourtant emporté dans un glissement sans fin et toujours aboli par le suivant - et ceci sans parler hélas de l'envoûtante et mirifique bande-son acousmatique -, est tellement hypnotique, quoique galvanisante, que, même les fesses, le sourire de Giton, sa perfidie, ses cuisses, ses yeux et ses cheveux bouclés sont transcendés dans ce déroulement déferlant affolant de génie pur, du plus beau film de plus grand géant du cinéma - Fellini... (Comme je suis désolé que mon talent verbal soit si indigne de l'Objet auquel il s'attaque dérisoirement...)

lesdiagonalesdutemps 02/12/2015 07:16

Le film de Fellini est très beau, ce n'est pas le seul de ce cinéaste (voir nave va) mais il me semble que vous privilégiez toujours les créations d'hier. Les démons de Sparte est une B.D. splendide certes beaucoup moins sensuelle que le film de Fellini, mais beaucoup plus riche en enseignements sur la Rome antique.

Bruno 01/12/2015 15:06

Celui qui sait placer un extrait du Daremberg et Saglio dans un billet concernant un album de bande dessinée, est homme remarquable

lesdiagonalesdutemps 01/12/2015 15:43

En l'espèce nous avons à faire à une fiction qui ne se sert pas de l'Histoire comme toile de fond mais qui se glisse dans ses interstices comme "L'oeuvre au noir", "Une bataille de chats" (que j'ai traité il y a quelques semaines) ou "La pierre angulaire" on pourrait citer bien d'autres titres. Leur qualité dépend de points particuliers de ce genre (que ce soit une B.D est anecdotique en la matière) l'exactitude des faits historiques mentionnés et surtout le bon ajustement des dits faits par rapport à la fiction qui est proposée sur ces deux points les scénarios de Valérie Mangin, qui je le rappelle est diplômée de l'Ecole des Chartes, sont remarquable. Elle bouscule sérieusement l'Histoire seulement dans le cas de Césarion mais comme ce garçon n'a joué aucun rôle historique (mais qu'il aurait pu en jouer un) c'est un véhicule parfait pour la fiction. En revanche il me semble que dans l'état actuel des connaissances sur l'antiquité romaine, il n'aurait pas été inutile d'apporter quelques explications en fin de volume, comme l'ont fait par exemple les mangakas auteur de "Cesare" et de "Zipang", cette absence à généré les longues citations dont vous parlez. Il en aurait fallu une autre sur l'état de la Grèce sous Auguste, que j'ai découvert grâce à cet album mais je n'en ai pas trouvée. Je pense qu'il ne faut pas se priver de références sérieuse lorsque l'on traite d'une oeuvre faite avec sérieux, le fait que ce soit une bande dessinée ne change rien à l'affaire.