Dominion de C. J. Sansom

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Dominion de C. J. Sansom

 

Certains britanniques, semblent nous envier notre Occupation, nos collaborateurs et notre rafle du « Vel d'hiv ». « Dominion » n'étant pas la première uchronie décrivant une Angleterre occupée par les nazis ou, comme ici, vassale de l'Allemagne hitlérienne (1).

Qui dit uchronie, dit point de divergence avec notre Histoire. Dans le cas présent, il se situe exactement le 9 mai 1940. Jour où Winston Churchill accepte de devenir premier ministre en remplacement de Chamberlain, alors que la presse de la veille voyait plutôt lord Halifax occuper le poste. Halifax était clairement partisan d'une politique d'apaisement avec les allemands et peut être plus, sous l'influence du groupe Cliveden set. Dans « Dominion » c'est Halifax qui est choisi. Après le repli de Dunkerque, Halifax choisit de signer une paix séparée avec Hitler. Dans les années qui suivent, tout en gardant son empire, l'Angleterre est devenue un satellite de l'Allemagne nazie.

Lorsque débute véritablement le roman, après un court et brillant rappel historique, douze ans ont passé depuis cette piteuse signature. Hitler rongé par la maladie de Parkinson est toujours vivant; une lutte pour sa succession se profile. Les nazis dominent toute l'Europe mais sont toujours en guerre contre les soviets. Les allemands contrôlent toutes les grandes villes russes mais l'Armée rouge, repliée en Sibérie, y semble inexpugnable. Les américains ne sont pas entrés en guerre. Le Japon a conquis une grande partie de l'Asie à l'exception des possessions anglaises. Mais l'Indes supporte de plus en plus difficilement la tutelle des britanniques. L'année précédente au cours d'élections truquées, les fascistes sont entrés au parlement. Ils ont obtenu des postes ministériels importants. Churchill chef de l'opposition est dorénavant dans la clandestinité. Il est devenu le chef d'une résistance disparate mais bien organisée qui a infiltré toutes les strates de la société.

Le héros de « Dominion » s'appelle David. C'est un trentenaire brillant mais peu ambitieux. Il travaille à un poste important au ministère des colonies. Son ménage est en déshérence depuis la mort accidentelle de son fils. Peu après le début du récit, écrit classiquement à la troisième personne du singulier, il est contacté par un de ses anciens condisciples d'Oxford pour entrer dans la résistance que dirige Winston Churchill. David a accès à des documents confidentiels qu'il fait fuiter. Mais bientôt il se voit confier une mission plus périlleuse: protéger un de ses anciens amis devenu un scientifique porteur d'un secret capable de renverser l'équilibre du monde. La Gestapo est bien décidée à le récupérer...

Difficile de lâcher ce pavé de 920 pages avant la fin. Ceci en dépit du fait que C. J. Sansom est incapable de faire court. Tout comme par exemple Connie Willis ou Stephen King notre auteur ignore l'ellipse. Il ne nous épargne rien de la généalogie de chacun de ses personnages, sans que pour cela, il est vrai, engendrer l'ennui du lecteur grâce à son style fluide. Il faudrait dire plus souvent qu'il est plus facile pour un écrivain de faire long que court. La traduction est due à George-Michel Sarotte (1), par ailleurs grand spécialiste de la littérature américaine; elle connait, surtout au début, quelques faiblesses.

Dominion n'est pas qu'une intrigue d’espionnage haletante digne des plus grands romans de John Le carré, l'énorme documentation digérée par Sansom, voir l'imposante bibliographie en fin du volume, en fait une réflexions sur les courants politiques qui ont travaillé la société britannique des années 30 aux années 50 à travers un regard clairement social-démocrate, assez rare du coté de l'uchronie. L'auteur nous donne une lecture travailliste de l'Histoire, mais d'un travaillisme classique aussi loin du blairisme, dont on peut déceler en filigrane la critique, que des dérives gauchistes du parti.

Pour son gouvernement anglais fantoche le romancier s'est inspiré du régime de Vichy. L’auteur brosse un portrait fort peu complaisant de ses compatriotes en donnant à voir une Angleterre collaboratrice et opportuniste. L'influence de l'Histoire de France est encore plus prégnante dans sa peinture de la résistance, fait d'individus de toutes tendances et de toutes les classes sociales, malheureusement un peu trop lourdement caractérisés, plutôt que des êtres de chair, ils ne sont parfois que des archétypes.

Il faut saluer l'audace du livre dans son projet. Mis à part la poignée des premiers rôles, tous les autres intervenants sont des personnages ayant réellement existé.

 

 Oswald Mosley et quelques un de ses partisans en 1934

Les hypothèses avancées par C. J. Samson sont fort crédibles: le magnat de la presse Lord Beaverbrook, un isolationniste, équivalent pro-allemand du Président Lindbergh chez Roth, est devenu Premier ministre. Dans son gouvernement le leader fasciste britannique Oswald Mosley est ministre de l'intérieur; on y retrouve également Enoch Powel, tandis que Churchill est le chef d'une résistance clandestine mouvement qui badigeonne parfois les murs des lieux publics du signes V. En Amérique, Adlai Stevenson vient de remporter l'élection de 1952. Dans notre Histoire, Stevenson a été battu par, le général Dwight Eisenhower, mais, dans la version de l'Histoire de « Dominion », il n'y a pas eu une victoire alliée pour auréoler la réputation de Ike qui n'a donc même pas pu concourir pour les Républicains.

Samson n'hésite pas à faire de certains des suppôts du nazisme, ce qu'il, à part Mosley bien sûr, n'ont jamais été; peut être, comme le suggère l'auteur, seulement en raison du déroulement de l'Histoire et non de leurs convictions profondes. C'est très culotté, imaginez une uchronie française dans laquelle la France serait un satellite de Moscou et où les laquais de Staline se nommeraient Maurice Thorez, Jacques Duclos, Pierre Cot, Emmanuel d'Astier de la Vigerie... Sansom n'a pas hésité à faire de la féministes Marie Stopes, une conseillère du le ministère de la Santé qui prône la stérilisation eugénique, ni des nationalistes écossais des affidés enthousiasme d'Hitler.

Curieusement l'autobiographie n'est pas toujours absente des uchronies, voir « Le complot contre l'Amérique » de Philip Roth, ici le fait que Sansom soit né en 1952, année durant laquelle se déroule l'action principale de « Dominion » ne doit rien hasard. L'auteur s'est souvenu de son enfance et a imaginé ce qu'elle aurait pu être dans un autre contexte.

Samson réussit à rendre palpitante cette question: Quel serait le monde si en 1940, l'Angleterre avait capitulé ?

 

Nota

1- Voir "Le cercle de Farthing" de Jo Walton. Dominion a quelques parentés troublantes avec ce roman paru en Angleterre en 2006 et en France en 2015 et bien sûr ce chef d'oeuvre de l'uchronie qu'est "Les iles du soleil" de Ian R. MacLeod.

2- Lisez absolument son formidable essai: « Comme un frère, comme un amant » (édition Flammarion, 1976) sous-titré « L'homosexualité masculine dans le roman et le théâtre américains de Herman Melville à James Baldwin. 

 

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xristophe 05/10/2015 16:16

La belle Gréco elle doit bien avoir ses cent ans : elle a raison ! - mais pê pas de continuer de chanter ; j'ai un tour de chant d'elle pas trop ancien en DVD : maintenant, elle parle tout le temps... à la place de chanter ; elle le faisait déjà bcp mais moins, c'était juste quelques incrustations. Comme sprechgesang, je préfère tout de même Yvonne Minton dans le Pierrot Lunaire... Direction Pierre Boulez !

xristophe 05/10/2015 14:21

C'est vrai, dans les deux cas cela a fait bcp de morts ces p'tites histoires de parousie... et sans compter l'encre perdue, les postillons encore bien plus nombreux que ceux de Brel à l'Olympia. (C'est vrai, vous avez vu Bécaud à l'Olympia ? Moi j'eus deux copains qui y furent - c'est tout ! Ils m'ont raconté qu'à la fin du Pianiste de Varsovie il prolongeait le morceau de Chopin jusqu'au bout... J'étais extasié de l'apprendre !)

lesdiagonalesdutemps 05/10/2015 14:37

Oui j'ai vu Bécaud à l'Olympia quatre ou cinq fois. En effet il ne faisait pas que martyriser les pianos. j'allais beaucoup au music hall comme on disait avant, beaucoup moins maintenant d'abord j'ai vu presque tous les artistes qui m'intéressaient et puis c'est très couteux plus que le théâtre. Je voudrais voir Bjork; ma dernière sortie dans ce domaine a été pour Sparks j'adore depuis 40 ans ces deux frangins. Je suis plus attiré maintenant par le jazz (Mirabassi par exemple). Je parle rarement de musique sur le blog car je n'ai rien d'intéressant à en écrire. Je 'écoute et puis voilà. Pour revenir à la chanson j'aimais aussi beaucoup Mouloudji, Serge Reggiani (formidable sur scène comme Nougaro qui a écrit (peu) quelques perles), Francis Lemarque qui fut mon voisin à La Varenne et qui était un homme charmant. Je me souviens d'avoir en 88 entendu Juliette Gréco dans le théâtre de Taormina, très chic et snob... A propos de snob les chansons de Boris Vian des merveilles... J'ai presque autant de disques que de livres l'avantage c'est que cela tient moins de place, il y en a même de virtuel sur mon i-phone...

xristophe 04/10/2015 00:18

Attention, la Parousie chrétienne est scientifiquement inattaquable ! ça n'est pas comme le burlesque marxien Grand Soir...

lesdiagonalesdutemps 04/10/2015 08:05

En ce qui me concerne la religion chrétienne est beaucoup plus burlesque que les espérances Marxistes.

Olivier 02/10/2015 15:40

"Il faudrait dire plus souvent qu'il est plus facile pour un écrivain de faire long que court ", écrivez-vous. Très pertinente réflexion ; je me la fais souvent également. J'ai un très bon camarade qui écrit parfois à la fin des (longs) courriers qu'il m'envoie : "Pardonne-moi de n'avoir pas fait plus court ; j'ai manqué de temps pour cela." Il est vrai qu'il ne manque pas d'humour, en revanche, mais enfin, c'est un fait : ramasser son propos exige un talent plus grand que de l'étaler.
Par ailleurs, il s'agit là d'une traduction. Or, on estime que les traductions en général (et en particulier celles de l'anglais vers le français) rallongent les textes de 30% en nombre de signes. Pourquoi ? Parce que les traducteurs se sentent obligés d'user d'expressions et de périphrases pour traduire des mots n'ayant pas d'exacts équivalents, ou pour faire ressortir une nuance. Et là, le mieux est vite l'ennemi du bien.

Quant au genre même de l'uchronie, je suis d'accord avec vous, il est par essence passionnant, mais j'avoue très souvent rester sur ma faim en la matière (ayant fait des études d'histoire, je suis trop sceptique en général). J'ai lu hier votre billet d'il y a quelques mois consacré à "22/11/63", il était assez bien balancé. Ce 'Dominion" semble ne pas manquer d'attraits. A voir...

lesdiagonalesdutemps 03/10/2015 07:38

V pour Vendetta est en bonne place à la fois dans ma bibliothèque de bandes-dessinées et dans ma vidéothèque. Très bon film avec Stéphen Fry qui est aussi l'auteur d'une uchronie qui a quelques parentés avec Dominion et dont j'ai du parler quelque part sur le blog.

Olivier 02/10/2015 23:03

Certainement, le talent du romancier (finesse du style et efficacité narrative) est le premier responsable d'un "trop de longueur". Et je vous confiance également en ce qui concerne l'intérêt très vivant de la leçon d'histoire que vous avez trouvé à la lecture de ce livre. Comme vous, je ne crois pas un instant que le Royaume-Uni n'ait pas d’accointance en-soi pour le fascisme (connaissez-vous "V pour Vendetta" ?).

Ah, Black out, je l'ai encore sur mes rayons, mais je ne l'ai pas lu ; sujet très intéressant.

lesdiagonalesdutemps 02/10/2015 16:48

Et bien voyez. Merci pour cette judicieuse information en ce qui concerne les traductions. Je ne sais pas combien fait de pages la version originale du roman. Il reste que mon reproche de vouloir à toute fin nous s'instruire sur les moindres détails de la biographie de chaque personnage ne doit pas changer en anglais. J'ajouterais que Sarotte est un traducteur réputé...
Un Alain Resnais ou un Roger Martin du Gard écrivaient soigneusement la biographie des intervenants le premier dans ses films, le second dans ses romans, sans pour cela que cela figurât forcément dans l'oeuvre. Il reste que ce roman est passionnant et très informatif (j'insiste, plus que les livres d'historiens certifiés) sur la vie quotidienne dans l'Angleterre du deuxième tiers du XX ème siècle. Certes on pourrait trouver cela dans maint livres de sociologue mais ce serait beaucoup plus ennuyeux que ce Dominion. Il fait également une sorte de nomenclature des courants politiques qui travaillaient dans cette période la société anglaise (je suis en train de lire un autre roman, Black-out d'un certain John Lawton dont je n'avais jamais entendu parler auparavant qui corrobore parfaitement ce que l'on peut lire dans Dominion). Trop d'anglais et de français avancent que le fascisme n'aurait pas été possible en Grande Bretagne en raison de sa tradition historique, ce qui à mon avis n'est que billevesée. Il se trouve que dans ma chaotique et déjà longue vie, j'ai rencontré et me suis entretenu avec un des personnages de ce roman. Il s'agit n'Enoch Powell concurrent malheureux de Heath pour prendre la tête du Parti Conservateur. Ce personnage qui à mon sens, comme Jean Raspail avait bien vu le danger des hordes non européennes qui allaient déferler sur le vieux continent, aurait fait passer la Dame de Fer pour une gauchiste bon teint.
Enfin je terminerais que mon amour pour l'uchronie n'est pas que d'ordre littéraire; je vois en ce genre une dénonciation du sens de l'histoire marxiste comme de la parousie chrétienne.