Le roi Lear mis en scène par Jean-Luc Révol au Théâtre de la Madeleine

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Le roi Lear mis en scène par Jean-Luc Révol au Théâtre de la Madeleine

 

J'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir l'outrecuidance de vous rappeler l'argument du Roi Lear: Un vieux monarque sentant ses forces décliner et peut être la mort proche décide de partager son royaume entre ses trois filles. Il réunit toute la parentèle. Avant de décider quelle part il attribuera à chacune, il leur demande de dire à chacune combien elle l'aime. Les deux ainés font assaut de flagornerie mais quand arrive le tour de Cordélia, la fille préférée, celle-ci dit à Lear sobrement qu'elle l'aime comme une fille doit aimer son père, ni plus ni moins. Lear qui s'attendait à une débauche de compliments devant la froideur de la cadette entre dans une violente colère. Il déshérite Cordelia et la chasse. Lear s'étant dépouillé de tout est entièrement entre les mains de ses filles qui le maltraite et n'ont qu'une envie c'est de le voir disparaître. Le vieux roi entouré que d'une poignée de fidèles perd petit à petit la raison...

De son côté, le Comte de Gloucester se laisse berner par son fils bâtard, qui lui fait croire que son autre fils légitime est un traître qui complote contre lui. Il va le bannir sur le champ. Cela ne lui portera pas chance. Il sera torturé et exilé pour être resté fidèle à Lear.

Ce dernier pan de la pièce est souvent occulté. C'est tout à l'honneur de Jean-Luc Revol de nous le donner à voir tout en maintenant la pièce, au prix de quelques ellipses dans la durée raisonnable pour Shakespeare de trois heures. Il faut saluer le Théâtre de la Madeleine pour le risque pris mettre quinze comédiens en scène et quels comédiens! Rarissime de nos jours pour un théâtre privé. 

Le roi Lear mis en scène par Jean-Luc Révol au Théâtre de la Madeleine

 

Sans doute par désir de se distinguer, le roi Lear a été monté moult et moult fois (en tournée en France il y en a un, mitonné par ce fâcheux de Py), les metteurs-en-scènes français veulent absolument transposer les pièces de l'immense William dans un monde autre que celui dans lequel le dramaturge à situé ses intrigues. L'année dernière nous avons eu droit à un Hamlet exilé par Podalydes dans un pub minable de l'East end et voilà que cette année, Jean-Luc Révol (1), habituellement pourtant bien inspiré, nous balance son Roi Lear dans l'Hollywood de 1929. C'est du moins ce qu'il écrit dans le programme sinon je ne l'aurais pas deviné: << Lear est le portrait d’un homme au crépuscule de sa vie dans une société malade, à bout de souffle, où la corruption règne. De là, la proposition de placer l’action à la veille de la crise de 1929. Un monde va basculer ; certains, ruinés, deviendront fous ou se suicideront pour échapper à la honte et la disgrâce. Lear est un homme puissant, à la tête d’un empire (cinématographique) qu’il va morceler pour ses filles.>> Mais rien de ce que nous entendons (cette adaptation serait parfaite pour la radio en supprimant seulement une incongrue imitation de Brassens par d'Archangelo.) confirme cette déclaration. Quant au visuel, certes d'entrée le beau décor du à Sophie Jacob nous indique que nous sommes entre 1925 et 1940 mais davantage, idem pour les costumes. Au levé de rideau on pourrait croire que nous sommes chez Bernstein! L'allusion au cinéma n'est présente qu'à deux reprise en pré levé de rideau lorsque le fou commente un extrait d'un film muet tressautant où l'on croit deviner un vieil acteur grimé en roi et à l'avant dernier acte lorsque l'on amène sur scène un grand ventilateur de plateau. Cette intrusion devrait selon Révol nous évoquer Fellini et plus particulièrement les dernières scènes de « Casanova » et du « Nave va » (deux film que je connais bien.). C'est dans des moments comme cela que je mesure combien ma cinéphilie est étique.

Le roi Lear mis en scène par Jean-Luc Révol au Théâtre de la Madeleine

 

Ces transpositions sont presque toujours absurdes. Elle ne flatte que l'ego du metteur en scène. La seule adaptation du roi Lear dans un ailleurs qui m'ai convaincu est celle de Kurosawa dans le Japon du XVI ème siècle dans le merveilleux film qu'est Ran. Cette transposition est d'autant plus gênante que tout comme Podalydes, Révol n'a pas modifié le texte ainsi il devient extravagant que des français ou des bourguignons débarquent du coté de Los Angeles pour soutenir l'infortuné Lear et s'il arrive qu'il y ait des coyotes au bout de Muland drive, les nuit glaciales y sont aussi rares que les loups...

Les comédiens sont excellents. Citons les tous: Michel Aumont, Bruno Abraham-Kremer,Marianne Basler, Agathe Bonitzer,Anne Bouvier, Olivier Breitman, Frédéric Chevaux, Denis d’Arcangelo, Jean Paul Farré, Éric Guého, Martin Guillaud, José Antonio Pereira, Éric Verdin, Nicolas Gaspar, Arnaud Denis. Ils sont si bons qu'ils nous font oublier l'absurde contre sens de la mise en sens. Après plus de soixante ans sur les planches, Michel Aumont (2) soixante dix neuf ans aux prunes, est toujours un aussi grand acteur. On sent sa passion intacte. Il est un Lear, vieux et dur, affaibli et presque sénile. Mais dans l'excellence il se fait cependant doubler par Jean-Paul Farré qui en Gloucester est magistral. Agathe Bonitzer est une lumineuse Cordelia. Marianne Basler et Anne Bouvier, en méchantes soeurs, forment un redoutable duo de garces. Arnaud Denis campe un Edmond « petite-frappe » perfide à souhait. J'apporterais toutefois un léger bémol quand à la distribution. Il me semble que le choix de Révol de donner le rôle du fou à son vieux complice Denis d'Archangelo n'est pas une très bonne idée, car à l'instar de Christian Hecq qui nous avait fait Bouzin chez victor Hugo, d'Archagelo invite madame Raymonde chez Shakespeare!

Une représentation à voir les yeux fermés pour bien en apprécier le texte... 

Le roi Lear mis en scène par Jean-Luc Révol au Théâtre de la Madeleine

Nota

1- Je suis d'autant plus navré du faux pas de Jean-Luc Révol que j'ai eu la chance de travailler avec ce grand metteur en scène et comédien puisque j'ai mis en image une piéce qu'il avait montée: Vincent River. J'ai alors découvert un homme aussi aimable que talentueux. Le dvd est encore disponible et on peut également voir ma captation en V.O.D.

De même que l'on peut voir, grâce au dvd, la comédie musicale dont il est l'auteur et metteur en scène: "Le cabaret des hommes perdus" qui lui a valu un Molière" du meilleur spectacle (j'ai écrit un billet sur ce spectacle et sa captation: http://www.lesdiagonalesdutemps.com/article-le-cabaret-des-hommes-perdus-76761934.html.

2- J'étais décidemment en terrain de connaissance car voici un peu plus de dix ans, j'ai eu la chance de réaliser une interview de Michel Aumont, un comédien qui m'a démontré alors que l'on peut allier gentillesse et talent (on peut voir cette interview dans les supplément du d.v.d. "La ville dont le prince est un enfant).

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xristophe 10/10/2015 14:15

Michel Aumont dans votre "Ville..." de Montherlant, en effet, "Supérieur de collège" tout à fait supérieur