Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)

La lecture de l'exemplaire catalogue que j'ai enfin acquis me confirme dans certaine de mes intuitions lors de la visite de l'exposition. Tout d'abord que Darger avait bien conscience d'être un artiste, puisqu'on peut lire dans son autobiographie: << Je suis un artiste à présent, je le suis depuis des année, et je peux à peine tenir sur mes jambes à cause de mon genou, pour peindre le haut des longues oeuvres.>>.

Je suis assez d'accord avec Kiyoko Lerner qui avec son mari a véritablement sauvé l'oeuvre de Darger quand elle écrit: << De l'extérieur il avait l'air si seul si isolé; mais en réalité, il vivait en compagnie des millions d'habitants de son monde. Il avait des relations avec eux, il les cotoyait à tous les moments de sa vie. Je pense qu'il a du vivre l'une des existences les plus riches qui soient.>>. En effet ne devrait-il pas être le rêve de tous créateurs que ses créatures deviennent pour lui plus vrais que les êtres rels qu'il croise au quotidien?

Il me semble que l'innocence est au centre de l'oeuvre de Darger. N'est-ce pas une de ses peintures qui fut choisi pour faire la couverture du catalogue de l'exposition "Présumés innocents", qui se déroula à Bordeaux en 2000; exposition qui fit scandale; on peut être que surpris du fait qu'aujourd'hui celle de Paris ne déclanche pas une même ire de la part des associations familiales tenant d'une morale rance. Lors de la première présentation publique des planche de Darger en 1977, le critique Jack Burnham écrit: << L'art de Darger possède l'innocence, un trait essentiel qui manque aux naifs professionnels (...) Et comme la naiveté est éminemment corruptible, un bon naif est un naif mort.>>.  

Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)
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Les dessins de Darger n'ont pas été présentés que dans des manifestations d'art brut. En 1992 une exposition itinérante aux Etats-Unis les présente aux cotés d'artistes aussi différents que Dali, Baselitz, Karel Appel ou Annette Messager. 

Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)

Le croyez vous? Contrairement à la plupart des enfants, je détestais la perspective de me voir adulte. Je n'ai jamais voulu grandir. J'aurais voulu rester toujours un enfant.

Henry Darger, L'Histoire de ma vie

Cette déclaration me rappelle celles de Bernard Faucon. Je vois une parenté artistique entre le photographe et Darger.

Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)

Un des contributeurs du catalogue avance que la collecte d'images (souvent trouvées dans des journaux récupérés dans des poubelles a été provoquée par la recherche de visuels correspondant à son univers et que c'est de ces collectes que serait né le désir de Darger de produire ses propres images.

Le fait que l'essentiel de son matériel soit issu de la culture populaire a conduit certains à le classer dans les proto-pop mais cela me semble pas très pertinent car il n'y a pas de deuxième degré chez lui.; son sérieux dramatique et même sadique contraste avec l'ironie distanciée que l'on trouve généralement dans le pop-art. 

Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)
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En 2013, le critique jim Elledge a émis une hypothèse audacieuse sur les pénis accoléé au corps des petites filles. Il pense que Darger était homosexuel et que les fillettes dotées de pénis sont en fait des garçons déguisés en fille. Cela dit, rien dans les écrit de Darger ni de ce que l'on sait de sa vie confirme cette théorie mais rien non plus laisse supposer qu'il ait été hétérosexuel, bisexuel ou même asexuel. En ce qui me concerne je pencherais plutôt pour son asexualité. On peut penser que comme sur certains points il était resté un enfant que sa sexualité ne s'est jamais développée.

Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)
Henry Darger au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (2)
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Paris, aout 2015

Paris, aout 2015

Commenter cet article

xristophe 14/10/2015 15:43

Faucon, dont j'ai le grand livre, bien sûr, est un peu emmerdant avec ses mysticismes de feux de campagne et ses mannequins rétro - au début parsemant agréablement le contingent des "modèles vivants" puis finissant par les remplacer complètement - et je ne suis pas assez fétichiste pour m'en contenter. Mais je ne m'y souviens pas de la "cruauté" ? (Duvert, ça n'est pas qu'un "effet d'époque". Lui aussi, avait un "regard inquiétant". Il ne s'en tirera pas comme ça, ne sera pas sauvé par la sociologie. Et sa fin lamentable est dans la logique implacable et fatidique de sa psychologie.)

lesdiagonalesdutemps 14/10/2015 16:26

Il y a souvent de la cruauté sous-jacente dans les photos de Faucon. Ma période préférée dans les images de faucon est celle où il n'y a que des mannequins.

ismau 14/10/2015 11:09

Je ne voulais pas mettre en doute l'intérêt artistique de Darger, ni l'habileté de certains moyens mis en œuvre . Mais à quel point ses visibles maladresses d'autodidactes sont-elles assumées ? Voilà il me semble la différence avec ''un artiste'' plus ou moins formaté, et ''normalement'' cultivé .
Bernard Faucon, je l'ai d'abord connu comme ami d'Hervé Guibert . Le jeu sur l'enfance et la cruauté m'a donc semblé aller de soi, un peu comme un effet d'époque et d'influences ( cf Duvert ) . Comme ami de Guibert, je l'imaginais forcément un minimum cultivé et lecteur . En fait, j'ai vérifié, il a une maîtrise de philosophie - ce n'est pas rien – et le beau livre de la Mep que vous m'aviez recommandé précise qu'il s'est orienté en effet vers la théologie, étant élève de Maritain . Ce livre dit aussi que sa grand-mère était artiste et fréquentait des artistes . Lui-même dit avoir d'abord voulu être peintre, et avoir pratiqué la peinture de 65 à 76 ( dates fournies par son site )

lesdiagonalesdutemps 14/10/2015 11:31

Pour Darger vous avez raison mais en fait on ne sait rien de ses motivations plus qu'un autodidacte je dirais que c'était un amateur dans le sens où il n'a pas cherché à si je puis dire passer professionnel. Je vous recommande vraiment le catalogue que j'ai lu de la première à la dernière ligne, ce que je ne fais pas souvent pour ce genre de volume, or donc dans ce catalogue un critique avance que son oeuvre était en fait un passe temps son unique loisir pour compléter cela un autre avance que cette oeuvre était uniquement à son propre usage et qu'il n'aurait probablement pas voulu qu'on la regarde... En fait on sait très peu de chose sur lui. Il était particulièrement discret et mutique.
On a retrouvé chez lui un livre de cours de dessin. Il avait conscience de ses limites puisqu'il a surtout décalqué mais en fait ce processus d'élaboration des planches est assez complexe en raison de son souci de la perspective et donc des échelles. Ce qui l'a amené à faire faire des agrandissements photographique des images dont il se servait comme modèle.
Pour Faucon, autre mutique, tout du moins à mon égard, les quelques fois que je l'ai rencontré, je n'ai, ni eu le sentiment de quelqu'un de très cultivé, mais de spécialisé, ce qui est pour moi l'inverse, ni de très ouvert mais de très replié sur lui même de très introspectif. Mais là encore ce n'est qu'une impression, je ne peux pas dire que j'ai connu Faucon. Autre réflexion j'ai toujours trouvé qu'il avait un physique inquiétant. Son regard mettait mal à l'aise.

xristophe 13/10/2015 17:50

Sans sadisme c'est tout de même mieux... Heureusement, il y en a. Petites "filles" aux ailes de papillon etc.

ismau 13/10/2015 15:33

Merci pour ce complément d'informations, d'images, et de réflexions … la corrélation entre innocence et perversité par exemple . C'est peut-être ce que mettait en évidence la fameuse exposition ''Présumés innocents'', et ce qui fut particulièrement insupportable à ses censeurs furieux . A ce sujet, votre comparaison entre l'univers de Darger et celui de Faucon est très intéressante . Ce qui est étonnant, c'est qu'ils puissent se rejoindre alors que l'un est si cultivé ( art +philo ) alors que l'autre reste un autodidacte, même s'il se croit artiste .
Je suis très étonnée que cette exposition n'ait pas été davantage censurée .

lesdiagonalesdutemps 13/10/2015 15:55

Darger a bien raison de ce croire un artiste. Il l'est réellement, même si le catalogue (que je vous conseille vivement a tendance a sur-interpréter, il est patent de voir combien ses compositions sont réfléchies et n'ont rien de spontané. Ce qui est fascinant c'est que cet autodidacte comme Storr a réinventé des pratiques artistiques qu'il aurait pu apprendre dans des écoles d'art. Ses panorama sont le fruit d'un long murissement. Cette alliance d'une fascination pour l'enfance mêlé à une certaine cruauté m'a immédiatement fait faire le rapprochement entre Darger et Faucon. Bien sûr la cruauté chez Faucon est indirecte, beaucoup plus mesuré et à mon avis est le résultat d'une sévère autocensure. Il y a néanmoins chez lui par exemple un garçon crucifié (j'ai une épreuve de travail de cette photo au mur de mon bureau). Je ne sais pas si Faucon a étudié l'art, il me semblait surtout versé en théologie. Je ne crois pas d'autre part que c'était un grand lecteur (je parle de lui au passé puisqu'il ne produit plus du moins ne nous fait plus partager sa production). Ses photos étant surtout des réminiscences d'expériences enfantines (rêvées ou fantasmées).

Olivier 13/10/2015 13:00

Merci pour ce nouvel approfondissement du sujet, c'est captivant. Et émouvant.

Je suis assez d'accord sur la vision d'une ode à l'innocence, à l'encontre de toute perversité. Mais "ode à" est sans doute encore de trop, cela supposerait un point de vue réflexif par trop sophistiqué. Alors conscience d'être un artiste, sans doute, mais à la manière dont un enfant pourrait le devenir (en théorie, car y a-t-il jamais eu un enfant à être un véritable artiste ?).

lesdiagonalesdutemps 13/10/2015 19:32

Très joli film Bastien et Bastienne tiré de Mozart par je ne sais plus qui. C'est en effet du compositeur dont je voulais parler

Olivier 13/10/2015 18:49

Wolfgang, oui, sans doute, en effet ! Moins pour sa virtuosité instrumentiste qui s'apparente davantage au phénomène de foire (genre petits surdoués sportifs) que pour ses dons précoces de composition : "Apollon et Hyacinthe" ou "Bastien et Bastienne" composés à 10-11 ans, ce n'est pas rien.

lesdiagonalesdutemps 13/10/2015 13:13

On peut tout de même citer Mozart. Le catalogue de l'expo est très instructif sur le monde de Darger à la fois puéril et très complexe. Je vous recommande vivement son acquisition et sa lecture. Vous vous apercevrez alors combien mes photos son médiocre et trahisse l'oeuvre.