Père de Strindberg mis en scène par Desplechin à la Comédie Française

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Père de Strindberg mis en scène par Desplechin à la Comédie Française
Père de Strindberg mis en scène par Desplechin à la Comédie Française

Il ne m'a été donné souvent la chance de voir une pièce comme Père de Strindberg dont les deux personnages principaux ont une telle densité psychologique qu'ils permettent au metteur en scène et aux comédiens bien des interprétations. Desplechin a fait un vrai choix; ce qui donne une remarquable cohérence à la représentation.

L'argument universel et intemporel, un couple se déchire quant à l'éducation à donner leur fille, aurait pu donner lieu à une de ces transpositions dont les metteur en scène sont si friands, et bien pour une fois, le bon sens et la bonne lecture du texte l'ont emporté. Lorsque le rideau se lève nous sommes bien en Suède au tournant du XIX ème siècle. De nos jours, il aurait pu être compliqué de faire croire que c'est en instillant dans la tête de son mari, capitaine et savant de son état, qu'il n'est peut être pas le père de son enfant que la femme puisse réussir à le rendre fou.

Le meilleur atout de Desplechin est d'avoir, pour sa première mise en scène au théâtre, Michel Vuillermoz, exceptionnel acteur, dans le rôle du mari. Desplechin n'a pas choisi de faire de la femme, redoutable manipulatrice, une salope cynique d'ou son choix d'Anne Kessler, petite poupée encore désirable la quarantaine révolue. Il est cependant dommage que cette dernière n'est pas tout à fait la carrure pour le rôle, trop de chouineries finissent par agacer. Mais la présence de Vuillermoz emporte tout. On ne voit que lui, pourtant il est bien épaulé par de vaillants seconds rôles: Martine Chevalier, la nourrice du capitaine, Thierry Hancisse, le pasteur et Alexandre Pavloff, le médecin.

Si d'emblée on peut penser que cette pièce est une belle illustration de la misogynie de Strindberg ce serait aller un peu vite en besogne, car l'auteur oppose le calcul machiavélique de la femme à l'entêtement buté du mari dont la supériorité du mâle et du militaire sont des choses indiscutables pour lui.

« Père » est une pièce polysémique; habilement la mise en scène ne privilégie aucun des thèmes qui s'y entremêlent. Il aurait été facile, et cela aurait été dans l'air du temps, de mettre en avant l'opposition entre le rationalisme athée du capitaine et les superstitions bondieusardes de sa femme. Desplechin a surtout réussi à mettre en évidence l'épaisseur psychologique des personnages et leurs contradictions. Comme celle de ce machiste de capitaine qui se bat pour que sa fille, grâce à l'éducation qu'il veut qu'elle acquière, il désire qu'elle soit institutrice, soit indépendante des hommes.

La mise en scène grâce au beau décor de Rudy Sabounghi, tout en profondeur, parvient à faire paraître moins grande l'ouverture de la scène de la salle Richelieu qui ne convient guère à une pièce intimiste comme « Père ». Ce décor figure une maison de maitre lourde d’un passé riche et mythique, qui n'est pas sans rappeler les décors d’intérieurs des films de Depleschin, comme Un Conte de Noël (2008) ou bien Trois Souvenirs de ma jeunesse (2014), entre autres.

Plus fort que Tchekhov et qu'Ibsen, Strindberg, le texte français est d'Arthur Adamov, avec ce drame domestique touche à l'universel.     

Père de Strindberg mis en scène par Desplechin à la Comédie Française
Père de Strindberg mis en scène par Desplechin à la Comédie Française
Père de Strindberg mis en scène par Desplechin à la Comédie Française

En incise de mon billet: La semaine dernière avant la représentation, je me promenait dans le foyer de la Comédie Française, lorsque dans un recoin un peu caché, mon regard tombe sur un buste en bronze; je m'aperçoit que c'est celui de Jacques Charon... Il est mort, il y a 40 ans, presque jour pour jour. Il me semble que c'était hier que je l'applaudissais dans "Le bourgeois genthomme", dans Le fil à la patte, dans Feu la mère de madame, dans Richard III (c'est Robert Hirsch qui jouait le rôle titre. C'était mes premiers émois à la Comédie Française...

Hier j'étais à l'Olympia pour écouter Diana Krall, soudain au milieu du récital, je reconnais un vieil air de Nat King Cole et je me souviens qu'il y a 50 ans à ce même endroit j'avais entendu ce morceau joué à la guitare par Sacha Distel, c'était ma première fois à l'Olympia...

C'est à des détails comme ça, que l'on se dit que ça sent le sapin...

Père de Strindberg mis en scène par Desplechin à la Comédie Française
Paris, octobre 2015

Paris, octobre 2015

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xristophe 18/10/2015 16:36

Ah oui, le sapin de Noël - ça sent trop bon... Vuillermoz, dans quoi ne serait-il pas excellent. Et c'est le meilleur Cyrano de tous les temps

lesdiagonalesdutemps 18/10/2015 17:15

J'ai cependant un souvenir ému de Jean Piat dans le rôle. Cela devait être en 63 et c'était ma première fois à la Comédie Française. Je préfère encore Vuillermoz au cinéma dans le dernier Resnais (qui est certes une adaptation théâtrale il est extraordinaire de même que dans qu'il est merveilleux dans le film suisse "Les ondes à l'ouest"