Yourcenar, Biographie, « Qu'il eut été fade d'être heureux » de Michèle Goslar

Publié le par lesdiagonalesdutemps

"Yourcenar , biographie" par Michèle Goslar

 

Il m'est difficile d'écrire sur cette nouvelle biographie de Marguerite Yourcenar sans la comparer avec celle de Josyane Savigneau que j'ai lue dès sa sortie. La biographie de Marguerite Yourcenar par Michèle Goslar semble mieux informée sur la fin de la vie de l'auteur de « l'Oeuvre au noir » que celle de Josyane Savigneau ce qui est naturel puisque cette dernière date de 1990. Alors que celle de Michèle Goslar a été écrite en 2014. Elle est la version complétée d'une première parue en 1998 (dans quelle mesure, je l'ignore ne possédant pas la première mouture du livre; en outre je n'ai pas lu la biographie de Michèle Sarde datant de 1995 et qui serait plus axée sur la période grecque de l'auteur de Feux). Peut-être que la proximité de la mort de Marguerite Yourcenar rendait plus difficile la description de ses dernières années. Trente ans plus tard, certaines choses sont plus faciles à énoncer; notamment la relation de Marguerite Yourcenar avec Jerry Wilson. Le travail de Savigneau est plus factuel que celui de Michéle Goslard. Les deux biographes ne s'appesantissent  pas sur les mêmes événements de la vie de leur modèle. Le regard de Michèle Goslar se focalise sur quelques êtres qui ont traversés la vie de Marguerite Yourcenar, êtres que parfois elle méprise... Laissant beaucoup d'acteurs de la vie de Yourcenar dans l'ombre. Cette sélectivité rend parfois la lecture de cette biographie inconfortable ainsi plusieurs personnes surgissent, et sont qualifiées d'amis de Marguerite Yourcenar sans qu'on en ait entendu parler auparavant!

Si l'on comprend bien qu'il faut un minimum d'empathie entre l'auteur d'une biographie et son sujet, on est là dans une relation qui relève presque de l'idolâtrie. D'ailleurs Michèle Goslar depuis 1987, année de la mort de Marguerite Yourcenar a consacré sa vie à cette dernière. Cette annèe là, elle quitte son métier de professeur de français à l'Université libre de Bruxelles afin de se consacrer à l'auteur des « Mémoires d'Hadrien. Deux ans plus tard, elle fondait le Centre international de Documentation Marguerite Yourcenar (www.cidmy.be).

Le livre est divisé en quatre grandes parties qui correspondent aux différentes étapes de la vie et de l’oeuvre: «Vivre et écrire» (1903–1939); «Survivre» (1939–1949); «Écrire» (1949–1971); «Revivre» (1971–1987). Michèle Goslar privilégie l'enfance et les dernières années de l'écrivain.

Je crois qu'autant que de biographie, il faut parler d'essais et même de roman pour ce livre particulièrement impur quant à sa nature. Un essais qui aurait voulu être un roman et qui l'est dans une certaine mesure. Cherchant à éclairer certaines zones d'ombre dans la vie et dans l'oeuvre de Marguerite Yourcenar, Michèle Goslar se laisse aller à des spéculations, auxquelles le lecteur n'est pas obligé d'adhérer. La thèse sous-jacente de la biographie de Goslar est que l'oeuvre découle directement des personnes qu'a fréquentées et aimées Marguerite Yourcenar et dans celles-ci plus particulièrement le couple formé par Jeanne et Conrad de Vietinghoff qui ont inspiré ou sont très présents dans La nouvelle Eurydice, Souvenir pieux, Alexis et Le coup de grâce.

Mais c'est surtout par l'écriture que les deux biographies diffèrent. Le style de Michèle Goslar n'est pas celui qu'on s'attend à trouver dans ce genre d'ouvrage. Si j'ai déjà remarqué dans certaine vie écrite que parfois le biographe semblait contaminé par le style de son modèle, ici on assiste à l'extrême de ce phénomène. On a souvent l'impression de lire, surtout dans les premiers chapitres un pastiche de la manière d'écrire de Marguerite Yourcenar. On croirait être devant un exercice de feu Jean-Louis Curtis. L'avantage de ce curieux mimétisme est tout de même d'être face souvent à une belle écriture pas si fréquente dans les biographies voir celle de Genet par White et celle de Cocteau par Claude Arnaud pourtant de bons écrivains ou pire comme celle d'Augiéras... Mais il faut aussi prévenir le lecteur que certains passages semblent écrits par une groupie lyrique.

L'empathie avec son sujet est à mon avis une des conditions pour un biographe pour produire un texte de qualité mais il faut que l'auteur se garde d'épouser les rancoeurs et les jugements abrupts de la personne qu'il étudie. Cela ne semble pas être malheureusement pas être le cas de Michèle Goslar quand elle écrit de Fraigneau: << l'écrivain médiocre, le morbide, le peu talentueux>>. A propos de Fraigneau l'auteur lui donne pour amant Gaston Baissette le moins que l'on puisse dire est que le portrait qu'en donne les différents textes et sites consacrés à ce monsieur en dessinent un personnage bien différent de celui suggéré par notre biographe.

Michèle Goslar semble considéré que toutes l'oeuvre de Marguerite Yourcenar à pour origine des faits qui lui serait arrivés ou des personnes qui auraient influé sur sa vie et cela au détriment de toutes autres sources d'inspiration en particulier celui du vertige devant le temps qui est propre à Marguerite Yourcenar.

Cette biographie passe par perte et profit des rencontres importantes comme celle en 1937 de Virginia Woolf ou de ses amis parisiennes d'avant guerres si l'on excepte Fraigneau et ses amants et presque rien est dit de travaux importants comme la traduction des poèmes de Cavafy.

Au fil de la lecture, je note un jugement littéraire de Marguerite Yourcenar sur le magnifique "Moi Claude empereur" de Robert Graves que je suis loin de partager: << sans sens de l'histoir, sans caractérisation psychologique et du genre dissertation de concours général.>>.

Nous révèlant bien des inédits (je ne parle pas de ceux qui ne seront visible que dans de nombreuses années) l'auteur génère bien des frustrations envers l'admirateur de Yourcenar. J'apprend par exemple que tous les documents ayant trait à la rédaction des "Mémoires d'Hadrien" n'ont pas été publiés. Néanmoins Michèle Goslar à la générosité de nous en communiquer un court extrait dans lequel Hadrien jeune à la vision de lui en vieil empereur.

Ce qui va immédiatement suivre n'aura aucun intérêt pour vous, si tant est que le reste en ai, mais cela me surprend toujours d'avoir des nouvelles, par l'intermédiaire d'un livre dans lequel je suis plongé, d'êtres ou de lieux que j'ai fréquentés; ainsi je m'aperçois qu'à Rome je suis descendu dans un hôtel dans lequel Marguerite Yourcenar a résidé, l'hôtel Bristol en face du palais Barberini. Moins badin, j'apprend que Patrick de Rosbo est mort; je ne suis pas assez attentif aux notices nécrologiques... Peut être par crainte ou espoir d'y découvrir la mienne... je me souviens avoir diné avec ce journaliste et que c'était un bien beau garçon...

Les pages les plus intéressantes et les plus émouvantes sont celles vouées à la narration de la dernière partie de la vie de Marguerite Yourcenar et en particulier en ce qui concerne sa relation avec Jerry Wilson. Je m'étonne que l'auteur n'ait pas fait le parallèle entre cette relation et celle qu'entretenait Marguerite Duras avec Yann Andréa.

Je ne savais pas ou je l'avais oublié que les sciences occultes avaient eu une telle place dans la vie de celle qui a créé l'alchimiste Zénon; ainsi quand Hadrien dans ses mémoires évoque la question on peut penser que Marguerite Yourcenar prête son approche de l'irrationnel à Hadrien: << Une partie de chaque vie, et même de chaque vie fort peu de regard, se passe à rechercher les raisons d'être, les points de départ, les sources. C'est mon impuissance à les découvrir qui me fit parfois pencher vers les explications magiques, chercher dans les délires de l'occulte ce que le sens commun ne me donnait pas. Quand tous les calculs compliqués s'avèrent faux, quand les philosophes eux-mêmes n'ont plus rien à nous dire, il est excusable de se tourner vers le babillage fortuit des oiseaux, ou vers le lointain contre poids des astres.>>

Malgré un éclairage original et de vrais partis pris pas plus que Josyane Savigneau, Michèle Goslar n'épuise son sujet. On attend toujours la biographie définitive de la grande Marguerite.

 

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xristophe 28/11/2015 14:45

Voyons, "page" / "page"... "tourner" / "détourner"... Homonymie charmante qui a servi à des trouvailles émoustillantes : si le livre est entendu comme un attribut métonymique du sage (du genre, donc, de Zénon) cela peut donner le fameux "La solution d'un sage est-elle la pollution d'un page ?" du cher Robert Desnos

lesdiagonalesdutemps 28/11/2015 18:00

Je ne connaissais pas ce merveilleux trait d'esprit de Desnos qui me parait une évidence.

Bruno 27/11/2015 20:27

Sur les entretiens MY - Rosbo, lire :
http://www.yourcenariana.org/sites/default/files/documents_pdf/08%20S.%20Dieudonn%C3%A9%20Rosbo%20.pdf

lesdiagonalesdutemps 27/11/2015 21:10

merci pour le lien

ismau 27/11/2015 17:54

Merci pour ce très intéressant billet, qui ravive quelques souvenirs ... Le dernier livre que j'ai lu de Yourcenar, ses mémoires d'enfance et de jeunesse ''Quoi ? L'Eternité'' raconte longuement la romanesque histoire du malheureux couple formé par Jeanne et Conrad de Vietinghoff , et c'est Marguerite Yourcenar elle-même qui affirme dans ce livre s'être servi de ces modèles là, ''fréquentés et aimés'', comme personnages de ses œuvres . Il y a d'ailleurs bien d'autres clefs biographiques dans ce livre de souvenirs, dont l'importance de la villa d'Hadrien, et d'autres que j'ai oubliés . Ceci pour dire qu'il ne s'agit pas seulement de la ''thèse'' de Michèle Goslar, s'agissant de l'inspiration très autobiographique de Yourcenar, mais d'une certitude .

lesdiagonalesdutemps 27/11/2015 18:36

En effet mais Goslar insiste un peu lourdement sur le coté autobiographique et en même temps montre bien le travestissement des faits par Marguerite Yourcenar y compris dans ses souvenirs qu'elle arrange considérablement, ce qui est sont droit le plus absolu. Je trouve que ce livre est tout de même trop réducteur.

xristophe 27/11/2015 14:03

Je croyais que Welbec avait été aboli par Angelo Rinaldi... qui a également aboli, du reste, Marguerite la petite - disons, plutôt : l'affreuse nabote sans cou qui ne mérite pas ce joli prénom de fleur, ni surtout la Pléiade

xristophe 27/11/2015 13:54

Je me mettrai un jour moi aussi à "Zénon" (serait-ce celui de Valéry : "Zénon, cruel Zénon, Zénon d'Elée" - le philosophe ? Il exista aussi un empereur, romain bien sûr, dit mon Larousse sans l'illustrer : j'aimerais bien que ce fût celui-là - j'ai toujours eu un faible pour les Empereurs... (enfin, surtout le Corse...)

lesdiagonalesdutemps 27/11/2015 14:11

Le zénon de la grande Marguerite n'est pas empereur mais un savant de la renaissance qui, s'il aime tourner les pages des doctes livres ne répugne pas à détourner d'autres pages lors de ses voyages sur les chemin d' Europe où il fuit l'obscurantiste calotin.

xristophe 27/11/2015 13:19

Quel lecteur encyclopédique vous êtes... Moi qui n'ai lu que deux fois "Les Mémoires..." et rien d'autre du tout de Yourcenar, et de biographie, aucune - j'ai l'impression, devant l'océan littéraire, d'en être encore à barboter la brasse avec une bouée dans le petit bain... (Mais j'ai toujours admiré les maître-nageur !)

lesdiagonalesdutemps 27/11/2015 13:28

A partir de L'oeuvre au noir (s'il y a un seul livre de Yourcenar à lire c'est celui-ci) j'ai lu les livres de la grande Marguerite au fil des parutions. C'était l'écrivain en vue alors, un peu comme Houellebecq aujourd'hui, la comparaison s'arrête là. Lorsque je répond à la question quel héros de fiction aimeriez vous être, dans le célèbre questionnaire de Proust, je répond Zénon, le héros de l'oeuvre au noir.