La septième fonction du langage de Laurent Binet

Publié le par lesdiagonalesdutemps

La septième fonction du langage de Laurent Binet

La septième fonction du langage c'est un peu « Le Nom de la rose » (paru en 1980) chez les structuralistes avec un zeste de « Choix de Sophie ». D'autre part l'influence de la bande-dessinée est patente dès les premières pages. Le héros du roman, le commissaire Bayard (le choix du nom de notre limier ne serait-il pas un hommage à Pierre Bayard professeur de littérature à Paris VIII-Vincennes ?) qui évoque irrésistiblement le Palmer de Pétillon; quant à deux méchants bulgares, ils ont la silhouette des Dupont et Dupond...

Derrière le beau titre obscur se cache une enquête drolatique que mène Bayard sur l'assassinat de Roland Barthes; car contrairement à ce que vous croyez probablement Barthes au sortir d'un déjeuner avec François Mitterrand a été occis car il était en possessions d'un document estampillé secret d'Etat qui pouvait mettre en péril la République et pas seulement celle des lettres! Il révélerait la nature de la septième fonction du langage, suggérée par Roman Jakobson dans son ouvrage de référence, Essais de linguistique générale, fonction qui permettrait à celui qui la maîtrise de prendre l'ascendant tous ses interlocuteurs... et finalement de devenir le maitre du monde. Ce document lui a été volé immédiatement après sa malencontreuse rencontre avec la camionnette qui lui a été fatale. Par qui? Pour quoi? Il vous faudra arriver presque au bout des 493 pages pour le savoir.

On rit beaucoup en lisant les mésaventures de l'inspecteur Bayard contraint de fréquenter pour élucider l'affaire un monde qui n'est pas le sien et auquel il ne comprend à peu près rien. Il va rencontrer toute la crème de la « French Theory », Foucault, Althusser, Lacan, Derrida, Deleuze plus quelques autres Sollers, Kristeva, BHL, Cixous et aussi Umberto Eco, Jack Lang, Laurent Fabius, Serge Moati, Régis Debray, Mitterrand, Giscard et encore bien d'autres. Ayant la lucidité de son ignorance, Bayard s'adjoint un jeune sociologue, Simon Herzog, pour lui traduire ce que disent ces messieurs du gratin structuraliste. Le postulat du livre est que le langage est le fondement de tout. Première inversion par rapport aux canon du roman policier, ici le Watson de Bayard en sait plus que lui mais il n'est guère courageux tout du moins au début car les deux limiers évolueront bien au cours du roman. Cet improbable couple est une invention très astucieuse de l'auteur car par le truchement des explication de Simon à Bayard c'est un cours de sémiologie pour les béotiens que le lecteur reçoit.

Tout le long de la « Septième fonction du langage » on se demande si tout ses brillants intellectuels ont prononcé les phrases que Binet fait sortir de leur gosier... Si je ne puis donner mon avis sur la véracité du ton des dialogues de sieur Foucault et autre Derrida, ne fréquentant pas dans les années 70 de telles sommités en revanche en ces mêmes temps j'étais fort client des gigolos de Saint Germain des prés (très présent au début de cette histoire); le goût m'en est passé vers cette même année où Roland Barthes rencontra malencontreusement la camionnette d'un blanchisseur... Or donc je peux assurer qu'en cette belle dernière année du giscardisme, régime que je ne cesse de regretter, presque autant que le drapeau blanc, les gigolos de Saint-Germain ne s'asseyaient pas, contrairement à se qu'écrit Laurent Binet, au café de Flore. Quelques fois, souvent à l'invite d'un client, ils prenaient place furtivement à la terrasse du drugstore qui était situé juste en face du Flore. Autre erreur de l'auteur sur cette espèce, les gigolos n'avaient pas la trentaine (leur date de péremption était alors depuis longtemps dépassée) mais la vingtaine; il y avait même exceptionnellement des mineurs. L'âge maximum pour ces frénétiques de la ronde, ils arpentaient inlassablement, presque toujours dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, un quadrilatère formé par les rues de Renne, de Palissy, du Dragon et par le boulevard Saint Germain, tournait autour de 25 ans, si l'on excepte un quadragénaire à l'air dégagé, qui semblait être un peu leur mentor, et qui ne s'était pas résigné à la retraite de la semelle... Autre erreur cette fois en matière d'automobile, qui dénonce la jeunesse de notre auteur, la Fuego n'était pas hors de portée de la bourse d'un ouvrier pour peu qu'il y consacre tout son pécule. Si cette voiture avait un bel air, elle n'en avait guère la chanson car elle était dotée d'un moteur anémique que cachait son allure sportive.

Si vous êtes un (une) habitué de ce blog, vous avez sans doute remarqué combien je suis snob (mais ce n'est pas le seul défaut que je gobe). Or donc je peux apporter mon expertise, non seulement en matière de gigolo et d'automobiles Renault, mais également en ce qui concerne quelques un des personnages qui apparaissent dans ce name dropping qu'est « La septième fonction du langage ». Car j'ai eu la chance de rencontrer et de converser avec deux seconds et même troisièmes couteaux du livre, qui sont le prince Poniatowski et le comte d'Ornano deux aristocrates de la politique française (enfin comme disait ma grand mère, la noblesse d'empire ça ne compte pas) et si je confirme que le prince biberonnait sec, il me semble que le comte d'Ornano avait un langage moins trivial que dans le roman, il est vrai que nos échanges à Roland Garros, qui ne s'était pas encore horriblement démocratisé, sur les jeux comparés de Ramirez et Parun n'incitaient pas à la grossièreté.

Le roman de Binet n'échappe pas au post-modernisme, comment le pourrait-il avec de tels personnages ainsi il mêle des personnes réelles à des personnages fictif ou surnuméraire comme l'écrirait Deleuze, plus vrais que nature et parfois échappés d'un autre roman comme se Morris Zapp croisé chez David Lodge dont il est je crois son inventeur.

L'auteur farcit son texte de références pour « faire époque » mais il frise parfois l'anachronisme quand par exemple il dote en février 80 un gigolo d'un Walkman ce qui est bien précoce lorsque l'on sait que le premier exemplaire de ce petite appareil fut vendu le 1 er juillet 1979 au Japon et qu'il arriva en Europe que quelques mois plus tard, d'abord en Angleterre...

Binet tombe dans le défaut des romans historiques qui veut que tout fasse sens; ainsi quand nos deux enquêteurs vont interroger Deleuze chez lui, la télévision est allumée. On y voit un match de tennis, Nastase-Connors. Clin d'oeil pour faire savoir au lecteur plus ou moins familier de Deleuze que ce dernier était grand amateur de tennis (voir son abécédaire) mais où le bât blesse c'est qu'il était à l'époque rigoureusement impossible de voir en février une rencontre de tennis sur le petit écran. Il n'y a pas de compétition majeures dans ce sport à cette période de l'année. Elles ne pouvaient donc pas être retransmises. Le tennis est très présent dans le récit. On assiste même (d'une loge, je suis comblé) à la finale de Roland Garros de 1981 entre Lendl et Borg...

Certes je prend tout cela au sérieux, alors que visiblement parfois Binet galéje; par exemple je ne peux pas croire que la nécrologie de Barthes rédigée par Poirot-Delpech pour « Le Monde » commence par: << Depuis juste vingt ans que Camus à rendu l'âme dans une boite à gant, la littérature aura payé à la déesse chromée un tribut un peu rude...>>. Ce qui est très original dans ce roman c'est que tous les personnages réels sont traités comme des personnages de pure fiction: contrairement aux conventions généralement admises dans un roman mettant en scène des personnes publiques. Je ne vois comme équivalence qu' « Inglourious basterds » de Tarantino.

Comme le dit le vieil adage, les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures et le plus gros défaut du livre est sa longueur. Il faut dire que Binet a considérablement lester sa barque. Il nous apprend que si Althuser (pour les intimes tu serres trop fort!) a étranglé sa femme c'est directement lié au document pour lequel on aurait assassiné Barthes, itou pour le carnage de la gare de Bologne qui fit en 1980 une centaine de morts. Et ce n'est pas tout mais ce serait pécher que de vous en dévoiler plus...

Si Binet n'est pas ici un maitre de la construction romanesque, ce qui est raccord lorsque l'on écrit un roman sur les déconstructionisme, en revanche il a un sens remarquable de la scène, sa poursuite façon « Bullit » dans les rues de Paris est un modèle de scène d'action. La mise en scène de la controverse John Searle-Derrida est une prouesse. Les scènes de sexes sont hilarantes, surtout celle où deux voyeurs dont le docte Searle matent une baise musclée sur une photocopieuse à travers les rayons d'une bibliothèque américaine où s'exhibent les chef-d'oeuvres du nouveau roman. Parfois l'auteur fait des embardés dans son récit, si elle sont presque toujours savoureuses, elles auraient néanmoins pu être supprimé ou pour le moins allégées comme cette joute oratoire du club où je me suis cru dans une nouvelle de Roal Dahl (ce qui n'est pas désagréable).

En refermant le livre ont ne peut avoir que de la nostalgie pour une époque où les intellectuels français dominaient le monde universitaire, même si l'on peut penser que la French theory débouchait sur une impasse.

Fi de la franche rigolade qui nous saisit, surtout dans les deux cent premières pages du livre, les plus réussies, on se demande bien ce qu'en fin de compte, Binet à bien voulu dire. Enfin je le subodore un peu; dans l'épisode se déroulant à Cornell (où malheureusement je ne suis pas allé), il laisse pointer quelques unes de ses idées en matière de philosophie qui ne me paraissent peu éloignées de celles d'Onfray développées dans sa fameuse « contre Histoire de la philosophie ». « La septième fonction du langage » sous ses habiles frusque » de polar ne serait il pas une mise en pièces du structuralisme? Les malveillants pourraient taxer ce livre de brulot anti élitiste mais ce serait être bien partial, car si les intellectuels sont étrillés, les politiques, qu'ils soient de gauche comme de droite ne sont pas épargnés. Mais peut être que l'unique ambition de Binet n'est peut-être que de nous distraire. Sur ce plan c'est parfaitement réussi.     

Publié dans livre

Commenter cet article

ismau 03/09/2015 14:40

Si vous recommandez vraiment ce livre – ce que je n'avais pas compris – je suivrais très volontiers votre recommandation ! Je vous dois en effet plusieurs belles découvertes littéraires - pas seulement littéraires d'ailleurs - . Pour les littéraires les plus récentes : ''Les Domaines hantées'' de Truman Capote et aussi son ''Petit-déjeuner chez Tiffany'', publié avec ''la guitare de diamants '' . Lu cet été : tous excellents ! Et en ce moment '' Le sourire du chat '' de François Maspero  : témoignage exceptionnel à tous points de vue, que vous aviez qualifié de ''merveille'' … et vous aviez raison ! (c'était dans un billet sur Mendoza, dont il était le traducteur )

lesdiagonalesdutemps 03/09/2015 15:00

juste avant de m'envoler: Le Binet n'est pas à la hauteur des livres que vous citez mais on s'y amuse bien ce qui est rare et même exceptionnel dans la production littéraire actuelle. En plus il est parfaitement irrévérencieux et connait bien ce dont il parle. J'ajouterais qu'il donne envie d'aller se promener en Nouvelle Angleterre, à Venise et à Bologne. Comme les critiques littéraires patentés crient au chef d'oeuvre chaque semaine je pointe les défauts de ces prétendus chef d'oeuvres d'autant qu'il arrive aux plus grandes oeuvres d'avoir des scories. Mes critiques sont totalement indépendante car j'achète mes livres, C.D. et autres DVD. Comme je suis persona non grata presque partout je ne reçois quasiment plus d'invitations pour les vernissages et autres avant premières. A propos de scorie mon blog en contient de nombreuses...

xristophe 03/09/2015 14:00

Si votre blog disparaissait ce serait en plus du reste pour nous comme la disparition d'un ami - que nous tenons en haute estime : un être stupéfiant de culture et d'énergie. Maintenant Barthes : il ne faut pas adopter les appellations incontrôlées des crétins collectifs, journalistes, américains, universitaires etc. Vu de loin on peut bien parler de "french théorie" comme on parle outre-Manche de "mangeurs de grenouilles", cela se mange sans pain, n'est pas méchant d'ailleurs mais n'est pas pertinent - en ne se voulant pas, même pas, impertinent : quand il y a polémique, au moins, on sait à quoi s'en tenir et que c'est du malveillant. Mais les "connotations" (c'est le moment d'employer ce terme-notion très usuel "barthésien" !) qui viennent de mots ou de locutions comme "french théorie" repris "chez nous", c'est déjà l'oxydation quotidienne de la bêtise qui se dépose et s'accumule dans les vieux trous tout préparés de la paresse de la pensée. Barthes a bcp écrit sur Gide, au début et à la fin, je vous donnerai les titres et les dates (si vous voulez). Il l'aime bcp, il se situe par rapport à lui. Pour moi il écrit dans le même esprit que Gide : pour comprendre et pour (s') éclairer, non le contraire; (et parle, aussi : sa merveilleuse aisance, alors, découvre pour l'interlocuteur enchanté sa non moins merveilleuse "authenticité", solidité, absence de frime : il faut, aussi, écouter Barthes parler - pour le rencontrer". Je ne connais d'alambiqué (si c'est bien votre mot) que le peu lisible en effet "Système de la mode", fruit d'un travail collectif ("systématique" - pour une fois) avec ses étudiants. (C'est - évidemment - la faute des étudiants...) /// Par ailleurs rien n'est moins difficile à comprendre que la théorie des niveaux de langages de Jakobson, universitaire raide et chiant mais très clair...

ismau 02/09/2015 21:48

Des ''malveillants'', au sujet de ce livre ... j'en ai écouté récemment qui m'avaient convaincue, c'était sur Fcult : ''La Dispute'' du 22 août . Trois avis sur quatre y étaient extrêmement négatif . Leurs arguments tenaient très bien ; il en ressortait que cette parodie était un tantinet naïve et que la caricature manquait légèrement de finesse ; que les personnages n'étaient pas crédibles, que c'était trop long etc ... Vous même soulignez tous ces détails qui sonnent faux, et ces fautes de style . Pourquoi le fond serait-il meilleur? Quant à l'humour, ils ont dit préférer ''Le Roland Barthes sans peine'' de Rambaud et Burnier : plus drôle et plus court .
Pour moi, je me contente modestement de recommander les dernières émissions d'Onfray ( suis ravie que vous le citiez) Plusieurs concernaient justement le structuralisme, la French Théorie, et tous les personnages du livre de Binet : je les ai trouvées passionnantes, étonnamment éclairantes, et pleines d'humour en plus .
Et puis, sur les mystères de la mort de Barthes, le très intéressant début de la biographie de Tiphaine Samoyault ( je n'ai lu que ce début )

lesdiagonalesdutemps 02/09/2015 22:27

Je recommande ce livre qui est très drôle et littérairement culotté car je le répète les personnages réels sont traités comme des personnages de fiction et c'est très réussi et très rare. Rien à voir avec le pesant La meilleur part des hommes de Garcia qui avait raté quelque chose d'approchant mais sans aucun humour. C'est bien sûr une caricature de ce milieu intellectuel et politique, bien sûr cela ne peut plaire au sectaire du politiquement correct de la Dispute qui sont d'ailleurs étonnamment peu cultivé hors "ce qu'il faut avoir lu". J'ai écouté les dernières émissions d'Onfray en effet très intéressante mais disons qu'il est comme ce livre un trop du coté de Sainte-Beuve. Je n'ai pas lu la biographie de Tiphaine Samoyault. Je suis tenté.

xristophe 02/09/2015 21:21

On voit un peu passer des gigolos autour du Flore dans le Journal de Barthes édité après sa mort. Mais je ne sais pas ce que c'est que la "french théorie" - et bien avant sa mort, je sais que Barthes en avait bien fini avec les théories, y compris "la" structuraliste, qui n'est d'ailleurs qu'une tendance de l'esprit. (Je ne "suis" pas structuraliste mais vous si, B.A) En aucun cas Barthes n'a jamais usé d'un sabir obscur "par théorie" - pour "initiés" etc - surtout pas à la fin. L'intelligence et l' attention seules sont requises. Il est pour moi la limpidité absolue - quelque chose entre Racine et Montaigne, avec en moins pour ce dernier, l'ancien français. La légende sur quoi table en s'amusant tout seul mais tout de même à côté, disons, "du matelas" (allusion à cette formule qui m'a toujours, très vulgaire, tant amusé... - je la dirai seulement à ceux qui ne le connaissent pas) le sieur Binet en tient pour une image de Barthes assez ringarde ; qui ne sait aujourd'hui (pour l'avoir tout simplement lu) que Barthes est "notre Gide" (qui, après Montaigne et Racine, arrive ici très logiquement) ; pas un jargonneur moliéresque. Sans doute ce Binet est un livre ressorti de tiroirs vermoulus (époque Giscard). Et puis Barthes, à la fin c'est aussi le premier des grands Réactionnaires (dont je suis le second - bon disons le troisième ou quatrième). "Et si les Modernes" écrit-il "n'avaient pas de talent !" Et le célèbre et scandaleux "Il m'est devenu tout à fait indifférent de ne pas être moderne". C'est d'ailleurs ainsi qu'on le reste, c'est connu.

lesdiagonalesdutemps 02/09/2015 22:16

La French theory est le nom donné par les américain au structuralisme (pour faire simple). Leurs héros étaient essentiellement Foucault et Derrida et un peu en dessous en notoriété Deleuze. Etait annexé Lacan Barthes et quelques autre penseurs presque tous français ces derniers étaient reçu comme des rock stars dans les universités américaine. Le roman est basé sur la maitrise du langage et tourne plaisamment autour des théories de Jacobson. Si au début en effet Barthes dans ses mythologies est on ne peut plus clair, idem pour la fin de son oeuvre, Fragment du discours amoureux, au milieu certains de ses texte sont parfaitement jargonnant presque autant que du Derrida. Je ne voix pas bien le rapport entre Barthes et Gide, sinon les jeunes arabes (moins jeune pour Barthes). Barthes n'est absolument pas attaqué dans le livre sinon à la rigueur pour son cours au collège de France. C'est surtout Sollers et Kristeva qui payent. J'ai beaucoup ri en lisant ce Binet qui n'est pas celui des Bidochon mais est encore plus drôle dans ce roman qui m'a replongé dans le début des années 80.