Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris

Amis sadiques, camarades pédophiles, surtout si en particulier les petits garçons habillés de robe transparente vous affriolent particulièrement, chers gérontophiles qui kiffez spécialement sur les généraux de la guerre de Sécession, psy de toutes obédiences, admirateurs de l'art brut, vous qui vous intéressez à l'illustration et à la bande dessinés, historiens du postmodernisme l'exposition Darger qu'a concoctée le Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris vous est destinée.

Mais peut-être, si vous n'êtes pas attentif à ce que j'écris dans ce blog, car je vous ai déjà entretenu de ce monsieur, le nom de Darger ne vous dit rien. 

Or donc, petit aperçu biographique: Henry Darger nait à Chicago en 1892. Il est mort dans cette même ville en 1973. Sa mère disparait alors qu'il est très jeune. Henry est confié par son père à une institution catholique, Notre dame de la miséricorde qui recueille les enfants abandonnés. Il y subit  de nombreuses brimades par ses camarades parce qu'il émet des "bruits" qui les incommodent. Plus tard, il est interné dans un asile pour enfants attardés situé à Lincoln dans l'Illinois dont il tentera plusieurs fois de s'échapper. Les conditions de vie à Lincoln sont effroyables. On parle d'enfant morts ébouillantés. Les viols des petits par les plus grands sont réguliers. Il a seize ans quand il réussit à s"échapper de cet asile. Il regagne Chicago. Son père est mort. Le Chicago d'alors n'est pas la belle ville d'aujourd'hui mais la sinistre cité que décrit Robert Bloch dans "Le boucher de Chicago". Henry se fait embaucher comme employé au nettoyage à l'hôpital Saint Joseph de Chicago, qu'administraient les soeurs de la charité. Il y restera jusqu'à sa retraite en 1963. Il est l'homme à tout faire des religieuses acariâtres. Secrètement dans l'intimité de son petit appartement, non loin du Lincoln Center Parl, soir après soir, il travail à son grand oeuvre...

Un manuscrit de 15000 pages (et le bougre n'a pas écrit que cela!), un roman qui s'intitule "The story of Vivian Girls, in what is known as the Realms of the Unreal of the Glandeco-Angelinnian War Storm, Caused by the child Slave Rebellion" (le garçon apparemment ne savait pas faire court) ce qui peut se traduire par 3L'histoire des Vivian Girls dans ce qui est connu sous le nom des Royaumes de l'irréel, et de la violence guerre glandéco-angelinienne causée par la révolte des enfants esclave" (tout un programme!). Ce que nous voyons dans l'exposition se sont les images qui accompagnent ce texte. D'après les textes autobiographiques de l'artiste, il aurait cessé d'écrire dans les années 30 et commencé à dessiner juste après. 

Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris

Que nous raconte ce roman fleuve (je fais ici confiance aux rares personnes qui ont lu le manuscrit et en ont parlé): Cette épopée qui se déroule sur une planète imaginaire met aux prises des enfants chrétiens, dont les sept héroiques Vivian girls, et les glandeliniens peuple impie et cruel. Des nations voisines nommées Abbieannia ou Angelina, viennent au secours des enfants révoltés. Leurs armées et celles des glandeliniens se livrent bataille. Il y a aussi des créatures qui protègent les enfants. Parfois ce sont des dragons ailés, des papillons géants ou des hybrides entre humain et bélier.

Plus qu'invention on peut dire qu'il s'agit de transposition.  Darger par exemple représente la seule campagne qu'il connaisse, celle de l'Illinois, sillonnée d'automobiles des années 30...

Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris

Paradoxalement il y a peu dans ces planches de dessins proprement directement de la main de Darger. Presque toutes les figures et une grande partie des décors sont calqué sur des magazines. Ses sources peuvent aussi bien être des journaux d'actualité que des recueils de bandes dessinées. Ainsi au milieu d'une représentation d'une bataille d'une façon incongrue peut apparaitre un personnage de Walt Disney. Parfois certaines photos sont à peine retouchées; Darger n'y a qu'ajouté qu'une légende de son cru. Une de ses principales inspirations graphiques est le comic strip Little Annie Rooney. Il est probable que Darger travaillait sans plan établi et que la relecture n'était pas son fort.

Les frises peuvent être longues de plusieurs mètres. Tantôt elles se déploient dans un espace unique; tantôt elles sont divisées en plusieurs lieux juxtaposés; chacun étant la scène d'une action, un peu à la manière d'une bande dessinée. Certaines se composent d'études séparées dans lesquelles Darger, par des cartes, fixe la géographie de l'action. 

la technique de cet autodidacte était élaborée. Il y a un constant souci de perspective dans ses dessins; ce qui le conduisait à rechercher des figures à calquer de différentes grandeurs pour que le spectateur est une impression de profondeur de champ. Après avoir mis en place ses personnages par décalque au crayon noir gras, il encrait les contours puis il aquarellait l'ensemble. Il utilise aussi le collage en particulier pour les décors. Les moyens de Darger étant très limités, il achetait son papier, il utilisait les deux coté de la feuille.

Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris

Cette oeuvre soulève beaucoup de questions. On peut se demander si par exemple Darger connaissait l'anatomie féminine. Alors qu'il semble avoir conscience, d'après ses écrits autobiographiques, de faire une oeuvre, pourquoi l'avoir tenu secrète. D'après ce que l'on peut voir dans les nombreuses légendes qui agrémentent les planches, Darger maitrisait très bien la langue anglaise écrite ce qui est curieux pour un homme à tout faire n'ayant reçu aucune instruction! Certains on même avancé que Darger aurait été l'assassin d'une fillette de 5 ans. Son biographe, John McGregor pour étayer cette thèse a fait le rapprochement entre les dessins de Darger et ceux du serial killer Jeffrey Dahmer. On peut aussi supposer que les scènes de violence envers des enfants renvoient aux sévice que Darger aurait subit dans l'internat où il était prisonnier 

Quelles pouvaient être les source littéraire de cet homme. Connaissait-il Lewis Carroll auquel il est difficile de ne pas penser. A-t-il vu le magicien d'Oz qui semble aussi une référence possible?

Qui était vraiment cet ermite qui vivait ses fantasmes coupé du monde? 

Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Paris, aout 2015

Paris, aout 2015

Commenter cet article

Felyx 11/10/2015 04:14

Ce qui m'epate c'est que son "oeuvre" aillant ete decouverte apres sa mort fait l'objet de louanges dans des exibitions aux USA et en France. Mais si ses collages/dessins avaient etaient decouvert de son vivant, ils seraient probablement une piece d'evidence dans une enquete policiere et depourvue d'interet a part pour un psychiatre.
Personally I find the whole piece creepy and stretching once again the limits of what qualifies as art. Of course, these limits have long ceased to carry any meaning and we might more legitimately ask: "So, what ISN'T art?" (Sorry for the switch to English)

lesdiagonalesdutemps 11/10/2015 09:52

Il y a des oeuvres encore plus dérangeante que celle-ci et les galiéristes n'appellent pas la police. D'ailleurs l'oeuvre n'a pas été découverte après la mort de Darger. Il était certes mal en point mais vivant!

ismau 08/10/2015 23:33

Vos photos sont très intéressantes : elles sont différentes de celles que je connaissais, et qui étaient en fait habilement choisies pour être moins ''choquantes'' . Dommage, il ne reste plus je crois que trois jours pour voir l'expo .
Le biographe controversé que vous citez, je pense que c'est un certain John MacGregor, spécialiste de l'art brut américain et ancien psychothérapeute, qui semble avoir un peu déliré à son tour .

lesdiagonalesdutemps 09/10/2015 07:17

C'est bien ce monsieur, je crois que j'en parle dans mon billet.

ismau 08/10/2015 17:58

D'abord pour votre question sur les ''sources littéraires '' de Darger, je viens de relire l'intéressant article de Beaux-Arts Magazine ( paru en juin )  : ''Très tôt il apprend à lire ; se passionne pour l'histoire, Dickens et la Case de l'oncle Tom d'Harriet Beecher Stowe '' Plus loin sont cités ''Dante, Stevenson, Mark Twain, les frères Grimm''... mais pas de Lewis Caroll . Je suppose que ces livres ont été retrouvés chez lui après sa mort, par le propriétaire de sa chambre de location à Chicago . Ce propriétaire a eu la bonne idée de garder cette chambre intacte pendant plus de 30 ans, avant qu'elle ne soit reconstituée par un grand musée de New York . Mais ce propriétaire n'était pas n'importe qui évidemment, pour avoir eu l'intuition de l'intérêt de cette œuvre . Il était photographe et designer, formé en école d'art . Voilà je crois un argument de plus, s'il était nécessaire, pour la qualification ''d'art brut '' . Non seulement Darger était parfaitement autodidacte, inculte en art, et travaillant de manière purement obsessionnelle ; mais il ne semblait pas du tout conscient d'une possible qualification artistique de son œuvre . Mon article qui range bien sûr Darger dans la catégorie assez large de l'art brut, ajoute celle de ''proto-pop'' ( pour l'utilisation de journaux, magazines, bd, etc )

lesdiagonalesdutemps 08/10/2015 18:23

Je veux bien qu'il soit autodidacte mais la liste des livres que vous donnez prouve qu'il n'était pas l'inculte que son biographe laisse entendre. Très curieux ce biographe (j'ai lu des extrait du livre sur la toile ceci en anglais il y a quelques semaines mais je ne retrouve plus le lien!) qui semble avoir pour but que de rabaisser son modèle jusqu'à le faire passer pour un assassin. Darger a en effet eu de la chance d'avoir un logeur perspicace.
J'ai aussi bien sûr en voyant ses dessins au magicien d'Oz et à Roal Dahl que Darger ne connaissait certainement pas. Je ne suis pas certain qu'il n'ait été pas conscient de la qualification artistique de son oeuvre. Le trop tard qu'il a prononcé quand son logeur est venu le visiter sur son lit de mort et lui a parlé de la pérennité de son oeuvre me semble en être la preuve. Autre indice le fait qu'il est pris la peine dans ses dernières années d'écrire son autobiographie. Elle a été éditée en français. J'ai acheté le catalogue mais je ne l'ai pas encore reçu. Cette exposition est fascinante. Je l'attendais avec impatience et je n'ai pas été déçu. Je l'ai beaucoup photographiée mais je suis peu satisfait du résultat en raison des reflet dans les verre protégeant les planches.
Il y a un très bon article sur Darger dans l'excellente revue Kboom spécialisée dans la B.D. et le dessin narratif

xristophe 08/10/2015 15:27

Lire c'est "interpréter" : cela se fait tout seul, impossible d'y échapper - (et surtout avec cette énorme boite pleine de neurones dont, heureux Olivier, vous nous entreteniez) Maintenant, "à quoi bon"... je trouve ça déjà en soi assez agréable à pratiquer

lesdiagonalesdutemps 09/10/2015 11:35

L'observateur, le critique, l'historien bien sûr parle d'un moment d'un lieu, d'un contexte et bien évidemment il n'épuise pas un sujet puisqu'il ne peut le voir que d'un angle, d'un point de vue.

Olivier 09/10/2015 11:09

Disons qu'il y a, peut-être, deux angles pour considérer ce sujet :

- hiérarchiser et s'engager intellectuellement, assumer voire justifier ses goûts, oui, je suis d'accord, c'est une liberté essentielle et nécessaire, mais du point de vue de l'observateur (exemple : j'aime ou je n'aime pas l'art pompier, que je juge ou non "supérieur" à l'impressionnisme >>> à considérer aussi selon l'époque où l'observateur émet cet avis) ;

- créer, pour l'artiste, est a priori la résultante d'un ensemble subtil d'inspirations, de talents, de nécessités, d'obsessions, de volonté de se démarquer ou de s'inscrire dans une lignée, etc.

Bref, là où je souhaite en venir (ce n'est que mon humble conception des choses, je n'ai aucune autorité en la matière et très peu d'expérience), c'est que s'il est juste et bon que tout "observateur" de l'art s'engage dans sa façon d'observer, on ne peut pas attendre que l'observation faite par l'observateur épuise la compréhension de l'acte de l'artiste ni qu'elle fixe à jamais la valeur intrinsèque d'une œuvre.

Ceci dit, je ne veux surtout pas tomber dans le piège absurde du "tout est relatif" qui rime forcément avec "tout se vaut", non ! J'ignore s'il existe une "vérité" en art, mais si l'on s'en approche, je suppose que c'est dans la confrontation des observations faites par les observateurs (une sorte d'intelligence collective, mais en considérant de très larges échantillons de points de vue, et de grandes échelles de temps également, c'est-à-dire le travail de la postérité).

Mais enfin, pour en rester à l'essentiel, vous l'avez dit : il faut s'engager résolument, que l'on crée ou que l'on observe.

lesdiagonalesdutemps 08/10/2015 17:09

Je ne vous suivrais pas sur ce point. La civilisation occidentale meurt de cet empêchement à hiérarchiser et cette peur de l'engagement physique ou/et intellectuel.

Olivier 08/10/2015 16:33

A bien y réfléchir, vous ne pouvez qu'avoir raison : lire, voir, écouter, c'est interpréter déjà (ou aussi). Quel que soit le point d'aboutissement, ce n'est en effet un processus jamais lassant.
Disons simplement qu'en ce qui me concerne je préfère in fine les réponses ouvertes, celles qui privilégient le point d'interrogation à celui d'exclamation, mais peut-être tout simplement par crainte d'être dans l'erreur ou par goût pour l'incertitude.

xristophe 08/10/2015 13:38

Quel numéro... Encore un qu'il fallait inventer : où allez-vous "chercher tout ça", B.A ! Couleurs pimpantes, collages, glacis - et si on les regarde sans vous lire, à part quelques militaires enragés, parfaitement déplacés, c'est le charme absolu... (Toutes ces petites Cléopâtras enroulées dans des tapis !)

lesdiagonalesdutemps 08/10/2015 14:22

Pourtant mes photos ne rendent pas grâce à l'oeuvre de Darger car toutes les planches sont sous verre d'où de nombreux reflets intempestifs. Vous pouvez encore visiter l'exposition elle n'est pas encore terminée mais il faut faire vite. C'est la première fois qu'il y a autant d'oeuvre de Darger à Paris. Mais on en a déjà vu d'autres à "La maison rouge" et dans des exposition d'art brut. Il y a un roman en français tiré de sa vie et son autobiographie mais je n'ai pas encore lu ces deux volumes.

Olivier 08/10/2015 12:44

Un côté obsessionnel qui rapproche cette œuvre de l'art brut, il me semble. Cette forme, sans réellement m'intéresser esthétiquement parlant, me touche néanmoins. Il y a derrière chaque "artiste brut" une histoire de vie étonnante, parfois tout à fait extraordinaire (et triste à la fois).

Dans le cas de ce Darger, c'est bien le mystère de sa vie qui paraît fascinant. Quant à son inspiration ou le sens de celle-ci, à quoi bon la juger, encore moins l'interpréter.

Olivier 08/10/2015 16:28

Je comprends la nuance que vous apportez. Il est vrai que je ne désigne sous le nom d'art brut que bien peu de choses que je connais (simplement le souvenir d'une rencontre avec Laurent Danchin).

lesdiagonalesdutemps 08/10/2015 14:12

Il est difficile de ne pas s'interroger sur les motivations et les inspirations d'un artiste devant son oeuvre. Dans ce cas précis cela me semble impossible. Il faut aussi être bien conscient que cette exposition ne rend pas compte de l'oeuvre entière de Darger puisque les images sont séparées du texte qui était leur support.
Je me méfie toujours des catégorisation en particulier de celle de l'art brut (il y a plusieurs billets sur le sujet dans le blog en particulier un sur Marcel Storr que l'on peut rapprocher de Darger) car on voit bien que Darger n'était d'une part pas si inculte que cela et que d'autre part il employait pour confectionner ses planches des processus sophistiqués.